‹ Éléments de sémiologie et clinique mentalesChapitre 30 sur 159 · PERCEPTION ET RECONNAISSANCE · texte numérisé non relu

PERCEPTION ET RECONNAISSANCE

Alors que j’étais interne à la Salpêtrière, j’avais été appelé un jour de garde auprès d’une vieille aliénée, atteinte de délire de grandeur, du service de Falret, Mèr..., et que j’ai déjà mentionnée. Lui ayant ordonné je ne sais plus quoi, je lui avais « sauvé la vie. » Mais comme son délire roulait sur le premier empire (elle criait souvent à tue-tête : vive l’Empereur!), elle me prenait invariablement pour le général Bertrand, son « sauveur. » Un jour, me montrant d’autres aliénées dans la cour, elle me dit : « Regardez donc tous ces soldats du pape! »

Ce sont là des erreurs de reconnaiSs'ance en rapport avec des idées délirantes. Je me borne à cette citation unique, bien que le cas soit encore assez fréquent et se rencontre dans différents types cliniques avec des mécanismes différents. Cela n’a guère d’importance sémiologique, mais cela peut être utile à rechercher pratiquement.

Illusions et hallucinations. — Les erreurs de la perception peuvent être attribuées surtout à des troubles sensoriels (comme on le voit, par exemple, dans les altérations des organes mêmes des sens) ; celles de la reconnaissance semblent souvent liées à des idées préconçues plus ou moins délirantes (je ‘viens d’en donner un exemple); enfin, les erreurs de perception et de reconnaissance qu’on peut appeler illusions et hallucinations proprement dites ont souvent des rapports très étroits avec le délire, si bien qu il est parfois difficile d’en faire l’étude à part. Je traiterai dans un chapitre spécial de ces illusions et hallucinations à causé de leur importance.

Impression de « déjà vu », « sensation, illusion de fausse reconnaissance »• — Elle se présente souvent chez des individus normaux ou presque ; plus rarement chez des personnes déjà troublées mentalement.

J’ai examiné à Bioôtre un épileptique,Bou. . . , qui prétendait de temps en temps, à l’occasion d’une visite quelconque ou d’un événement qui se passait dans le service, qu’il avait prédit cet événement. Il avait déjà vécu, disait-il, cet événement dans tous ses détails, dans un rêve, grâce auquel il avait pu établir cette prédiction (après coup bien entendu.)

Grâce à l’obligeance de M. May, interne des hôpitaux, j ai pu recueillir une observation de sensation de déjà vu complète.

M. Z... m’a raconté ainsi ce phénomène :

« J’ai deux types de fausse reconnaissance.

« Premier type. — Dans ce type, la sensation de fausse reconnaissance est très limitée. Elle s’applique à un sujet déterminé que j’ai l’impression d’avoir déjà vu, lu, ou entendu. Cette sensation reste purement intellectuelle et ne s’accompagne d’aucune réaction émotive, tout au plus du léger agacement du. à la recherche du souvenir qui fuit. Cette recherche dure environ de quinze à- vingt secondes et se termine presque toujours par l’impi^ession qu’il s’agit non d’un souvenir réel, mais d’un souvenir de rêve, d’un rêve, que je ne peux d’ailleurs reconstituer. »

« Deuxième type. — Dans des cas plus rares, la sensation de fausse reconnaissance est plus intense, plus TUmplexe et plus subjective; plus complexe parce qu’il s’agit moins d’une sensation de déjà vu que d’une sensation de déjà vécu. — J’ai la sensation d’avoir déjà vécula situation présente, déjà entendu les paroles qui viennent d’être prononcées; je sais quelles paroles vont être dites; et, quand elles sont dites, j’ai l’impression que ce sont bien celles que j’attendais.

« Cette sensation est bien moins analysée que dans le cas précédent; à vrai dire, je ne reconnais pas d’une façon distincte le temps, le lieu et l’entourage; c’est toute la situation en bloc qui a déjà été vécue, et ce qui domine, c’est un élément émotif cai’actérisé par une sensation de mystère et d’angoisse.

« Cette sensation est très fugitive et dure environ cinq ou six secondes, puis elle disparaît et ne peut plus être évoquée.»

Il est probable que, dans ces cas, il y a évocation à faux de l’impression (sensation, sentiment, comme on voudra) qui accompag-ne ordinairement et normalement l’acte intellectuel dit de reconnaissance, analogue à une autre impression dont je parlerai plus loin. Ce qui tendrait à le prouver, c’est que, en sens inverse il y a des impressions de «jamais vu, » d’étrangeté (Voyez plus loin.) Cela paraît être lié à une fatigue momentanée. Ces cas se montrent assez fréquemment chez des psychasthéniques et n’ont d’importance qu’au point de vue psychologique.

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