LES ÉMOTIONS ET LA MIMIQUE ÉMOTIVE
Sommaire. — Lajoie, le contentement, l'optimisme. — Exemples tirés d’un alcoolique un peu anormal, mais où la joie avait une expression typique, d’un P. G. où elle est exubérante, d’un autre P. G. où elle est seulement du contentement: dans la manie, la joie n’est pas pure, et dans la folie discordante non plus. Elle est essentiellement caractérisée par la mimique faciale, à laquelle peut se joindre une mimique générale. Mimique du langage. Relation avec l’excitation intellectuelle, les idées de grandeur, l’agitation. Pour la valeur sémiologique, penser avant tout à la P. G., où elle est très fréquente, puis à la manie, l'alcoolisme chronique, parfois à l’affaiblissement sénile ou à la folie discordante.
La tendresse.
L’extase. — Relation avec les idées mystiques et la stupeur.
La vanité.
Le mépris, le dédain, l’ironie.
La tristesse, le chagrin, la peur, l’inquiétude, l’anxiété, l’angoisse. — Le type de la tristesse chez le mélancolique. Son expression par la mimique, la mimique du langage, les gestes. Elle se rencontre aussi chez les épuisés, les P. G., les ramollis, dans la neurasthénie, l’hypocondrie, etc. h' humilité est surtout mélancolique. L’inquiétude est surtout le fait du névropathe, du neurasthénique. L’anxiété et l’angoisse se trouvent avant tout dans la mélancolie anxieuse. Raptus melancolicus. Accès d’angoisse chez les neurasthéniques. — Expression extérieure de l’angoisse. La peur est surtout due à l’intoxication alcoolique. Ses conséquences : meurtre ou suicide. Craintes obsédantes. Réactions intellectuelles de ces émotions tristes, variables avec leurs nuances ; réactions motrices variables. L’émotion triste, primitive, secondaire. Relations avec les idées délirantes.
(t) J.Séglas, art. Sémiologie des affections mentales, in Traité de Pathologie mentale publié sous la direction de G. Ballet, Paris, 1903. — J. Séglas, Leçons cliniques sur les maladies ment, et ner., Paris, 189S. — Düpré, art. Psychopathies organiques, in Traité de G. Ballet. — J. Rogües de Fbrsac, Les écrits et les dessins dans les maladies nerveuses et mentales, Paris, 1905 — E. Morselli, Manuale di Semejotica delle malattie mentali, 1” vol., 5* éd. Milan, -1898 ; 5= vol.. Milan, 1894. — M.Fuhrmann, OiagreosftA and Prognostik der Geisteskrankhelten, Leipzig, 1903. — 'Liv.uw, Psychiatrie, Z'* Auflage, Leipzig, 1908. — Raecke, Grundriss der psychiatrischen Diagriostik, Auflage, Berlin, 1910. — Dans le courant de cette première partie, on trouvera quelques autres indications bibliographiques destinées à compléter celles-ci.
SÉMIOLOGIE.
La méfiance. — Surtout chez le persécuté.
La colère.
La haine.
L’excitabilité et l’instabilité émotionnelles. — A un faible degré se rencontrent chez les névropathes, les neurasthéniques et les ramollis. C’est la caractéi'islique des états maniaques avec l’exagération d’amplitude émotionnelle permanente. L’indifférence émotive. — Partielle chez les malades avec idées délirantes ou émotions pathogiques ou confusion ; totale ou presque chez les déments et aussi souvent dans les folies discordantes. Absence de mimique partielle ou totale.
La mimique, la mimique du langage et les émotions. — Mimique absente avec émotion (1). Stupeur. Renvoi à l’article Stupeur.
Mimique apparente sans émotion. Surtout dans la folie discordante catatonique. Mimique exagérée. Surtout dans l’hystérie.
Mimique incomplète. Masque du débile.
Mimique discordante. Surtout dans les folies discordantes.
Fausse mimique par lésions nerveuses ou autres.
Rapport des émotions entre elles.
Les émotions et les actes.
Le rire, le sourire et les larmes.
Les émotions et l’intelligence [eomoni de pensées, idées délirantes). — L’émotion (comme le sentiment) est probablement la source laplus ordinaire des idées délirantes .
L’émotion pathologique. — Quand est-ce qu’une émotion est pathologique ? Toutes les émotions do l’aliéné ne sont pas pathologiques. Motifs, éveil, ampleur, durée de l’émotion.
Emotion et sentiment. —Leurs rapports.
Joie, contentement, optimisme. — Gard... est conduit dans mon cabinet; sa figure exprime la joie, il sourit, ses yeux brillent ; ses mouvements sont incessants ; il ne tient pas en place ; il va, vient, se lève, regarde en haut, en bas, à gauche, à droite ; il s’agenouille, se relève, prend mille attitudes passagères et diverses de joie, de contentement, d’extase. Il parle sans cesse; le ton de son langage est grandiloquent, expressif au plus haut degré, il déborde d’érhotion même quand le contenu est banal ; quelques idées de grandeur, de richesse, de bonheur se font jour au milieu du bavardage. Ce bavardage révèle la fuite des idées, Yexcitation intellectuelle, la fragmentation de l’attention qui ne se fixe que pour un instant sur tout ce qui la sollicite. Mais par moments, il est vraiment incohérent. Quand l’accès d’exaltation fut fini. G... nous a dit qu’il avait nagé dans le bonheur, dans la joie et qu’il se souvenait de cette période de sa vie comme de la plus heureuse. Je ne parlerai pas des autres symptômes qui indiquèrent que G... était un alcoolique : le délire de rêve qu’il avait présenté avec idées de persécution bizarres, etc., ses antécédents et d’autres éléments du diagnostic.
Les caractères extérieurs de cette joie, « euphorie» des auteurs, étaient la mimique (1) dite joyeuse bien connue et une mimique générale d’expansion, d’exubérance, àf agitation motrice, où les mouvements ont pour caractère d’être plus fréquents, exagérés
(1) Je suppose que la mimii[uo, manifestation physiologique, est connue du lecteur. On pourra consulter: G. Diom.vrd, La mimique chez les. aliénés, Paris, 1909.
ÉMOTIONS ET MIMIQUE
dans leur énergie, leur rapidité et leur durée, d’être plus faciles, plus diffus, plus variés qu’à l’état normal, en un mot ce que lès auteurs appellent (d’hypermimie ». Elle s’accompagne excitation intellectuelle avec bavardage ((( logorrhée » des auteurs), soulignée par la mimique du langage, qui est ici expansive, dite « hypersémie ».
Le paralytique général Gai... est heureux. Sa figure exprime la joie, il rit, ses yeux brillent, sa parole est rapide, abondante et facile; le geste, tout est exubérant, et dans son expansion, il donne des poignées de main à tout le monde. Il est très souvent tellement agité qu’il ne peut rester tranquille même la nuit. Dans le jour, depuis quelque temps, il se livre à des exercices particuliers sur son lit ; tout nu, sans draps, enveloppé dans sa couverture, il fait sans cesse des contorsions bizarres et quand on arrive près de lui, il laisse passer sa tête hilare hors de sa couverture ; il vous adresse des discours (incohérents il cause de la démence) et allonge le bras nu pour vous tendre la main. Si on lui demande s’il est content, il répond avec exubérance qu’il est très content; mais on ne constate pas actuellement de délire de grandeur bien marqué dans ses paroles.
Nous voyons ici encore un type de joie pathologique qui se traduit à peu près avec autant d’intensité que chez notre premier malade Gard... ; elle s’accompagne à’ excitation intellectuelle, h’ aspect extérieur spécial de Gai..., \ incohérence de ses gestes et de ses paroles relèvent de la démence, comme nous le verrons plus loin.
Le paralytique général Dor. . . E. est souriant, content ; malgré un achoppement fréquent, il parle facilement, il raconte qu’il va monter plusieurs usines avec cent mille ouvriers ; il gagnera des millions.
Ici la joie encore bien marquée par la physionomie seule et un peu éi exubérance du langage; elle ne s’accompagne ni d’agitation, ni d’expansion, ni de bavardage ; mais il y a du délire de grandeur en relation avec elle.
J’ai vu autrefois à la Salpêtrière des maniaques, pures ou intermittentes, qui avaient par moment tous les caractères extérieurs présentés par Gard..., sauf l’incohérence vraie. D’après des auteurs récents le fond émotionnel delà manie serait toujours la joie. C’est inexact: différentes émotions peuvent se succéder par suite de l’instabilité émotive parmi lesquelles la joie peut tenir une plus ou moins grande place. Elle est le plus souvent mélangée. .
SÉMIOLOGIE.
Mitr... est un jeune Turc atteint de folie discordante hébéphrénique ; il est presque toujours expansif depuis son entrée. Sa figure exprime la joie, bien que souvent aussi il se fâche ou se froisse et manifeste passagèrement de la malveillance. Tout l’accompagnement de la. physionomie joyeuse est le même que dans le premier cas, mais à un degré beaucoup moins marqué ; le tavardage, qui n’est pas incessant, peut être interrompu ; le malade reste assis, tout en se tortillant un peu sur sa chaise. Enfin, chose importante, tenant à la folie discordante et non au symptôme joie, le langage est incohérent et renferme des stéréotypies. Il n’y a pas de délire de grandeur.
Résumé. — L’émotion joyeuse (le contentement, l’optimisme, r « euphorie »), s’exprime donc par la mimique faciale ou même par une mimique générale et expansive ; les enfants et les animaux sautent, gesticulent, etc. Elle est en relation étroite avec l’excitation intellectuelle, avec les idées délirantes de grandeur, agitation motrice. Elle est pathologique, parce qu’elle n’est pas motivée {primitive) ou hors de propos, ou motivée par des idées délirantes {secondaire). Elle peut être d’une intensité et d’une durée excessive, amenant l’insomnie pendant de longs jours.
Valeur sémiologique. — En présence d’un aliéné joyeux, content, optimiste, « euphorique », il faut d’ahord penser à la paralysie générale, puis à la manie simple, intermittente ou liée à la folie circulaire, enfin à la folie discordante (démence précoce) ou, dans quelques cas plus rares, dont Gard... est un exemple, à l’alcoolisme chronique (1) (et parfois cela peut donner lieu à des difficultés de diagnostic avec la P. G.) ou à l’alfaihlissement sénile dont je ne rapporte pas d’exemple. En général, sauf dans la paralysie générale et les états d’alfaihlissement intellectuel, la joie n’est pas pure. Le maniaque et même le fou discordant (dément précoce), pseudo-maniaque, est aussi malveillant et changeant. Cela peut servir au diagnostic. Certains névropathes sont joyeux de temps en temps sans motifs ou sans motifs suffisants; cela n’a pas grande importance. Le pronostic dépend de l’affection.
Tendresse. — Gard... le pseudo-maniaque déjà cité, entraîné par des associations d’idées, arrivait parfois à citer des noms féminins qui ravivaient des souvenirs amoureux. Sa figure alors exprimait la tendresse avec une finesse et une intensité remarquables.
Cet état passager n’a pas grand intérêt; je n’y insiste pas.
<1) On en trouvera un autre exemple, le malade Bol..., aux types cliniques.
ÉMOTIONS ET MIMIQUE
Extase. — Sauv..., épileptique, a des paroxysmes psychiques pendant lesquels elle a du délire mystique. Elle s’agenouille, prie la Sainte Vierge avec ferveur; par moments, sa figure prend la physionomie dite extatique, elle a le regard tourné en haut, fixe, l’aspect d’être remplie de bonheur, les bras étendus en croix pendant le temps que dure la communication céleste.
Cet état de joie spéciale est en relation directe avec le délire mystique; je renvoie au paragraphe des idées mystiques dont l’importance sémiologique l’emporte sur celle de l’extase. Quand cet état est très intense, il aboutit à la stupeur (Voyez cet article).
Vanité . - Le nègre Lou. . . est un fou mystique avec idées de grandeur, d’ailleurs ■débile, et ordinairement réticent. Il réclame sa sortie avec véhémence et s’indigne qu’on le conserve ainsi enfermé. Un jour, il s’emporte et m’apostrophe, la Ute haute, l’air méprisant, le corps tout entier en extension avec des gestes ■solennels ; il se trahit immédiatement : « Vous ne savez donc pas à qui vous Avez à faire ? Je suis un roi 1 » Il est d’ailleurs aussi capitaine et il s’affubla d’une casquette revêtue d’une bande blanche pour marquer ce grade.
Cette vanité s’accompagne le plus souvent de délire de grandeur que l’on doit toujours rechercher et dont l’importance sémiologique sera étudiée en son lieu; elle se rencontre indépendamment de ce délire chez des déments et surtout chez des ■débiles (Voyez obs. Rich.).
Mépris, dédain, ironie. — Nous venons de voir que le nègre Lou..., est non seulement vaniteu.x, mais encore méprisant parfois pour ses interlocuteurs.
Mer..., une vieille persécutée avec hallucinations, du service de Falret, ne ■cessait d’accabler le médecin de ses sarcasmes. Elle suivait le chef de service en se moquant de lui, en l’appelant « mon cousin Papillon, le roi des gâteux, etc. ». La mimique et la mimique du langage de cette émotion mépiâsante sont trop connues pour que j’insiste.
Lee... est un persécuté persécuteur raisonnant que j’ai examiné autrefois à Bicêtre. Sa figure s’animait, ses yeux brillaient, les traits méprisants se marquaient avec une netteté frappante sur sa figure, quand le chef de service entrait à la Sûreté (1) où il se trouvait. Il faisait pleuvoir sans inteiTuption sur le médecin les moqueries les plus outrageantes.
Cela est très fréquent et très caractéristique chez les persécutes, mais surtout chez les persécutés raisonnants et les maniaques raisonnants. Cette ironie se fait jour souvent dans les écrits de
<I) La Sûreté était un pavillon, spécial à Bicétre, réservé aux dangereux.
SÉMIOLOGIE.
ces malades. Elle peut se rencontrer en somme dans tous les états où il y a une excitation intellectuelle, primitive ou secondaire, assez légère pour ne pas troubler le travail intellectuel.
Tristesse et émotions voisines, chagrin, peur, inquiétude, anxiété, angoisse. — Cal... est profondément triste ; cela paraît sur sa figure où les plis du muscle frontal et du pyramidal du nez dessinent ce qu’on appelle l’oméga du mélancolique. 11 reste assis sur sa chaise dans un coin, sans bouger, la tête penchée, les yeux baissés, ramassé sur lui-même, en résolution, absorbé dans sa tristesse et ses pensées. 11 faut le pousser pour le faire manger, agir; car il est inerte et passif. Quand on l’interroge, il répond avec lenteur, hésitation, à voix basse. 11 prétend être affaibli, fatigué ; il y a des choses qu’il ne s’explique pas bien, il croit pourtant qu’il a mal fait, qu’il est coupable et qu’on va le montrer dans Paris comme un criminel. Il a lait plusieurs tentatives de suicide. C'est un mélancolique (et un débile intellectuel aussi).
La tristesse se manifeste à nos yeux par la physionomie spéciale et la mimique générale de concentration, de dépression, la diminution du côté moteur] les mouvements ont pour caractère d’être rares, diminués dans leur énergie, leur rapidité et leur durée; ils sont monotones bien plus que dans la normale (« hypomimie » des auteurs). Elle s’accompagne de stagnation intellectuelle, de rareté du langage avec mimique du langage dépressive, dite « hyposémie». La tristesse est l’émotion par excellence des mélancoliques. Elle peut s’accompagner parfois de larmes et de manifestation de chagrin, forme de passage à l’anxiété.
Dans un certain nombre de cas, cette tristesse s’accompagne d’un arrêt du fonctionnement moteur tel que la physionomie devient beaucoup moins révélatrice de l’émotion triste ; le malade a l’aspect de la stupeur (Voyez l’art. Stupeur).
La tristesse est l’émotion typique de la mélancolie, ai-je dit ; voilà pourquoi j’ai montré d’abord Cal..., mais elle peut aussi se manifester ailleurs comme on le voit par les malades suivants :
Mob... est un jeune étranger, débile mental, qui, à la suite de la révolution dans son pays à laquelle il a pris part, est venu >\ Paris. Il y a souffert et maigri et est devenu sombre, craintif. C’est un inanitié. Il est triste, déprimé. Il s’imagine qu’on veut l’empoisonner, qu’on va lui faire mal. Il pleure, se désole et demande qu’on le rassure humblement. Il manifeste un chagrin violent et un peu enfantin de sa situation imaginaire. Je n’insiste pas sur la mimique spéciale et les pleurs si caractéristiques. Mais en somme, il est à la fois triste, craintif, chagrin ; tout est mélangé, car toutes ces nuances d’émotion se touchent de près.
Cuit... paralytique général, est triste et sombre; il prétend qu’il ne dort pas.
ÉMOTIONS ET MIMIQUE
qu’il est très malade et que c’est affreux (il dort parfaitement). 11 finit par se lamenter et pleurer, il a du cdiag'rin comme un enfant. Il a. le langage très bredouillant et scs larmes et sanglots surajoutés le rendent comique et incompréhensible au plus haut point.
Yb... est un dément organique ramolli; la moindre allusion uses malheurs le plonge dans un chagrin larmoyant et tout à fait exagéré.
Le neurasthénique est triste, souvent anxieux. Cela x^a avec son affaissement nerveux, sa difficulté à penser, à vouloir, à agir. Je ne fais que le mentionner ici (Voy. aux types cliniques), mais je rapporterai plus loin un cas d’angoisse simple qui peut se développer sur le terrain neurasthe'nique.
Zur... un hypocondriaque que j’ai vu autrefois, venait sans cesse rabâcher les mêmes plaintes sur son état de santé, d’un ton pénétré et lamentable. Sa physionomie était triste et préoccupée comme il sied il quelqu’un qui est atteint de maladies incurables.
Humilité. — Ce même mélancolique débile Cal... est non seulement triste, mais il est humble; il salue avec douceur, s’asseoit en flexion (1), il s’accuse avec humilité: il craint le châtiment et s’y soumet d’avance avec résignation tout en le craignant. C’est un sentiment qui se transforme en émotion quand Cal... est en présence d’un tiers, ce qui se manifeste par la mmiqMe, l’attitude, les paroles.
Cotte émotion est très près de la tristesse et se trouve chez les mélancoliques et quelques auto-accusateurs. Elle fait un contraste frappant avec l’attitude droite, hautaine, avantageuse des mégalomanes, x’aniteux, et autres, imbus du sentiment de leur supériorité.
Inquiétude. — K..., névropathe et scrupuleux (psychasthénie légère), est toujours iiupdel. Il se demande par moments s’il ne va pas recevoir une mauvaise nouvelle, bien qu’il sache qu’il n’en attend aucune. Il est pessimiste et voit toujours les choses par leur mauvais côté. Quand il doit faire quelque chose, il craint de ne pas arriver à temps, etc. C’est ce que l’on appelle un esprit inquiet, ou mieux un caractère inquiet. C’est déjà un peu anormal.
C’est cette inquiétude qui fait le fond de l’état mental du neurasthénique et surtout de l’obsédé. Elle est très voi.sine du doute; on en trouvera de nombreux exemples aux types cliniques.
(1) Beaucoup de malades s’asseoient sur le bord de leur chaise ou même no veulent pas s'asseoir : tout est trop bon pour eux. Ils souhaitent d’étre traités comme ils le méritent, c’est-à-dire mal.
SÉMIOLOGIE.
Anxiété. —Le malade Vau..., mélancolique anxieux (1), est plus qu’inquiet; ■sa.physionomie entière exprime l’attente de quelque chose, l’anxiété; il regarde à droite, à gauche de son lit (où il peut pourtant rester sous l’influence du laudanum à. hautes doses); ses mains sur la couverture plissent et déplissent sans cesse ses draps. Quand on lui adresse la parole, il est plus anxieux qucjamais; il répond après un long temps, péniblement, lentement, à voix basse, qu’il va lui arriver quelque chose : « Je crois qu’il va m’arriver malheur, j’ai les boyaux détruits ; je suis coupable de quelque chose. » Impossible de rien obtenir d’autre que ces phrases, toujours les mêmes, prononcées toujours sur le même ton. Par moments l’anxiété s’est accrue jusqu’à l’angoisse, et a amené ce qu’on appelle le raptus mélancoliciis avec tentative de suicide (Voyez plus bas p. U).
Angoisse. — J’ai vu autrefois à la Salpêtrière dans le service du docteur J. Falret une grande mélancolique anxieuse, X... qui ne pouvait rester couchée. La physionomie exprimait le degré supérieur de l’anxiété, l’angoisse, à un degré frappant ; elle ne restait pas en place, elle allait et venait en se tordant les mains, et répétant sans cesse sur un ton d’interrogation ; « Mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce qui va m’arriver? » La respiration était haletante et sifflante. 11 y avait là une agitation extrême, mais spéciale, bien connue à l’état normal ■de ceux qui craignent une mauvaise nouvelle, et qui fait vraiment partie de la mimique de cette émotion. Il y avait aussi de l’excitation intellectuelle, mais étroitement limitée, circonscrite à la répétition incessante, monotone, de la ■même interrogation douloureuse.
Emi..., est un neurasthénique gastropathe avec grosse dilatation stomacale. Il est pris de temps en temps, surtout au moment de s’endormir, d’accès d’angoisse de courte durée. Ceux-ci ne s’accompagnent pas d’obsession, mais sous leur influence le malade ne peut s’empêcher de se demander ce qui va lui arriver, tout en sachant fort bien que ce n’est qu’un accès d’angoisse. Une nuit •cet accès fut très intense, accompagné de sensations bizarres et désagréables, indéfinissables, à la nuque et aux genoux.
Ces accès d’angoisse psychique s’accompagnent d’une sensation de constriction thoracique, d’oppression, bien connue, qui constitue le côté physique de cette émotion spéciale. D'autres malades ont des sensations autrement localisées. Ce sont là des accès émotifs sans idée délirante ni obsédante. D’autres fois l’angoisse accompagne des obsessions idéatives, par réaction ■contre elles (Voyez à Obsession).
Cette anxiété, cette angoisse s’exprime donc par une physionomie spéciale plus ou moins accompagnée d’une mimique que les auteurs classent dans « l’hypermimie », mais qui diffère de ■celle de la joie par une moindre amplitude, une monotonie plus grande des gestes et par certains gestes répétés (bien connus en petit des candidats à l’internat au moment du concours, dont les plus nerveux vont et viennent, se mordillent la moustache,
(1) On lira l’observation complète aux types cliniques.
ÉMOTIONS ET MIMIQUE
sont atteints même de « pollakiurie », etc.); la mimique du langage est aussi particulière et due en partie aux troubles respiratoires (avec troubles du rythme cardiaque et du pouls); elle est classée dans « l’hypersémie » comme celle de la joie, mais ne lui ressemble pas. L’anxiété s’accompagne d’excitation intellectuelle différente de l’excitation intellectuelle de la joie, car elle ramène sans cesse les mêmes idées ; enfin elle peut s’accompagner d’un bavardage naturellement circonscrit à des répétitions monotones, si caractéristiques aussi généralement par leur contenu.
Une des conséquences possibles de l’angoisse est ce qu’on appelle le raptus melancolicus, pendant lequel le malade peut commettre le suicide ou des actes de violence contre autrui (voyez ces articles). On peut s’expliquer ces actes par l’intensité de la douleur morale et physique qui atteint subitement un haut degré et vainct l’inertie du patient.
Peur. — Le malade Poi... est atteint de délire d’auto-accusation et de persécution avec accès d’anxiété et de peur (1). « Il m’a semblé, dit-il, que le personnel de la maison où je travaillais avait de la haine contre moi, qu’il ne me
parlait pas comme d’habitude . Il y a eu des « arrière-conversations »... J’ai
été « influencé » bien des l'ois; on ne m’a pas frappé, maisj’ai eu des frayeurs.» Il ajoute qu’il dégageait une mauvaise odeur, etc. « A Sainte-Anne, j’ai vu des hommes qui m’entouraient et qui me voulaient du mal ; aussi j’ai voulu me suicider ... Je me méfie de tout le monde ( le malade se met à sangloter); j’ai le cerveau malheureux, j’ai toujours grossi les choses. »
La peur peut donc avoir le même effet que l’angoisse et mener nu suicide. Mais elle peut mener aussi au meurtre, comme par exemple chez l’alcoolique, qui tue aussi bien qu’il se suicide. Il est vrai de dire qu’il y a plusieurs mécanismes différents qui commandent ces réactions violentes, irritabilité, terreur, etc. Et il faut ajouer aussi que, surtout chezl’alcoolique, la peur commande d’abord la fuite. En somme, au point de vue du danger que l’alcoolique présente pour lui-même et les autres, cette peur a une grande importance pratique. Elle en a aussi au point de vue du diagnostic.
La peur, l’angoisse, l’anxiété, l’inquiétude sont des émotions extrêmement voisines qui naissent dans un système nerveux affaibli comme dans la mélancolie,- la neurasthénie, les infections
(I) Très vraisemblablement sous rinfluence de l’alcool ou d’une auto-intoxication, car il avait des signes de catarrhe gastro-intestinal.
SÉMIOLOGIE.
et les intoxications, surtout l’alcoolisme. Dans cette dernière affection, c’est la peur qui se présente le plus souvent en relation avec les hallucinations terrifiantes, bien connues. Le chagrin est très apparenté à ces émotions; mais il indique plutôt l’affaiblissement intellectuel congénital ou acquis.
Crainte obsédante. — Certains neurasthéniques ou psychasthéniques sont obsédés par une peur plus ou moins systématisée à un seul objet (localisation de l’inquiétude, de la peur) : c’est cequ’on appelle aussi une « phobie » . Par exemple, tel apeurd’ avoir pris la vérole, tel autre craint d’avoir empoisonné quelqu’un par erreur. Je renvoie au chapitre Obsession pour en trouver des exemples. Quand l’accès est intense, il s’y joint une angoisse réactionnelle.
Doute. — Le doute est un sentiment intellectuel qui peut, dans certains cas, s’accompagner d’angoisse. Ce qu’on appelle la folie du doute est quelque chose de très voisin de l’obsession proprement dite à propos de laquelle j’en parlerai.
Résumé et valeur sémiologique. — J’ai compris dans l’émotion triste la tristesse proprement dite, le chagrin, la peur, l’inquiétude, l’anxiété, l’angoisse, parce que ces nuances sont souvent associées. Pourtant chacune a son expression, comme je l’ai montré. Mais toutes sont le plus souvent accompagnées de dépression, de stagnation intellectuelle-, les dernières seules, au milieu de cette stagnation, paraissent entretenir une excitation à caractères spéciaux. Chacune a une valeur sémiologique et pratique particulière : la tristesse se montre plutôt dans la mélancolie ou la paralysie générale à forme pseudo-mélancolique, l’hypocondrie ou la neurasthénie; le chagrin (1), plutôt dans les états d’affaiblissement intellectuel; la peur, dans les délires dits «exogènes », commejel’ai déjà indiqué; l’inquiétude, l’angoisse dans ceux-ci, dans la mélancolie anxieuse où elles forment le fond psychologique de l’affection, dans la psychasthénie et la neurasthénie où elles ont souvent des exacerbations systématiques avec des caractères spéciaux. La tristesse simple, le chagrin sont accompagnés d’affaissement 'intellectuel et moteur, de dépression, d’affaiblissement de la volonté (aboulie); la peur peut s’accompagner d’inhibition ou, au contraire, d’excitation spéciale, actes désordonnés ou coordonnés pour la fuite ou la défense ; l’inquiétude, l’angoisse sont suivies
(1) Il faut se garder de prendre- un chagrin physiologique pour un signe de trouble mental; j’ai vu cnmracitre cette erreur.
ÉMOTIONS ET MIMIQUE
d’une excitation intellectuelle et d’une agitation motrice spéciales. Ges dernières émotions peuvent se rapprocher par leurs effets de la colère, comme cela a lieu dans le raptus, et avoir un effet excitant (dynamogénie) particulier. Enfin, elles sont en relations étroites avec les idées d’amoindrissement, d’auto-accusation, de persécution parfois, les idées hypocondriaques et de négation, les obsessions et l’état psychasthénique. Elles sont le contraire des émotions gaies que j’ai décrites auparavant, comme on peut s’en rendre compte en comparant les exemples donnés. Ces émotions sont pathologiques parce quelles ne sont pas motivées (primitives), ouque les motifs allégués sont imaginaires, ou motivées secondairement (secondaires) par des idées délirantes. Chez certains persécutés, par exemple, sous l’influence d’un développement en masse des hallucinations, il y a quelquefois des accès d’angoisse qui paraissent secondaires. Ces émotions peuvent être d’une intensité ou d’une durée excessive amenant l’insomnie pendant de longs jours.
Ces émotions tristes, surtout les déprimantes, sont en relation étroite avec le sentiment de V ennui, avec l’inactivité, la dépression intellectuelle. Mais il ne faut pas confondre leur mimique émotive avec cette diminution de la mimique intellectuelle, traduisant au dehors cet ennui et cette stagnation intellectuelle qui peuvent exister seuls. Il ne faut pas non plus prendre la tristesse pour l’égarement (Voyez plus bas). Le pronostic des émotions tristes dépend de l’affection causale.
Méfiance. — Le persécuté Vig... est réticent. Il a toujours une attitude embarrassée et une mimique méfiante ; il regarde de côté, à droite ou à gauche, comme s’il voulait éviter un piège, et presque jamais en face, ou alors à la dérobée : il répond évasivement, car il sait être en présence du médecin et ne veut pas donner barre sur lui par des réponses où il trahirait ses secrets.
Celte mimique très expressive, quand on la connaît bien, révèle le malade qui a des idées de persécution ou parfois mystiques, le plus souvent systématisées.
Colère. — Jol... est hercule de foire et souteneur, alcoolique. Lorsqu’il est trop saturé d’ahsinthe, il devient terrible. Il se met dans des colères folles; il a tué ou blessé plusieurs agents de police ; il a arraché une oreille à l’un d’eux à coups de dents dans une de ces crises d’absinthisme aigu.
L’épileptique Lob... est en proie à un accès d’agitation prémonitoire d’un accès. On est obligé de le faire passer dans une cellule, de la chambre d’iso-
SÉMIOLOGIE.
lement commune où il devient dangereux pour les autres malades. Cette mesure suscite sa colère ; il se précipite sur les infirmiers pour les frapper. C’est alors une lutte acharnée pour se rendre maître de ce forcené qui, s’étant débarrassé de sa chemise, tout nu, offre une prise insuffisante aux mains des infirmiers. Il bondit, se roule par terre, frappe des pieds et des mains. Enfin, grâce à un renfort nombreux, on peut l’isoler dans une cellule où sa colère tombe rapidement.
Le paralytique général et absinthique Co... a toujours eu un caractère difficile et emporté. Depuis qu’il est dans le service, à la moindre contrariété il se met dans de violentes colères au point de trembler de tous ses membres et d’avoir quelques instants de mutisme complet. Une nuit, il saute de son lit et se précipite sur le chef veilleur pour lui donner des coups de poing. Sa colère tombe d’ailleurs aussi rapidement qu’elle est venue.
Les névropathes et les enfants candidats aux névroses ou déséquilibrés, certains idiots et imbéciles se mettent parfois dans de violentes colères ainsi que certaines femmes au moment de leurs règles.
Le maniaque intermittent Met... est depuis son nouvel accès si peu facile ù vivre qu’il se met dans une vive colère dès que, dans la première cour, un malade a le malheur de lui résister. On est obligé de le faire passer aux agités.
Quelques maniaques se caractérisent surtout par une tendance constante à se mettre en colère (manie coléreuse).
Le persécuté Fay... entre dans mon cabinet et se plaint que mes « employés » l’aient tourmenté la nuit. Moi-même je lui fais mal dans les jambes et je lui fais tomber les dents. Il s’excite peu à peu tout en parlant ; il devient écarlate, les yeux lui sortent de la tête, il me menace du poing, me lançant, avec des éclats de voix, de grosses injures : a Gredin, pouftiard de Belgique, assassin, complice de la prôtraille », etc. Il sort en me promettant de me faire mon affaire et de me faire poursuivre par les tribunaux une fois qu’il sera en liberté. On entend encore les éclats de sa voix pendant qu’on le ramène de mon cabinet au service.
Le diagnostic est facile. La mimique, dite « hypermimie », est bien connue ainsi que les acfes dits réactionnels. La valeur sémiologique est faible. La colère n’a d’importance qu’au point de vue pratique du danger que peut présenter le malade, surtout l’épileptique. D’où la conclusion qu’il faut toujours traiter les malades avec intelligence et les surveiller étroitement.
Haine. — Un médecin aliéniste avait l’habitude singulière, quand il passait la visite dans les cours, de faire ranger tous ses malades le long des murs et de leur adresser la parole en émaillant ses propos de brocards et en les traitant de fous. C’était, disait-il.
ÉMOTIONS ET MIMIQUE
pour leur faire sortir leur délire. En réalité, le résultat obtenu était la colère chez quelques-uns, les plus irritables, qui cherchaient à se précipiter sur le médecin, et chez tous, particulièrement les persécutés hallucinatoires ou raisonnants et les gens peu endurants, le résultat était la haine, comme on pouvait le voir à leur mimique. Je n’ai pas besoin d’ajouter que, malgré les précautions prises, ce médecin eut à subir plusieurs attentats, de la part, il est vrai, d’individus qualifiés persécutés — persécuteurs, mais plutôt purement et simplement criminels. Les persécutés englobent assez souvent le médecin, même prudent, dans leurs persécuteurs pour que, comme ceux-ci, celui-là soit l’objet de leur haine. C’est ainsi que de nombreux aliénistes sont tombés, victimes de leurs malades. J’avais dans mon service, à Bicêtre, un persécuté débile avec hallucinations, Gar...I. qui avait tiré, par vengeance de soi-disant persécutions, cinq coups de revolver sur le D” X., ([ui l’avait soigné plusieurs années auparavant. La haine est un des sentiments les plus fréquents chez les persécutés, et cela se comprend, car ils ne font que se venger des persécutions imaginaires subies.
Excitabilité et instabilité émotionnelles. — II y a des gens, dans les limites de la normale, qui sont plus émotifs que d’autres, c’est-à-dire que chez eux l’éveil des émotions est plus facile (souvent « pour un rien »), Y amplitude et la durée beaucoup plus grandes qu’à l’ordinaire. Généralement, en même temps leur émotivité est instable i Ils se mettent en colère ou s’attristent et pleurent avec la même facilité. Cela se remarque surtout chez les neurasthéniques, où l’émotion joue un si grand rôle par le choc qu’elle produit et augmente la neurasthénie par un cercle vicieux difficile à rompre. On verra plus loin le rôle de l’émotion normale, surtout répétée, comme cause. Cette excitabilité pathologique est très grande chez certains déséquilibrés, chez les épileptiques qui se mettent dans une violente colère pour rien ; mais c’est chez les maniaques que ce syndrome est le plus développé, on même temps que l’amplitude émotionnelle reste constamment exagérée : le maniaque est en état permanent d'émotion exagérée, quelle qu’elle soit ; c’est là le fond de son état morbide, puisque dans les états légers de manie, c’est le changement de caractère, l’excitabilité et l’irritabilité émotionnelles presque seuls qui se manifestent. Je renvoie au chapitre Manie.
Indifférence émotionnelle. — Dans tous les délires toxiques etin-
SÉMIOLOGIE.
fectieux, lorsqu’il y a stagnation ou arrêt du fonctionnement intellectuel en bloc, il n’est pas étonnant de constater de l’indifférence émotionnelle pour les choses normales de la vie ordinaire ; il est inutile de s’y appesantir.
Cal..., ce mélancolique humble dont j’ai parlé, reçoit de temps en temps la visite d’un prêtre qui lui porte de l’intérêt et qui s’occupe de lui depuis longtemps. Lors de ces visites, la physionomie de C. . . ne change pas, n’exprime aucune émotion autre que celle de la tristesse, « hypomimie » et même « amimie ». On peut raconter, ce qu’on veut devant lui : il est indifférent à tout, aux individus comme aux choses. Lorsqu’il parle de choses banales, son langage s’accompagne d’une mimique pauvre, « hyposémie ». Chez lui il n’y a plus place pour les émotions ou les sentiments «««/■ remolion tiHste qui l’absorbe et la crainte qui le poursuit d’être montré dans les rues de Paris en guise de châtiment. C’est une indifférence émotive et sentimentale partielle, bien que très étendue.
Beaucoup de mélancoliques constatent cette indifférence et s(‘ reprochent de ne plus aimer leurs proches de ne plus s’intéresser à leurs devoirs ; cette apathie consciente est souvent la source d’idées d’auto-accusation diverses.
Cet exemple suffit pour montrer que l’aliéné, occupé par une émotion pathologique ou par son délire ( par exemple le fou systématique auquel toutes les émotions de la vie normale finissent par devenir étrangères), n’a plus d’émotivnté disponible ou de sentiment disponible pour le reste qui ne l’intéresse plus. Cela a une certaine importance pratique, car la renaissance de l’émotivité et de l’intérêt en général est un signe de guérison ou de rémission tout au moins. On peut appeler cette indifférence X indifférence émotive distraite ou partielle.
Zor... est un paralytique général que sa femme amène pour consulter, car il perd la mémoire. On discute avec sa femme sur les symptômes qu’il présente et, bien qu’à mots couverts, on fait comprendre à Mm» Zor... la gravité de la situation. Le malade, lui, reste complètement indifférent, il ne demande pas d’éclaircissements sur sa maladie, il ne s’inquiète en aucune façon de ses pertes de mémoire. Il est totalement apathique et inerte.
Ici il y a physionomie vide (amimie des auteurs), « asthénie musculaire », résolution plus ou moins grande et gestes peu fréquents. La mimiquedulangage est pauvre, («hyposémie » et même <( asémie »), le langage rare et le fonctionnement intellectuel peu actif.
ÉMOTIONS ET MIMIQUE
Cet ensemble très typique d’indifférence complète suffit. Cela se rencontre dans beaucoup d’états démentiels. C’est l’indifférence émotive due à l’absence d’émotions.
Dans le masrjue de la démence entre pour une part cette immobilité par absence de mimique émotive; mais la mimique dite intellectuelle peut être, jusqu’à un certain point, conservée. J’en reparlerai à propos de la démence. Cette indifférence émotive est plus ou moins complète suivant le degré de démence et la forme.
La jeune Arj... est une « démente précoce » à forme simple liéhéphrénique ; elle ne s’occupe- spontanément à rien. On est obligé d’être derrière elle pour lui faire porter quelques objets dans le service. Elle ne manifeste aucun désir ; elle sourit toujours niaisement quand on lui demande si elle aimerait sortir, faire ceci ou cela; elle répond invariablement qu’elle ne sait pas, et sa ligure n’exprime aucune émotion, en dehors du sourire stéréotypé qui ne paraît correspondre il rien d’intérieur.
Même quand dans ce type il y a des idées délirantes, l’indifférence émotive persiste vis-à-vis d’elles. Cette indifférence est pour Kraepelin un des caractères de la démence précoce. Il ne faudrait pas s’en exagérer la valeur, car, comme nous le verrons, il me paraît que cette indifférence n’est ni si constante ni si étendue que le veut cet auteur. L’indifférence émotive partielle ^ou totale se rencontre aussi dans les délires alcooliques, infectieux, d’épuisement, etc. Elle n’y a pas vraiment de valeur sémiologique .
La mimique, la mimique du langage et les émotions. — Dans tout ce qui précède, nous avons considéré la mimique et la mimique du langage comme traduisant au dehors l’état émotionnel. Il n’en est pas toujours ainsi.
Mimique absente avec émotion (?) Stupeur.— Bot... est en état de stupeur. Ses paupières sont, quand on l’interroge, animées de battements assez rapides, et il respire alors précipitamment, mais les autres muscles du visage sont complètement immobiles. Quand sa femme est venue le voir, aucune émotion ne s’est peinte sur sa figure. On peut imprimer à ses membres des attitudes cataleptiques, etc. Il répond difficilement aux questions. Pourtant il semble qu’il soit plongé dans une sorte de délire de rêve, avec crainte d’être devant le juge d’instruction, crainte de compromettre quelqu'un, etc., bref avec émotion triste qui habituellement se trahit sur la ligure des malades, tandis qu’iei il n’y a aucune expression de la physionomie.
Chaslin. — Sémiologie. 3
SÉMIOLOGIE.
J’étudierai plus loin le syndrome stupeur. Je me borne signaler ici cette absence de mimique spéciale.
Mimique apparente sans émotion. — ü ne semble pas qu il y émotionnel aîx discours que tient Anl..., dément précoce, tout à denm^t, parfois il débite des phrases complètement incohérentes avec un on déclamatoire et convaincu très frappant qui, si on n’entendait pas les paroles pourrait faire illusion. Sa physionomie dénote des émotions qui ne paraissent pas très profondes, si même elles existent.
Cette apparence d’émotion, marquée surtout dans la mimique du langage, est caractéristique surtout du syndrome que j’appelle litanie déclamatoire. Chez la jeune fille citée plus haut, le sourire satisfait et niais ne correspondait à rien.
Mimique exagérée. - Dans l’hystérie en particulier, il y a souvent une exagération considérable, théâtrale, de la mimique émotive, qui rappelle celui de maint névropathe et aussi de maint simulateur.
Mimique incomplète. - Gouj... est un débile épileptique qui a de linmême une haute opinion, et qui est rempli de bonne volonté pour tous es examens auxquels on le soumet. 11 est très frappant de von m toile les émotions où le muscle frontal et l’orbiculaire des paupières doivent fonctionner pour animer la physionomie n’ont qu’une expression incomplète, parce que ces deux muscles restent à peu près immobiles. 1 attention, dans le îire, etc., la partie supérieure de la figure, dite partie intellectuelle, ne; bouge pas.
Cette expression incomplète, émotionnelle et intellectuelle, caractérise le débile; grâce à elle, on peut reconnaître un de ces malades avant qu’il ouvre la bouche ; c’est ce que j appellerai le masque du (Voyez Débilité mentale).
Mimique discordante. - M- L... est une folle discordante pai^noïde; elle a un délire d’une incohérence, d’une mohihté et d un polymorphisme invrai semblables. Si elle se met encore parfois en colère et s’excite a propos de ses idées de persécution, elle émet ses idées de grandeur ou ses 'does d empmsonnement et de mort, non pas avec indifférence, mais avec u q
et un sourire ironiques sans aucun fond émotif qui font contraste avec la gra deur ou l’atrocité de sa prétendue situation.
Cette discordance entre la mimique, l’émotion et le délire est assez caractéristique de ces états dits « démence précoce » tout.
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au moins de certaines formes, même sans démence réelle. Comme cette discordance se rencontre aussi dans d’autres manifestations de cette démence précoce, je préfère l’appeler folie discordante.
Fausse mimique. — Le pseudo-bulbaire Fos... est atteint de rire et depleui-s spasmodiques. Il est possible que cette mimique corresponde d’abord à un état émotif, mais ensuite cette mimique se prolonge presque indéfiniment sans état émotif bien marqué sous-jacent.
Un autre genre de fausse mimique peut se trouver chez le choréique, le tiqueur, le dément avec stéréotypies, ou avec mimique stéréotypée (Voyez plus bas à Stéréotypies), — chez l’épileptique au moment d’un accès convulsif, etc., le malade atteint de paralysie faciale, l’aphasique.
Le masque immobile du paralytique agitant ne doit pas être confondu avec celui de la démence ou de la stupeur ; celui du goitre exophtalmique avec celui de la colère, etc.
Enfin, il faut tenir compte de l’état de la peau, des muscles, des os de la face et des dents.
Rapport des émotions entre elles. — Gomme à l’état normal, l’état émotif peut être complexe. Les exemples que j’ai donnés le montrent assez.
Les émotions, les mouvements et les actes. — L’émotion normale est en rapport étroit, non seulement avec la mimique faeiale, mais aussi avec la mimique générale ; par suite, à l’état pathologique, avec les troubles du mouvement, agitation, dépression, suspension motrice, incohérence motrice, et les actes; bien plus étroitement avec les premiers qu’avec les seconds. Je n’insisterai pas. L important pour le médecin non psychologue est de prévoir devant une émotion donnée, les actes possibles par exemple, le suicide ou le meurtre.
Le rire, le sourire et les larmes. — Ces manifestations motrices rentrent évidemment dans la mimique. Je les ai indiquées ci-dessus à propos de chaque émotion. Je n’en parlerais pas à part, si le sourire ne venait souvent souligner tout particulièrement, dans un bon nombre de cas de folie discordante, la discordance entre les paroles et la mimique ainsi que je l’ai montré dans l’observation de la jeune Arj... (p. 33).
• Les émotions et l’intelligence. — Nous avons vu que chaque émotion paraît être en rapport avec une modification intellectuelle proprement dite, soit du courant de pensées, accélération,
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ralentissement, arrêt, incohérence, obsession, soit du contenu de ces pensées, idées délirantes, hallucinations et illusions. Les liens paraissent plus immédiats entre Fémotion et la modification du courant qu’entre celle-ci et le contenu du courant. On doit admettre pourtant que le ton émotionnel et le contenu ont une action réciproque. L’émotion première amène des idées délirantes secondaires, ou inversement. 11 est probable qu il faut cheichei dans l’émotion (ou le sentiment) l’origine de la plupart des idees délirantes qui n’en sont que le symbole. Comme je ne veux pas faire du tout de psychologie pathologique, je me borne a taire remarquer cette distinction (que nous retrouverons dans le paragraphe suivant) entre Xémotion primitive et Yémotion secondaire. Ici aussi le médecin doit savoir rechercher et prévoir les réactions réciproques de l’émotion et du délire.
L’émotion pathologique. — L’aliéné est capable, dans nombre de cas (surtout peu intenses), d’éprouver des émotions normales dues à des idées normales; l’aliéné n’est pas dépourvu constamment (tant s’en faut) du fonctionnement normal de I intelligence (voyez plus bas le chapitre: La raison dans la folie). On peut dire aussi que des émotions qu’il ressent, liées au trouble mental, il y en a qui sont normales par un certain côté, quand elles paraissent être ou -sont logiquement la conséquence d idees délirantes, telle la colère ou la haine chez le persécute qui s’imagine, par délire, que certaine personne est son ennemi. Llles sont dites secondaires ou réactionnelles. Elles n’en sont pas moins importantes pour cela. Enfin vient Yémotion primitive ou tellement liée aux autres manifestations qu’ elles semblent nées ensemble. Celle-là paraît bien sortie de la manifestation organique inconnue encore trop souvent, qui constitue le fond vrai do 1 affection mentale : ainsi le contentement, « l’euphorie « du paralytique général. C’est un des signes, un signe psychologique, du trouble somatique, lequel, à bien dire, seul, importe au point de vue pathologique. Mais à quoi reconnaît-on que cette émotion est anormale? Cette question a son importance au point de vue pratique, quoique beaucoup moindre que pour les idées dites délirantes, pour lesquelles il est parfois bien délicat de décider si elles sont vraiment anormales o\i.aoo.{Voyezplusloin). On peut dire qu’une émotion est pathologique si elle n’est pas motivée, ou si elle est motivée aux yeux du malade par des mobfs qui ^ont manifestement le produit d’une imagination pathologique, si
ÉMOTIONS ET MIMIQUE
cette émotion est hors de proportion comme intensité et durée avec les motifs,, ou si elle est d’une ampleur et d’une permanence que l’on ne rencontre jamais à l’état ordinaire. Comme nous l’avons vu, cette émotion pathologique est le plus souvent entourée d’un cortège qui, lui, montre immédiatement sa nature morbide et dont il est impossible de séparer l’émotion.
Émotion et sentiment. — Je me suis bien gardé de chercher à définir l’émotion; je ne définirai pas davantage le sentiment. Le lecteur comprend à peu près ce que c’est par lui-même et je le renvoie aux ouvrages de psychologie pour en avoir des définitions précises. J’ai cru devoir faire figurer dans ce chapitre des émotions la, tendresse, la vanité, l’humilité, la méfiance, la haine, qui sont plutôt considérées comme des sentiments, et dont je reparle brièvement au chapitre des sentiments. Quelle que soit leur nature et quelle que doive être leur véritable place, je l’ai fait à cause de la mimique qui les traduit souvent au dehors et nous permet de les reconnaître avant tout acte, ce qui les rapproche fort des émotions, dont certaines, comme nous l’avons vu, paraissent en rapport étroit avec elles.