CHAPITRE XVII
Sommaire. — Langage non approprié. — Exemple chez un débile.
Langage de perroquet. — Sans aucune signification. Exemple. Signe de profond affaiblissement intellectuel. Chronique ou passager, démence ou incohérence avec excitation. C’est une discordance.
Langage en écho. — Exemple chez une idiote qui répète tout ce quelle entend.
Pas de valeur sémiologique.
Langage réflexe.
Langage avec persistance. — Dans les affaiblissements intelleetuels profonds, dans l’aphasie et, en ébauche, dans la psychasthénie.
Jargonaphasie de Wernicke.
Hallucinations verbales motrices.
Impulsions verbales. — Dans la possession. Sortes d’impulsions dans l'obsession par vérification ou truc. Impulsions verbales vraies. Tics verbaux.
Stéréotypies verbales et litanie déclamatoire (« verbigération » des .\llemands). Exemples de stéréotypies verbales ou répétitions des mêmes mots et de litanie déclamatoire; celle-ci est l’ensemble constitué par le langage incohérent avec stéréotypies verbales et mimique expressive « pathétique, a Diagnostic. — Avec les mots fabriqués du persécuté et avec les mots persistants. Avec les formules de défense.
Valeur sémiologique. — Les stéréotypies se rencontrent dans toutes les démences, la litanie déclamatoire dans la folie discordante,, surtout la catatonie.
Langage non approprié. — Jusqu’à présent, nous avons considéré que le langage traduisait au dehors, en restant normal ou s’altérant lui-même, la pensée troublée de différentes manières. Mais il arrive qu’il y a indépendance entre l’intelligence et le langage; le langage et l’intelligence se séparent. Il est bien évident que dans les cas extrêmes d’excitation maniaque, d’incohérence, comme j’en rapporte des observations (p. 69 et p. 70), c’est à peine si on peut dire qu’aux mots correspondent encore des pensées. Probablement même aussi dans l’observation de Dero... (p. 108) une partie du langage inventé échappe à sa pensée. C’est alors le langage de perroquet. A un degré moindre, quand le langage n’est pas complètement adapté à la pensée, il y a
(1) Voyez Lucien Cotahd, Contribution à Vélude séméiologique du psittacisme, etc. Th. de Paris, 1908.
langage non approprié ou inapproprié. Ces deux sortes de langages se rencontrent fréquemment à l’état normal.
Delz..., est un débile qui a été élevé au Séminaire, qu’on a frotté de latin^ d’histoire et de philosophie, et qui a quitté brusquement l’établissement au moment où il était question d’entrer dans les ordres. 11 a fait son service militaire, plusieurs métiers et beaucoup d’excès de boisson, surtout d’absinthe; il a voulu donner des coups de couteau à sa sœur sous l’influence d’idées de persécution mal systématisées. Dans le service, il répond tantôt correctement, tantôt d’une façon incohérente au début de son séjour, mais toujours d’une façon emphatique et en usant le plus souvent d’un langage qui n’est pas adapté aux idées. 11 sait d’ailleurs parfaitement où il est, s’en plaint, et a aussi de temps en temps une reconnaissance nette qu’il a la tête affaiblie. Il tombe amoureux de la surveillante et lui envoie des lettres et des pièces de vers (?) qui rappellent assez certains poètes décadents. Voici une de ces pièces :
Hospice de Bicêtre, le 26 janvier 1907.
Et ego. — Air : La Matchiche.
Otez votre dentelle. Mademoiselle,
Car votre mine blanche N’est pas si belle Sous votre jupe blanche Jaillit la hanche Vos épaules sans doute N’ont aucun doute Vos satins roses et tendres Ont su me défendre Quittez le tin (sic) morose De pâle rose
Vos dieux me combattirent Et me punirent Un berceau de vendanges Et de louanges Appelle au cimetière Ma cime altière Calmez vos seins iniques C’est un punique Vers vous monte pas folle O mon idole Ma prière et mes larmes Et mes alarmes Je bois sans mystère Et sans prière.
Je m’en vais à la tombe Triste hécatombe
SÉMIOLOGIE.
Je crois que l’on peut reconnaître dans cette pièce quelques bonnes intentions trahies par un langage tout à fait inapproprié, même complètement inintelligible par endroits. Ces mêmes bonnes intentions se retrouvent plus visibles dans la lettre suivante à moi adressée :
Hospice de Bicètre, le 19 décembre 1906.
Monsieur,
Ancien condisciple, libéré de tout préjugé, de toute atteinte nuisible je me donne à vous.
Vous me donnerez un travail simple, unique, et vous m imposerez une stricte réserve. Louis D.
malade 5'-!'''.
Quelques mois auparavant, il m’avait écrit une lettre tout à fait sensée, correcte, pour me réclamer sa sortie, et qui débutait ainsi :
Monsieur,
Je suis complètement rétabli.
Pourquoi donc me retenez-vous dans un asile, me 'privez-vous de ma liberté, de mon travail, de mon gain? etc.
On voit nettement la différence. Dans les premiers écrits, il y a emploi d’un langage qui n’est pas en rapport complet avec la pensée, par suite de la faiblesse d’esprit accompagnée de la vanité et de la prétention du débile, jointe aux reliquats d’une instruction reçue autrefois au séminaire et au-dessus du niveau de
Delz. . 1 r ,
Langage de perroquet (psittacisme). — Cuv... est un dement précoce à forme particulière, folie discordante verbale, précisément parce qu’il n’y a comme manifestation qu’un langage complètement automatique, incohérent et, qui plus est, bourré d expressions fabriquées automatiquement (néologisme passif de Séglas). Comme je donne l’observation complète au chapitre des folies discordantes, je ne citerai ici qu’un passage.
Au début de la conversation, Giv... donne souvent des réponses sensées, nuis des phrases et des mots complètement incompréhensibles, accompagnes d’une mimique aussi expressive que si cela avait un sens. On parlait de ses voyages et je lui demande :
Vous avez été dans l’Alaska aussi?
R. — Oui (c’est inexact); nous verrons cela plus tard. Je vais m’engager comme aide de camp vétéran.
D. — Qu’est-ce que c’est que cela?
R. — Ce sont vos affaires. C’est la mare en Simée; je regarde dans une mare, si je m’occupe de vos affaires : Aide de camp, c’est la mare en Simée; l’azène vous l’envoyez promener, toujours courir, pourtant loger quelque part, si vous faites courir de l’argile, il se logera dans l’azène. »
C’est évidemment sans aucune signification. C’est un langage, sans rapport avec une pensée quelconque, séparé complètement de l’intelligence. H y a des moments où Giv... monologue ainsi dans la cour, inventant toujours de nouveaux mots d’une façon purement automatique. Il ne faut pas confondre ce langage de perroquet, qu’il y ait des mots fabriqués ou non, avec les autres formes où il y a des mots fabriqués intentionnellement (p. 108) ou symboliques, comme, dans la folie des persécutions où cela a une toute autre signification (voyez p. 72 le diagnostic différentiel entre les différentes formes de langage à propos de l’incohérence). On le rencontre dans les états de démence alcoolique, de démence organique, de démence sénile où souvent il paraît sous forme de radotage, etc., — mais aussi dans les états où il y a une profonde confusion avec loquacité, comme j’en ai donné un exemple à l’incohérence (p. 69). En un mot, dans tous les états où il y a un affaiblissement profond de l’intelligence passager ou définitif. C’est une discordance entre l’intelligence et le langage. Elle est voisine de celle que j’appelle litanie déclamatoire-
Langage en écho (écholalie). — La jeune Harm..., est une idiote gilteuse, qui siège une grande partie de la journée sur une chaise percée. Elle sait parler, ne compi’end pas ce qu elle dit, mais un peu quelques-unes des paroles qu’on lui adresse. Elle retient les chansons qu’on a chantées devant elle et les reproduit avec une intonation fort exacte, les paroles sont seulement mal prononcées; pour la faire chanter, on n’a qu’à amorcer la chanson. Elle répété aussi en tout ou en partie les phrases qu’on dit devant elle, et cela alors comme un écho. Ainsi on dit: « C’est un perroquet, Albertine»; elle reprend : « Perroquet., Albertine ». « Tu n’auras pas de café » ; elle reprend : « Tu n auras pas de café ». On dit tout haut devant elle : « Elle répète tout ce qu’elle entend »; elle reprend, en bafouillant, desmots qui se terminent par «entend». Elle parle spontanément, surtout quand on fait du bruit dans la salle, et répète alors toutes les phrases qu’elle a entendues, comme le ferait un vieux perroquet. Elle y joint cette variété de « psittacisme », le langage répété en écho. Cetfec( écholalie » qui n’a pas beaucoup de valeur sémiologique peut se rencontrer dans beaucoup’ d’états d’affaiblissement acquis, passagers ou permanents. Il ne faut pas la confondre avec la répétition exprès, langage volontairement erroné par négativisme (p. S4).
SÉMIOLOGIE.
Langage réflexe. — On rencontre un ami dans la rue, il vous interpelle: « Tiens, c’est cet excellent un tel ! » Et vous répondez, distrait : «Pas mal, et vous. » C’est une observation que tout le monde peut faire et que j’ai encore faite dernièrement pour ma part. C’est là du langage réflexe. — Cela se rencontre aussi chez des vieillards, ou des déments incapables de dire deux mots sensés, chez qui l’on peut déclancher dos formules automatiques enracinées, comme ces phrases de politesse banale. — Cela n’a pas grande importance.
Langage avec persistance. — (« Persévération » des Allemands, intoxication parle mot). Bou... H., est un dément artériel (voyez l’obs. Compl.) très bas, à qui on montre un couteau; il dit que c’est un canif; on lui montre une scie; il répond : c’est un canif; il ne reconnaît pas un crayon, il dit : « Je ne sais pas. » On lui montre des clefs et il les nomme encore canif.
Cela montre la persistance du mot. Cela peut se rencontrer dans tous les cas d’affaiblissement intellectuel profond et aussi dans l’aphasie proprement dite. On en trouve des ébauches dans l’état du neurasthénique qui, surtout en écrivant, emploie, dans une même lettre par exemple, cinq ou six fois la même tournure ouïes mêmes expressions. Cette répétition est intéressante à constater et à comparer aux autres phénomènes de piétinement sur place caractéristiques du neurasthénique. Cela correspond à la persistance de certains mouvements .
Jargonaphasie de l’aphasie de Wernicke. — Je renvoie aux traités sur l’aphasie.
Hallucinations verbales motrices. — Nous avons vu au chapitre Hallucinations que certains malades parlent involontairement plus ou moins haut, ordinairement à voix basse. Ce langage exprime bien une pensée, mais elle est considérée comme étrangère par les malades (voyez p. 134).
Impulsions verbales. — Certains persécutés se plaignent que leurs persécuteurs parlent par leur bouche, les font parler malgré eux (voyez aux Types clin.) ; certaines mélancoliques possédées sentent le diable leur faire prononcer des paroles qu’elles réprouvent, etc. Cela peut se relier à des idées délirantes multiples. Elles sont de même nature que les hallucinations verbales motrices, mais aboutissent à l’acte et sont des actes. J’ai déjà indiqué à l’Obstession (p. 182) qu’avec celle-ci il y peut y avoir des sortes d’impulsions : des mots que le malade prononce pour les vérifer
OU pour faire cesser l’obsessio7i. Pourtant, on a décrit chez des obsédés de vraies impulsions verbales, qui ne sont peut-être que des tics (voyez ce mot, voyez aussi au chap. Volonté).
Stéréotypies verbales et litanie déclamatoire, « Verbigération » des Allemands. — J’en ai déjà cité des exemples.
Je reprends celui de Mitr..., qui, dans son accès d’agitation, disait constamment pendant plusieurs jours de suite, les mots suivants : « Je le suis, je le sens, j’ai raison, parfaitement », avec une expression particulière et un ton chantant.
Pat..., les jours où il se livre à ses exercices de litanie, emploie le même ton chantant, déclamatoire et pathétique pour rabâcher :
Monsieur Vincent
Embaude
Emfer
Emmarmet
Emmor
Emcathoiique
Emcatholique
Emquinze
cinq ans.
cinq ans.
dix ans.
dix ans.
dix ans.
dix ans.
Etc., etc. (On trouvera d’autres détails à l’observation complète), le tout indéfiniment, pendant des heures. Ces litanies ne sont pas toujours les mêmes, pas plus que les attitudes. Elles sont accompagnées d’une mimique expressive spéciale, déclamatoire, chantante, quelquefois avec un véritable chant, comme une mélopée, des gestes spéciaux et analogues aux grimaces, gestes excentriques des mains, des jambes, attitudes étranges etc., que j’étudierai plus loin.
Ces ébauches de stéréotypies verbales, qui sont moins durables que les stéréotypies motrices proprement dites, puisque certaines de celles-ci peuvent durer indéfiniment, se rencontrent avant tout dans les folies discordantes, c’est pour cela que j’en ai donné deux exemples, surtout accompagnées de ce ton spécial que les Allemands réunissent aux paroles pi’ononcées pour en faire un tout, dénommé « Verbigération » par Kahlbaum et que l’on peut appeler en français, d’un mot imagé, litanie déclamatoire. Mais les stéréotypies verbales, comme les autres, peuvent se montrer dans d’autres formes, dans les démences, spécialement dans la paralysie générale. Je renvoie à l’exemple (p. 209) de stéréotypie d’acte chez un P. G. . 11 faut éviter de les confondre avec les mots fabriqués proprement dits, surtout du persécuté, qui en sont d’ailleurs très voisins, et avec les mots persistants. Le diagnostic se fait par la répétition vraiment automatique sans nécessité apparente. Il est parfois plus difficile de les distinguer
SÉMIOLOGIE.
des formules de défense (p. 15i). C’est l’ensemble qui lèvera les doutes.
Mutisme. — Une dernière forme de séparation de l’intelligence et du langage est l’absence de celui-ci : le mutisme. Je renvoie à l’article spécial ultérieur, car le mutisme a plusieurs causes. Je ne parle, pasici de la SMrrff-WMftVé à laquelle il faut penser, comme je l’ai constaté plusieurs fois.