CHAPITRE VIIÎ
LE JUGEMENT ET LE RAISONNEMENT
Sommaire, — ’Rs.ewpXe. d’affaiblissement du jugement et du raisonnement, défaut de perspicacité chezun dément alcoolique et sénile. Autres exemples chez une démente épileptique complexe, chez une arriérée. Le défaut de perspicacité dans la débilité mentale (sottise) est une forme spéciale. L’affaiblissement dans les états aigus n’est pas de la même forme que dans la démence : en général l’aliéné aigu ne raisonne pas du tout ou raisonne, le dément fait des fautes énormes de jugement et de raisonnement, et ce, d’une façon définitive.
Erreurs de jugement et de raisonnement d’une nature un peu différente : ce sont les idées délirantes qu’on retrouvera plus loin; elles diffèrent des autres erreurs de jugement en ce qu’elles s’appliquent aux relations du moi du malade et qu’elles ont pour lui un intérêt énorme. Exemple chez un persécuté. Erreurs de jugement portant sur les idées délirantes elles-mêmes. Exemple chez un P. G. Toutes ces erreurs sont des incohérences partielles qui peuvent se fondre insensiblement dans l’incohérence générale.
Y a-t-il une différence entre l’erj'eur pathologique ei l’erreur accidentelle àes gens normaux?
Conséquence de ces erreurs. Rapports avec les erreurs de perception et de reconnaissance.
Dod..., est un homme de soixante-seize ans, dément, non seulement par l’âge, mais surtout par l’abus de l’alcool. Il est désorienté dans le temps et l’espace, il a perdu la mémoire, etc. Voici un bout du dialogue qui s’est établi entre nous :
D. — Est-ce qu’on vient vous voir ici?
R. — Ma mère et mes deux sœurs.
D. — Quel âge a votre mère ?
R. — Trente-huit ans.
D. — Et vous, quel âge avez-vous ?
R. — Soixante-seize ans (ce qui est exact).
D. — Voyons, vous ayez soixante-seize ans et votre mère trente-huit?
R. — Je crois que c'est son âge habituel {sic).
D. — Ça ne vous choque pas?
R. — Ohl non!
D. — Vous êtes plus âgé que votre mère.
R. — Ça me surprend parce que vous me le faites remai’quer.
D. — Comment cela se fait-il?
R. — Je ne sais pas.
1). — Alors, vous êtes né avant votre mère?
JUGEMENT ET RAISONNEMENT
R. — Oui.
D. — Si votre mère est moins âgée que vous, comment est-ce possible?
- Dod... ne répond rien.
Ainsi Dod... est incapable de reconnaître que s’il a soixante-seize ans, ce qui est vrai, sa mère ne peut avoir trente-huit ans. Il a évidemment oublié la mort de celle-ci, à moins que sa mère n’ait quatre-vingt-treize ans, auquel cas elle aurait pu le mettre au monde h dix-sept ans, ce qui est encore possible. Dans la comparaison de l’âge du fils avec celui de la mère, Dod... néglige des choses essentielles et les éléments constitutifs de l’idée complexe, âge de sa mère, sont en grande partie absents de sa mémoire, probablement perdus définitivement. On insiste; un moment il paraît surpris, puis il retombe dans son affirmation sans chercher à sortir d’embarras.
Et pourtant cet homme a eu une certaine instruction, il a été comptable, comme il nous l’apprend lui-même, et, à ma demande d’écriture spontanée, est encore capable d’écrire correctement et rapidement ce commencement de lettre (semblable à celles qu’il a dû écrire quand il cherchait des places) : « Monsieur, je prends l’audace de me présenter à vous pour certifier mes talents, si c’est possible.... » C’est en grande partie du langage de perroquet (voyez plus loin). Il y a affaiblissement considérable de cette double faculté d’analyse et de synthèse, fonction fondamentale de l’esprit qui fait apparaître les différences et les ressemblances et qui joue dans toutes les opérations intellectuelles; ce que W. James nomme sagacité est altéré à un haut degré chez ce malade, ainsi que les capacités d’association et même la discrimination, d’où l’incohérence des idées qui restent encore. Je me home à cette constatation clinique sans entrer dans des finesses psychologiques, intéressantes sans doute, mais qui ne seraient pas à leur place. On pourrait peut-être appeler d’un mot, perspicacité, cet ensemble de propriétés fondamentales de l’esprit, qui disparaissent plus ou moins complètement suivant l’intensité de l’affaiblissement mental.
Auü-e exemple: on montre à une démente épileptique Per..., très intelligente autrefois, une image d’un journal amusant où l’on voit sur une rivière, près du bord, un tout petit canot plein de monde et. sur une planche d’embarquement, une énorme dame qui hésite à s’embarquer. Un des navigateurs dit à cette grosse dame : « Vite, ma tante, embarquez, nous sommes treize, nous allons couler si Ghaslin. — Sémiologie. 8
SÉMIOLOGIE.
vous n’embarquez pas pour faire la quatorzième. « Et l’on demande à la malade de dire ce qu’elle pense de cette image. On a beau l’aider et, laissant de côté la superstition du nombre treize, lui faire remarquer avec insistance l’énormité de la dame comparée avec le tout petit bateau déjà rempli et à fleur d’eau, impossible de lui faire manifester une opinion sur ce qui arrivera.
Bien qu’elle voie nettement la grosse dame et la nacelle minuscule, le rapport vrai entre les deux par rapport à l’eau lui échappe. La malade est incapable, non seulement de reconnaître qu’il y a une plaisanterie dans l’image et la légende (on ne lui en demandait pas tant), mais même de faire le raisonnement simple (que la grosse dame va faire couler le petit bateau), dont elle a sous les yeux tous les éléments. Elle est incapable, par défaut de perspicacité, d’établir une relation entre les diüérentes parties de l’image fournie, tandis que le premier démient donnait luimême les éléments incohérents de sa pensée.
Unejeune fille de dix-neuf ans. Delà..., qui a été à l’école pendant plusieurs •années, interrogée sur son âge, dit qu’elle a dix-sept ans et qu’elle est née en 1892 (elle est née le 1='’ février 1891). Je lui fais remarquer qu’elle doit se tromper sur son âge, étant donné que nous sommes en 1910. Je lui demande alors de calculer son âge, puisqu’elle sait la date de sa naissance et la date où nous sommes, et de me dire ce qu’il faut faire pour cela. Impossible de le lui faire dire. Je lui demande si elle a fait des opérations d’arithmétique. Elle me répond que oui. Invitée à essayer de faire par écrit l’opération, elle additionne les chiffres des deux années.
Le raisonnement très simple consistant à voir qu’il fallait retrancher 1892 de 1910 était impossible à faire. C’est une arriérée chez laquelle, par défaut d’instruction, de développement, il y a insuffisance dès qu’on lui demande quelque chose qui dépasse son niveau intellectuel, son degré de perspicacité. A côté de ces erreurs et absences de jugement, il y en a d’autres que l’on rencontre chez les débiles et qui sont d’une nuance spéciale que j’appellerai sottise. Elle est fort importante à distinguer des autres ; mais cela ne peut se faire que malaisément sans exemples. J’en donnerai plusieurs à l’article Débilité auquel je renvoie.
Les deux premiers exemples sont pris chez des déments, le dernier chez une arriérée. J’aurais pu aussi en prendre parmi les types cliniques qui présentent de l’excitation, de la dépression ou de l’incohérence. Chez tous, à plus ou moins haut degré, j’aurais pu montrer la diminution ou même l’impossibilité sur bien des points du travail intellectuel complet, normal.
JUGEMENT ET RAISONNEMENT
cohérent, la diminution de la perspicacité. Chacun peut se rendre compte de ce qui se passe alors, en se rappelant la difficulté qu’une fièvre un peu intense, une perturbation émotive apportent aux opérations intellectuelles, à la réflexion, à la pensée. Mais dans ces cas, qui correspondent aux troubles mentaux aigus de cause reconnue, à la mélancolie, à la psychasthénie, la recherche de ces troubles supérieurs, peu évidents, perd de son importance pratique. Dans le syndrome confusion, ils peuvent être très marqués, et alors il est souvent délicat de distinguer ce syndrome d’un état de démence ou d’arriération il faut examiner de près tous les symptômes (Voyez aux art. Confusion et Démence). Pour ces erreurs de perspicacité, considérées isolément, on peut dire avec réserves, que dans le syndrome confusion elles sont plus étendues et dans les démences parfois plus partielles, plus lacunaires. Il faut aussi ajouter cette notion que l’affaiblissement du jugement dans les démences est définitive, tandis qu’elle n’est que temporaire et variable dans les formes aiguës.’De plus, chose importante, la forme même sous laquelle apparaît cette défectuosité dujugement indique la démence : c’estplutôt l’erreur grossière, énorme, sauf à la période ultime, tandis que chezjl’aliéné curable c’est plutôt l’absence de jugement en général. Ce sont là des nuances psychologiques intéressantes, qui ne sont pas absolues, et dont l’étude est à faire faire.
Voici maintenant des erreurs de jugement et de raisonnement qui ont un tout autre aspect ;
Em..., concierge] et garçon de recettes dans une grande compagnie, a trouvé depuis deux mois, en faisant ses comptes, trois fois des déficits dans ses recettes et une fois 60 francs en plus un mois auparavant. Il en a conclu que c’était un piège. L’été dernier, il a entendu une personne qui, passant auprès de lui, a dit à un autre : « Tant qu’il n’aura pas écrit, il n’aura pas de place.» Ceci s’appliquait à lui comme il l’a compris après. Aujourd’hui, il a entendu deux filles publiques qui, causant entre elles, ont dit : « Il l’a avalée, la boulette de la Samai'itaine. » Or, il a été employé à la Samaritaine, et quelque temps avant le propos des deux filles, il a eu le pied enflé « d'un seul coup » (rhumatisme). C’est qu’on Tavait empoisonné et qu’il avait avalé une boulette. Il y a dix-huit mois il a bu une absinthe qui sentait le goudron.
« C’était suspect. » Il soupçonne sa belle-sœur et sa femme d’avoir fait toutes «es tentatives d’empoisonnement. Il faut ajouter ce détail qu’il est en froid réellement depuis de longues années avec sa belle-sœur et la famille de sa femme. C’est depuis six mois qu’il a ces idées d’interprétation de persécution; il dort fort mal et il a très probablement fait des excès de boisson, bien que sa femme les nie. En dehors de cela, il ne présente rien d’anormal.
SÉMIOLOGIE.
Ce sont là des erreurs de jugement, d’appréciation, interprétations délirantes et idées délirantes, qui diffèrent des erreurs et absences de perspicacité citées premièrement, parce qu’elles se rapportent avant tout à la personne même du malade. D’une façon générale, on peut dire que ce sont des erreurs de jugement, des fautes de perspicacité, concernant « les moi » du malade, « moi social », « moi propriétaire, », si je puis dire, « moi corporel », « moi spirituel », qui constituent les idées délirantes. Ces erreurs, non seulement concernent ces « moi », mais sont d’une importance énorme, d’un intérêt capital pour eux, ce qui indique le rôle caché joué par les émotions et sentiments dans leur genèse. J’en traiterai dans un chapitre spécial, en détail (Voyez Idées délirantes).
Ces idées délirantes constituent aussi des incohérences qui échappent au malade, mais on est convenu de ne pas leur donner CB nom d’incohérence, car cette incohérence est cachée, fine, contrairement à la grossière incohérence de Dod... ou de Pas... (voyez plus bas). Mais il y a des transitions entre l’erreur de jugement comme celle de Dod... et l’erreur délirante. Ainsi un dément sénile qui n’a plus de mémoire oublie où il a mis son argent. Il le cherche en vain, ne le trouve plus et accuse ses domestiques, ses parents ou ses voisins de l’avoir volé. — Enfin, il y a des erreurs de jugement que .le malade commet vis-à-vis de ses idées délirantes elles-mêmes, ou entre elles et la réalité. Le paralytique général Pas... va nous de montrer ;
D. — Quel ilge avez-vous?
R. — Trente-sept ans (exact).
D. — En quelle année êtes-vous né?
R. — En 1892.
D. — En quelle année sommes-nous?
R. — En 1896.
D. — Alors vous avez quatre ans?
R. — Oui.
D. — Avez-vous gagné beaucoup d'argent?
R. — Vingt-deux sous de l’heure et la nuit le double. D. — Combien ça fait par mois?
R. — Trente-deux mille francs.
D. — Combien avez-vous mis de côté ?
R. — Ah ! beaucoup de millions.
D. — Etes vous marié?
R. — Non.
JUGEMENT ET RAISONNEMENT
D. — Comptez-vous vous marier ?
R. — Oh! oui, avec une gosse de onze ans, très jolie, la plus jolie de France.
On peut dire que c’est tout à fait incohérent, presque comme les exemples que j’ai donnés au paragraphe incohérence. Car toutes ces erreurs d’origine différente ne concordent pas entre elles ni avec la réalité. Je reparlerai plus loin de l’incohérence du délire. Mais, pour le dire immédiatement, l’incohérence du délire, c’est-à-dire le défaut de perspicacité du malade vis-à-vis des rapports de ses idées délirantes entre elles, est d’une très grande importance sémiologique. Quand il ne s’agit pas d’un délire de rêve (voyez cet article) ou d’un délire avec excitation, cela indique que le délire est apparu sur un fond d’affaiblissement ou de faiblesse intellectuelle ou que ce fond apparaîtra probablement un jour, autrement dit qu’à côté du délire le malade fait des erreurs de perspicacité ou est tout prêt à en faire (il faut quelquefois attendre très longtemps).
En somme, toutes ces erreurs de jugement et de raisonnement constituent des incohérences de la pensée, à moins qu’elle ne s’abstienne de fonctionner sur tel ou tel point. Comment peut-on les distinguer (je ne parle pas ici des idées délirantes proprement dites, très différentes d’aspect) de l’incohérence telle que nous l’avons définie? Celle-ci est totale, généralisée ou presque, il n’y a presque plus de pensées sous les mots, celles-là sont moins étendues, partielles, pour certaines pensées, et on peut encore reconnaître l’absence ou l’erreur de raisonnement; mais il y a passage de l’une aux autres par transition insensible.
Reste encore une question : Quelle différence y a-t-il entre ees erreurs pathologiques et l’erreur des gens dans les limites de la normale^ Psychologiquement parlant, aucune. C’est une question de degré qui la fait apprécier, et surtout les accompagnements de ces erreurs.
Ces absences ou erreurs de raisonnement, de jugement, peuvent avoir des conséquences. Elles peuvent être le point de départd’idées délirantes, susciter des réactions émotionnelles, amener des actes incohérents. Elles constituent aussi les erreurs de perception, de reconnaissance mentionnées sous ces titres, car la perception et la reconnaissance sont des jugements, des raisonnements sur des points spéciaux. On verra mieux aux chapitres Démence et Arriération mentale, où tous ces troubles de la perspicacité sont réunis, les conséquences dont je viens de parler.