‹ Éléments de sémiologie et clinique mentalesChapitre 141 sur 159 · TYPES CLINIQUES D’ATTENTE · texte numérisé non relu

TYPES CLINIQUES D’ATTENTE

Sommaire. — « Hallucmose ». — C’est un type clinique décrit tout récemment, caractérisé par des hallucinations multiples chroniques constituant tout le délire, sans délire surajouté abstrait, sans le caractère de rêve. Est-ce vraiment un type à à part ou a-t-il des relations avec la folie systématisée hallucinatoire ?

Deux autres types. — L’un parait être un délire multiforme incohérent chronique datant de l’enfance, chez un débile, avec prédominance finale de négation et de grandeur par contraste, sans discordance, entraînant des émotions et réactions adaptées, sans démence. — L’autre est une démence simple sans délire avec stéréotypies, paraissant s’être installée sans cause à l’âge de 40 ans chez un déséquilibré. Quel rapport peut-il y avoir entre le déséquilibre et la démence, quel rapport avec l’hébéphrénie simple?

« Hallucinose ».

Depuis quelque temps on publie des observations d’un type clinique ne rentrant dans aucun de ceux précédemment décrits, et qui avait passé jusqu’ici inaperçu. J’ai observé à Bicêtre, dans mon service, un de ces malades dont le cas avait été communiqué par Lucien Cotard à la Société Médico-psycbologique en 1908 (1). Voicid’ abord la première partie de l’observation rédigée par ce jeune collègue dont la mort prématurée a interrompu la carrière pleine d’avenir.

Fou..., âgé de 2S ans, est entré dans le service du docteur Séglas le 13 juii). 1908, après avoir passé quelque temps dans le service du docteur Pierre Marie, où il avait été admis à cause de ses hallucinations. 11 n’y a rien de particulier à signaler dans ses antécédents héréditaires ; lui-même s’est toujours bien porté avant sa maladie actuelle. Il était, au dire de son père, d’un caractère vif et volontaire. 11 avait jusqu’alors été employé dans une Compagnie d’assurances.

Le début de l’affection remonte au mois de juin 1907. A cette époque, on remarqua un certain changement dans sa manière d’être : il riait parfois sans raison, ou bien restait le nez dans son assiette pendant les repas. Peu de temps

(1) Ldcien Cotabd. Deux cas de psychose hallucinatoire. Soc. méd-psycha. Séance du 28 nov. 1908, .inn. médico-psycho., mars-avril 1909, 9* sem., t. IX. ,p. 256.

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après, il avoua pour la première fois à sa tante qu’il entendait des voix ; ces voix l’appelaient soit le jour, soit la nuit, et alors il se levait. Quand les voix lui parlaient, il fallait qu’il leur réponde. A la suite d’un séjour de deux mois dans la maison de santé du docteur Pottier, à Picpus, l’état de F... s’était sensiblement amélioré, si bien qu’il put se remettre au travail ; mais cette amélioration ne persista pas, et F..., entendit de nouveau des voix. Quand il s’endormait, il croj ait voir une personne près de son lit. 11 croyait qu’on l’électrisait.

F... entra le 17 novembre dans le service du docteur Pierre Marie. 11 s’y montra d’abord très tranquille, quoique d’bumeur changeante. Au mois de juin, F... commença à refuser de manger, disant qu’il n’avait pas faim. Les jours suivants il manifeste une certaine excitation, et notamment tenta de se suicider en se jetant par la fenêtre. C’est à la suite de cet événement qu’il fut transféré dans le service de M. le docteur Séglas.

Interrogé à son entrée, F... raconte comme il suit les diverses péripéties de sa maladie :

Une nuit, dit-il, il a vu comme des traits noii’s qui passaient à côté de lui. 11 s’est aussitôt réveillé en sursaut, il s’est dit : « Mais qu’est-ce qu’il y a? Je suis donc halluciné ? » Puis il se souvient d’avoir été se promener aux Galeries Lafayette, sur les bateaux mouches et dans le MétFo, où il a reçu a une décharge épouvantable ». Il se sentait alors comme commandé, comme poussé à aller devant lui ; il entendait même des voix qui lui disaient ; <( Je veux que tu ailles là. »

Maintenant il voit souvent trois personnes d’un côté et trois de l’autre; celles de droite disent le contraire de celles de gauche. Ces personnes entrent par les murs. Elles existent, on pourrait les toucher; l’une d’elles est maigre, l’autre est grosse, habillée en redingote. Elles prennent souvent la tête d’un député ; elles le traitent de fumier, de « rondibé » (sic).

Parfois aussi F... avait des hallucinations verbales visuelles: il voyait une main écrire sur le mur le mot « m.... » soit en rouge, soit en bleu, soit en noir, ou bien tracer des opérations arithmétiques.

F... sent encore des « pointes électriques qui lui sortent du corps » ; il perçoit souvent des odeurs de vin, de fromage, de raifort iodé, d’iodoforme.

Il voit souvent des bras coupés, des têtes fendues. Il sent dans la poitrine comme un fil tendu du sein au cœur; il a vu un feu violet qui lui est entré dans le nombril. Sa tête change, tantôt elle devient énorme, tantôt, au contraire, toute petite. 11 a des mouches devant les yeux; elles sortent des fleurs du jardin. Il sent du « froid dans les parties ». Il y a des flammes qui traversent le mur et lui entrent dans le dos.

Toute la journée des voix lui parlent. 11 en est abruti. Elleslui causent politique ou affaires, et s’il voulait leur répondre, il y perdrait la tête.

Par moments il sent son corps grossir. Il a dans la bouche de mauvais goûts.

26 décembre 1908. — Il est passé dans mon service. Il raconte que, hier soir, les yeux ouverts, il a vu des personnages sur le coin du traversin d’un autre lit.

D. — Existaient-ils seulement?

R. — Pour moi ils n’existaient pas.

HALLUCINOSE.

D. — Ont-ils parlé?

R. — La bouche remuait, savoir s’ils causaient, je ne peux pas me l'expliquer, je ne suis pas bien sûr.

D. — Ça a duré longtemps?

R. — Peut-être trois quarts d’heure.

D. — Sur quel oreiller était-ce ?

R. — Sur l’oreiller d’un voisin.

D. — De quelle couleur était-ce ?

R. — Gris d’un côté, de l’autre bariolé avec un foulard sur la bouche, sur la tête ; surtout je ne veux pas m’en occuper, je chasse de moi ces idées fixes.

1). — Avez-vous vu du feu?

R. — Oui, de l’électricité, de grandes lignes qui tombent sur moi.

D. — A quoi attribuez-vous cela ?

R. — A la faiblesse de constitution, à l’anémie. D. — Vous fait-on cela pour vous ennuyer?

R. — Peut-être bien, je ne peux pas savoir.

26 février 4909. — Vient demander sa sortie parce qu’il s’ennuie, mais il y a 15 jours il lui est sorti du dos des couleurs bleues, rouges, de la forme d’un pompon, d’une fleur ou d’une feuille de fougère, qui i-entrent dans le mur en traversant les carreaux avec une vitesse épouvantable.

D. — Vous saviez qui c’était qui vous ennuyait ainsi?

R. — On m’a ditm ... et v..., mais je ne sais. Ils disaient nous ne sommes pas méchants, mais nous sommes là pour t’ennuyer, nous hommes des bourriques. Ils ont dit qu’ils avaient des touffes à me mettre dans le dos.

R. — Oui, de couleur, noir, blanc, rouge ou bleu. — Rien que cela.

Le malade paraît très peu intelligent malgré ses talents de comptable; il est fort laid et chétif. Il demande fréquemment sa sortie pour reprendre son métier.

Il s’agit donc d’un trouble mental essentiellement caractérisé par des hallucinations de tous les sens, sans système, sans idées délirantes abstraites, surajoutées; il n’y a aucune des tendances et réactionsdu persécuté, et F... n’estpasnonplus un alcoolique. Tout en croyant à la réalité de ses hallucinations, F... sent qu’il est malade, il est tout à fait orienté et normal, sauf sur ce seul point des troubles sensoriels. C’est pour employer l’expression admise récemment une « hallucinose » chronique qui ne ressemble pas, à mon avis, au délire hallucinatoire décrit p. 366, bien que Farnarier ait mélangé les deux formes dans sa thèse (déjà citée). Ce n’est donc pas non plus un délire de rêve. Ce type clinique ne rentre dans aucun de ceux que j’ai étudiés jusqu’à présent; il mérite d’être mis à part, d’autant plus que dans une autre observation de

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Lucien Colard, dans le même travail, le trouble hallucinatoire a duré 12 ans sans changement.

Avantcette communication, Sëglasavait déjà signalé le faitdans ses leçons cliniques (1), Farnarier (2) également, bien que, je le répète, je crois qu’il y a une différence avec le délire hallucinatoire qui, lui, est plus délirant. Depuis lors, on a publié de nouvelles observations sur le même sujet. A cause de la nouveauté de ce type clinique, je crois devoir donner les indications d’un certain nombre de ces travaux tout récents (3).

Parmi les observations renfermées dans ces derniers, il semble bien que l’une d’elles n’ait pas été suffisamment prolongée, car, dans une des dernières séances de la Société de psychiatrie, on a apporté la preuve que « l’hallucinose » décrite s’était tranformée dans ce cas en folie de persécution systématisée avec hallucinations (4). Il convient donc, avant de se prononcer sur le diagnostic, d’attendre un temps assez long pour être sûr qu’il ne s’agit pas de vraie folie avec un début plus hallucinatoire que d’ordinaire, ce qui arrive comme on voit. A moins que l’avenir ne vienne démontrer que cette « hallucinose » a des rapports étroits avec la folie systématique hallucinatoire.

Autres types.

Je ne donnerai que deux exemples de malades pour lesquels j’ai été très embarrassé de trouver une place dans la classification suivie jusqu’ici, deux exemples seulement pour ne pas allonger ce chapitre. Ils suffiront avec « l’hallucinose » à éveiller l’attention du lecteur, en lui montrant que tout n’est pas fini, même au point de vue clinique, en médecine mentale.

Délire multiforme incohérent chronique avec prédominance d’idées de négation et de grandeur rétrospective par contraste. — Enfance anormale.

(1) SÉGLAs, Zep. clin., Paris, 1893, p.431.

(2) Farnarieb, La psychose hallucinatoire aiguë, Th. de Paris 1909, déjà citée.

(3) Dide et Gassiot, La psychose hallucinatoire chronique, communication à la Soc. de psychiatrie, l’Encéphale,^’ année, 2» sem., n“ 12, 10 déc. 1910, p. 492.— On trouvera dans cette communication un relevé des cas connus à cc moment.

Dbphé et Gelma. Hallucinose chronique, communication àlaSoc. de psych.,rjBncephale, 6' année, l" sem., n» 3, 10 mars 1911, p. 282. — Buvat, Un cas d’hallucinose chronique, communication à la Soc. de psych., l’Æncepàaie, 6» année, 2' sem., n»9, 10 août 1911, p. 153. — Lire la discussion à ce propos.

(4) Boudon et Pierre Kahn, Psychose hallucinatoire chronique à début d’halluciuose, communication à la Soc. de psychiatrie, séance du 10 nov. 1911, l’Encéphale, 6« année, 2» sem., n» 12, 10 déc. 1911, p. 668.

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— Début à 13 ans. — Pas de démence, pas de discordance. — Débilité mentale. — Nystagmus. — Lue..., manœuvre dans une imprimerie, entré à l’âge de 24 ans iiBicêtre, le 5 mai 1901.

Antécédents (fournis par son père) (1). — Le père, 70 ans, ne présenterait rien de particulier. La mère est morte récemment de maladie de cœur et du chagrin de la maladie de son fils. Quatre enfants : un lils aîné bien portant, un deuxième aurait quitté sa famille à 9 ans ; on en est sans nouvelles ; une fille morte en bas âge.

Notre malade aurait marché et parlé tard: à deux ans, en revenant de nourrice, il avait l’air un peu idiot. Cependant il va à l’école et passe le certificat d’études primaires. A 12 ans il travaille avec son père, contremaître dans une imprimerie : « 11 n’avait pas de cœur à l’ouvrage. » 11 commence à se plaindre de la tête. A 13 ans, ces douleurs de tête et des propos incohérents le font conduire â Lariboisière, où on le déclare « retardataire » avec guérison possible. Il continue â travailler â l’atelier jusqu’à 18 ans, avec mollesse, en continuant il être un peu incohérent. A partir de cet âge, se met à tenir avec emphase des discours absurdes aux voisins et même dans la rue; il gesticule; il se disait, paraît-il, roi, empereur, il voulait tuer ses parents qu’il traitait d'assassins. Il continue pourtant à travailler. 11 aurait eu des accès où il tombait par terre en tremblotant (??). Puis part au service dont il revient réformé au bout de quelques mois et reprend son travail dans les mêmes conditions. 11 aurait ou à ce moment une liaison avec une jeune fille dont le nom revient souvent dans sa bouche depuis qu’il est â l’hospice. Ses écarts de langage devenant de plus en plus grands, etses actes de violences devenant de plus en plus à craindre, on est obligé de le placer à Blcêtre où il entre le 6 mai 1901 avec un certificat mentionnant des hallucinations et des idées de suicide. D’après le père, il serait triste continuellement avec des accès d’agitation et n’aurait jamais été considéré comme intelligent.

Du 6 mai 1901 au 1" janvier 1906, nous n’avons que peu de renseignements sur son état; il semble avoir toujours présenté un délire multiforme avec hallucinations de l’ouie, avec périodes d’excitation et d’agitation où il cassait les caiTeaux, voulait se tuer.

Janvier 1906. — Quand je le vois pour la première fois, je note que L... est un grand gaillai'd, maigre, â la physionomie peu intelligente, mais d’aspect normal, qui parle facilement et n’a nullement les allures hautaines d’un persécuté. Il est calme, et fait l’effet d’un débile avec de vagues idées de persécution.

■16 mai 1906. — 11 entend sa « petite Béatrice » qui lui parle. « Elle me dit : t’es gentil, t’es ci, t’es ça ». A d’autres moments il entend d’autres personnes. <( Je me figure (sic) quelquefois que la tzarine arrive, que Loubet, que Fallières est là; je ne puis vous expliquer au juste, mais j’entends causer. » 11 paraît s’intéresser à ce qu’il entend, et surtout à la voix de sa <t petite Béatrice L... »

septembre. — Se plaint qu’on l’excite. On lui demande qui l’excite. Il répond : « les voix ».

D. — Que vous disent-elles?

(1) Peu capable de donner des renseignements précis.

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R. — Jene sais pas; c’est toujours la même chose. Pendant six ans on m’a fait manger de force, arracher les bras, torturer.

D. — Quelles sont les voix que vous entendez?

R. — Je ne sais pas ; je ne puis pas comprendre.

D. — Que vous disent-elles?

R. — Oh! Ça ne me dit pas grand’chose; ça m’énerve et je deviens insolent.

D. — Des hommes ou des femmes?

R. — Les deux.

D. — Vous disent-elles des bêtises?

R. — Oh non, des niaiseries.

D. — Vous fait-on faire des saletés la nuit?

R. — Oh! oui, la masturbation. Ce qui m’énerve, c’est que quand je suis dans un coin il me semble que des personnes viennent à moi.

D. — Les voyez-vous ou les entendez-vous?

R. — Je les entends.

D. — Vous envoie-t-on des décharges électriques?

R. — Non.

12 septembre t906. — Violente agitation. Se frappe la tête contre les murs pour se tuer; accuse son père de l’avoir fait assassiner: « C’efet une canaille! » 11 se croit mort. C’est la première fois, d’après le personnel du service, que L... aurait manifesté cette idée de se croire mort.

Se plaint toujours des voix. — « Ce sont peut-être les fils téléphoniques. ))

Fin 1906 et 1907. — Même état. Continue à entendre sa « petite Béatrice » et des voix sur lesquelles les renseignements obtenus sont vagues. Périodes d’agitation avec violences contre lui-même. Idées de mort, de suicide, de persécution mélangées.

16 janvier 1908 :

D. — Comment allez-vous?

R. — Je m’ennuie toujours; je me vois mort depuis longtemps.

D. — Etes-vous mort?

R. — Je ne suis pas mort, puisque je marche, mais il y a plus de sept ans et demi que je devrais être enterré. Il y a quatre ans que je serais tombé comme une mouche dans ma cellule, j’étais électrisé.

D. — Et maintenant?

R. — Je suis en cellule; la nuit j’entends des voix, ça m’excite, je me lève la nuit; j’appelle les soldats par les fenêtres.

D. — Pourquoi vous fait-on eela?

R. — Je ne sais pas.

D. — Qui vous fait cela?

R. — M. le docteur F..., qui est à, Asnières; je l’ai entendu dans la eellule numéro 10.

D. — ■ En ee moment, vous entendez quelque chose?

R. — J’entends remuer; j’entends qu’on dit : « forte tête ».

D. — Et votre idée de mort?

R. — Je bois, je mange, je ne devrais pas manger ni boire.

D. — Hier vous me disiez que vous aviez deux balles dans „es testieules?

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R. — Je sens que j’ai deux balles dans les testicules (1) ; une balle américaine et une balle prussienne. Je les ai avalées probablement dans la soupe. Je sens aussi qu’on m’électrise les pieds.

D. — Le cœur fonctionne-t-il bien?

R. Faut croire que j’en ai un petit peu, puisque le perruquier m’a coupé et qu’il a coulé un peu de sang.

D. — Et les intestins?

R. — Je n’ai pas grand’ chose. Al’infirmerie je serais tombé en cendres. J’étais maigre comme un squelette !

Sait la date, la date de son entrée, son âge et sa date de naissance.

Puis il reprend spontanément : « J’aimais mes parents, si ce n’est pas horrible! J’avais quelque chose dans la tête: je me croyais épatant; on disait intelligence extraordinaire. . . J’entends dire : c’est un garçon intelligent, il aurait pu faire un bon mari avec sa petite Béatrice, je l’aimais profondément; j’entends dire ; c’est un mort qui mange, c’est un mort qui boit; alors je marche, je marche toujours; je devrais être enterré ! »

I l novembre 1908. — « Je devrais être au cimetière depuis longtemps ; je suis à Bicôtre, je suis une victime. Ma place devrait être au cimetière ou àl’inlirmerie où je serais mieux, etc. »

1 7 novembre. — Plus agité qu’hier. Parle spontanément avec pathétique : « Je suis le contraire de Napoléon, mais Napoléon, je le roulerais 300 mille fois... Je n’étais pas un imbécile... Fallait me voir travailler à Bicêtre; je n’étais pas une vache, je suis travailleur, j’avais du caractère, je cherchais. . . et personne !... J’ai deux balles dans mes testicules. Et c’est drôle, n’est-ce pas, un mort, un mort qui parle, les gens rient; alors, alors, alors et personne ! »

■18 novembre. — « Je suis mort d’ennui, de chagrin, de tristesse ; j’aurais pu manger à la table de M. Emile Loubet, j’aurais pu faire un Président de la République! »

D. — Et maintenant?

R. — Maintenant je devrais être au cimetière.

Quelques jours après, l’agitation tombe. Les mêmes idées persistent, mais il faut les chercher. Quand on revient sur l’idée qu’il est mort, il répond : « Je l’ai tellement dit de fois. Quand on me parle de cela, j’aime mieux qu’on me parle d’autre chose. »

On profite du calme pour examiner son niveau mental. Mémoire très bonne, autant qu’on en peut juger; orienté complètement. Lecture, écriture, calcul élémentaire conservés. Orthographe correcte ; quelques notions d histoire et de géographie. Quand on le laisse écrire ce qu’il veut, il écrit : « Je suis un brave garçon, le meilleur, un garçon le plus sérieux du monde entier, le plus courageux, on ne sait pas, le plus intelligent, le plus . mais j’étais un peu plus

qu’intelligent. » Ne comprend pas des plaisanteries faciles, des images faciles. Reconstruit avec peine quelques phrases simples disloquées. Impossible de fixer assez son attention pour obtenir des réponses à la série des mots dont on doit chercher les idées associées.

Depuis ce moment, observé de près, se présente toujours de la même façon

(1) Deux noyaux indurés dans les épididymes, reliquats de son ancienne blennorragie.

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avec ce mélange d’idées de persécution hallucinatoire vague, hypocondriaques, de négation, de mort, de grandeur rétrospective. — ^11 dit constamment: j’étais, j’aurais pu être, parfois je suis, mais ce présent a évidemment la valeur d’un imparfait. 11 travaille quand il n’est pas agité; est très poli ; parle volontiers de la pluie et du beau temps, et il ÿ a des jours où il faut le pousser pour obtenir qu’il exprime son délire. Quand il est agité, il vous aborde spontanément dans la cour avec l’air pathétique et pénétré; il parle d’abondance et il est difflcile de l’interrompre. — Mais il émet toujours les mêmes idées.

29 mai 4909. — (Note du surveillant M. Colon.) — L..., agité, est, contrairement à son habitude, jovial et hilare. Tout l’amuse: les moindres choses sont motifs à plaisanterie, il rit en fléchissant le haut du corps et en se frappant vigoureusement sur les cuisses. 11 parle d’une voix fluette : « Ah ! ah ! Monsieur Colon ! Comment ça va? c’est drôle tout de même, un garçon comme moi, le plus intelligent qui existe, j’aurais fait de belles choses et j’aurais pu manger à la table du Président de la République », etc., etc. Quelques jours après retombe dans le calme.

Voici comment se comporte ordinairement L... dans le service:

L... fait sa toilette seul; il arrive à la cloche des repas, il mange normalement. Il se couche seul. Vit en bonne intelligence avec tout le monde. Indifférent aux visites des autres, il accueille froidement son père, il refuse ou jette à terre l’argent que son père lui apporte. — - Aide au ménage, joue aux quilles, aux dames, se promène seul, ne lit jamais, et converse avec les autres malades. Quand il est agité, casse les carreaux et cherche ù se suicider bêtement, prend souvent une attitude agressive en répondant violemment à ses interlocuteurs imaginaires. Ne demande pas à sortir. Parait complètement adapté ù l’asile.

Il est grand et maigre, il a la mimique d’un débile, sans grande expression, même quand son discours a une intonation pénétrée et pathétique. Légère asymétrie crùnio-faciale, adhérences des lobules des oreilles. Exagération de tous les réflexes.

En résumé, L... a eu une enfance anormale, pourtant il obtient son certificat d’études; à 13 ans il a des maux de tête et tient des propos incohérents, ce qui le fait traiter de retardataire. Ces propos incohérents persistent jusqu’à 18 ans où ils augmentent d’intensité; vraisemblablement il a des idées délirantes multiples, puisqu’il se disait roi, empereur, etc. A Bicêtre il manifeste d’abord des hallucinations assez vagues de l’ouie avec idées de persécution, degrandeur; des amis lui parlent (sa petite Béatrice); on l’excite la nuit. Il a des moments de violente agitation avec idées de suicide, de mort et de persécution mélangées. — Bref, il semble qu’il y a là un délire multiforme sans aucune systématisation, mais qui entraîne des réactions appropriées, depuis l’àge de 13 ans. Puis, vers 1908, c’est-à-dire à l’âge de 36 ans, L... parait orienter plus spécialement son délire vers une forme de négation et hypocondriaque peu variée avec idées do grandeur

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rétrospective par contraste, puisqu’il prétend être mort maintenant, tandis qu’autrefois il aurait pu « rouler » Napoléon, il était le garçon le plus intelligent de la terre, etc. Ces idées deviennent permanentes, s’accompagnent de temps en temps d’agitation, d’excitation intellectuelle, de bavardage, en même temps que le malade, pénétré de l’horreur de sa situation actuelle et de la grandeur qu’il aurait pu atteindre, prend des accents pathétiques pour vous rabâcher qu’il est mort et qu’il aurait pu être... Dans cet état il fait de nombreuses tentatives de suicide. — Dansl’intervalle il peut travailler un peu; il ne paraît pas dément du tout; la seule chose qui fasse penser à une démence possible, mais non encore arrivée, c’est la très courte période du 29 mai 1909 où il a été jovial en émettant exactement les mêmes idées, tandis qu’à l’état ordinaire il est sombre et même un peu tragique lorsqu’il répond aux questions. Enfin il a bien l’aspect, les manières et la politesse d’un débile.

Devant ce tableau clinique, quel diagnostic poser? La première idée qui vient à l’esprit est qu’il s’agit d’hébéphrénie ou de folie paranoïde. Pourtant la fameuse désharmonie, la discordance n’apparaît vraiment pas beaucoup ; sile délire estincohérent, il s’accompagne d’émotion et de réactions appropriées. Malgré cela faudrait-il ranger ce cas dans la démence précoce, d’autant que le début a été vraiment « précoce » et que L... a toujours été anormal, tout comme bonnombrede déments précoces? Pourtant il est incontestablement un débile, et nous avons vu que certains délires incohérents apparaissent facilement chez les débiles, mais sans qu’il y ait de la discordance générale surajoutée. Ne pourraiton pas admettre qu’il s’agit ici d’un délire chronique incohérent des débiles, assez analogue à \o.paranoia originaria de Sandcr? — L... est donc un malade qui m’a paru intéressant, d’abord par son type clinique peu classable, ensuite par ce délire de négation accompagnée de grandeur rétrospective par contraste, qui semble la caractéristique principale psychologique de ce cas. Chaque fois, en effet, que L... dit qu’il est mort, devrait être enterré, etc., c’est pour renforcer cette idée par celle du passé, alors qu’il aurait pu être Président de la République, être le garçon le plus intelligent de la terre et « rouler Napoléon ». Ce n’est pas une idée d’énormité, l’horrible renforcé par la grandeur actuelle ou future; c’est l’analogue de l’attitude mentale du mélancolique qui se désole de n’être plus comme autrefois, d’avoir perdu ses

TYPES d’attente.

capacités, de n’être plus rien, mais attitude ici amplifiée et poussée jusqu’à l’extrême ; il exagère la hauteur où atteignait le passé, afin de mieux goûter, pour ainsi dire, la profondeur de misère actuelle et le néant présent où il est tombé.

Le malade suivantes! également embarrassant, quoique dans un autre genre .

Démence simple avec stéréotypie apparue à l’âge de 40 ans chez un déséquilibré. — Gui.., comptable, entré à Bicêtre le 16 novembre 1909, à l’âge de 48 ans.

Renseignements fournis par la femme. — marié depuis 21 ans, a toujours été jaloux de sa femme. Colères violentes fréquentes, se prolongeant toute la nuit avec excitation et paroles violentes. Toujours très sombre, ne voyait ni ne reeevait personne. Ne répondait jamais aux questions. Très régulier et très ponctuel dans ses habitudes et son travail; très méticuleux.

11 y a 8 ans, sa femme fait une grave lièvre typhoïde soignée à l’hôpital. En rentrant chez elle, elle trouve son mari dans l’état où il est aujourd’hui. Il restait couché, refusant de se lever, de s’habiller, d’aller à son bureau où, prétendait-il, on lui jetait de Teau et on se moquait de lui. Aucune idée délirante, ne semblait voir rien d’anormal. Ne demandait qu’à rester inerte, couché toute la journée, refusant de se changer, se mettant dans des colères terribles, allant en augmentant, si bien qu’on était obligé de l’enfermer. Il paraît qu’il faisait lui-même sa cuisine d’une façon étrange, faisant cuire des côtelettes avec du papier (?).

77 novembre 1909. — Un assez gros homme, débraillé et sale, l’air «éteint », entre dans le cabinet du médecin: il s’assied avec indifférence.

D. — Comment vous appelez-vous ?

D. — Quel âge?

R. — 48 ans.

D. — Quel métier ?

R. — Comptable au Crédit.

D. — Vous êtes en place ?

H. — Je n’y suis plus depuis 6 ans.

D. — Pourquoi ne travaillez-vous plus?

R. — Pas facile de se placer ; on veut des jeunes gens.

D. — Vous aviez cependant une place ?

R. — .Eai été renvoyé à la suite de discussions.

D. — Quel jour sommes-nous?

R. — 16 novembre 1909.

D. — En quelle année êtes-vous né?

R. — En 1861.

D. — Quel âge?

R. — 48 ans.

Le malade marmotte continuellement entre ses réponses.

D. — Pourquoi parlez-vous à voix basse?

R. — L’habitude des chiffres!

TYPES d’attente.

U. — Pourquoi êtes-vous ici?

R. La Salpêtrière nous a envoyés ici.

D. — Qu’en pensez-vous?

R. — Rien de bon.

D. — Vous avez des enfants ?

R. — Deux filles.

Toutes ces réponses du malade sont faites à voix basse, monotone, avec un air complètement indifférent, encadré par ce marmottement où on croit saisir les réponses qu’il va faire tout haut.

D. — Comment allez-vous?

R. — Ça va pas mal, mais je voudrais une place de bureau. Nous sommes venus pour ça avec ma femme.

D. — Où êtes- vous ici?

R. — Je ne sais pas. On a parlé de la Maison-Blanche.

D. — Que soigne-t-on ici?

R. — • Je ne sais pas, mais si je reste ici j’attraperai la fièvre! Je n’ai rien mangé hier (complètement inexact).

D- — Oui suis-je? et ces messieurs?

R. — Des médecins, je crois.

D. — Pourquoi marmottez-vous comme cela?

R. — C’est l’habitude de calculer. Mais ma femme ne vous a pas tout dit, il y a quelque chose dans la famille; ça ne se dit pas. '

D. — Expliquez-vous.

R. — Oh! ça ne se dit pas.

On le fait écrire ; il écrit spontanément, très correctement : « Je suis entré à l’hôpital hier matin; j’ai demandé à partir aujourd’hui ou demain si vous n’avez pas d’emploi pour moi. » 11 écrit très correctement sous la dictée. Mais il a marmotté tout le temps.

II ajoute : «Je voudrais savoir cette chose des lèvres que j’ai, mais ça ne me

rend pas malade pour ça. C’est ma femme qui remue ses lèvres très vite.

Il y a 5, 6 ans que je suis sans place. Je ne parle pas ; je ne dis jamais rien, j’ai pas dit quatre paroles hier. »

Quelques jours plus tard on l’examine plus à fond. Perte de la mémoire actuelle {Tests de Ziehen), affaiblissement considérable du jugement: il ne se rend pas compte que les personnes qui l’entourent ici sont des aliénés. H est incapable de comprendre une image simple, de reconstituer des phrases simples dont les mots sont déplacés. Il fait des fautes dans des additions, mais correctement une multiplication longue avec la preuv„ par 9, dont il ne sait pas donner la théorie. Explications enfantines sur la comptabilité, son métier.

Décembre 1909. — Complètement indifférent, même quand il demande sa sortie. Il chuchote toujoui-s, tantôt ce qu’il varépondre, tantôt après ses réponses, des mots incompréhensibles ou peut être seulement de simples sons, enfin il intercale parfois entre les phrases, sans relations apparentes avec elles, des mots incohérents marmottés.

On constate que le malade, observé dans le service, ne fait sa toilette que si on Ty pousse, et sans soin ; il reste volontairement couché toute la journée; il mange avec ses doigts et très malproprement ; mais il va au W.-C.

Ghaslin. — Sémiologie. 54

TYPES D’ATTENTE

normalement. Il accueille sa femme très froidement. Il n’a aucune occupation, ne cause avec personne, reste inerte sur sa chaise ou dans son lit.

C’est donc une démence simple, sans idées délirantes, avec stéréotypies, indifférence complète, apparue sans cause connue chez un individu certainement anormal, déséquilibré. Rien n’indique qu’il ait été alcoolique; ce n’est pas un organique ; ce n’est pas un dément «précoce» puisque le trouble mental caractérisé a débuté à 40 ans. Mais le malade a toujours été bizarre, anormal, et il est curieux de voir s’installer une démence comme celle-ci pendant le peu de temps qu’a duré la maladie de sa femme. On pourra dire que les renseignements sont peu précis. Je l’accorde; mais ils sont néanmoins suffisants pour empêcher de ranger sûrement ce cas dans une catégorie connue et pour engager à se demander s’il n’y aurait pas des démences simples, mais vraies, s’installant chez des déséquilibrés à l’âge adulte, le déséquilibre mental constituant la première étape de l’affection.

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