LES SENTIMENTS ET LES ÉMOTIONS : LA VOLONTÉ
Sommaire. — Passage trop prompt à l’acte. Tendance à l'automatisme. Agitation. — L’agitation exprime au dehors l’o-xcitatioii intellectuelle; c’est le passage trop prompt de l’idée à l’acte. Sentiment subjectif de liberté; rapport avec l’émotion joyeuse ou l’excitabilité émotive.
Raptus. — L’émotion, colère, angoisse, peur, peut entraîner des actes soudains appelés raptus.
Impulsions. — Actes soudains irrésistibles sous l’influence d’idées délirantes, etc.
Actes attribués à d'autres personnes. — • Impression d’être soumis à des influences étrangères. Possession. Passage aux hallucinations psycho-motrices.
Passage trop lent à l'acte. Affaiblissement de la volonté, « aboulie ». — Exemple chez un mélancolique ; ressenti par le malade. Dans la confusion il y a effort pour coordonner les idées. Dans les folies discordantes. Dans les démences et affaiblissements intellectuels. Au fond, il n’y a « aboulie » que lorsqu’elle est perçue par le malade. Stupeur.
Incertitude de la volonté. — Aspect particulier de 1’ « aboulie » chez le neurasthénique psychique. Un exemple. Différence avec la mélancolie ou l’hébéphrénie avec dépression consciente. Rapport avec le doute.
« Aboulie » systématisée de Janet. — Exemples. Astasie-abasie.
Impulsions obsédantes. — Exemples chez des psychasthéniques. Ces idées d’actes ne passent généralement pas à l’acte.
Actes obsédants. «Délire du toucher)). Tendance àl'automalisme.—'Ks.empXe chez des psychasthéniques. La vérification. Passage à l’acte de défense. Acte de défense contre l'obsession, «truc» moteur et psychique: signe de chronicité. Mots obsédants.
Tics.
Tics moteurs. — Un exemple chez une obsédée. Exemple d’un tic de vérification physiologique. Tics verbaux.
Stéréotypies. Grimaces et maniérisme. — Nombreux exemples chez des fous discordants. Rapport avec la stupeur, la catalepsie et le négativisme. Un exemple chez un P. G. . Un exemple chez une idiote. Grande ressemblance de ces sléréotypies de l’idiotie avec celles des folies discordantes. Stéréotypies primaires et secondaires.
Diagnostic. — Avec les tics, les actes liés aux obsessions, les actes de conjuration, le maniérisme des débiles.
Valeur sémiologique. — Grande. Indiquent l’affaiblissement ou l’idiotie. Se rencontrent surtout dans les folies discordantes, mais fréquemment aussi dans la démence infectieuse.
Agitation et impulsions purement motrices. — Impulsions sans idées chez les déments et idiots, les épileptiques, épilepsie procursivo.
SÉMIOLOGIE.
Actes imités automatiquement. ■ — Dans la confusion, la stupeur, la catatonie, l'idiotie, le déséquilibre mental. Pseudo-imitation des faibles d’esprit.
Actes répétés automatiquement au commandement. — Dans les étais ci-dessus. Actes persistants. Persistance. — Exemple chez un P. G., chez un dément pseudoaphasbiuo. Dans les états graves de confusion, do stupeur, de démence. Catalepsie. — Exemple chez un épileptique, chez un hébéphrénique; rapport avec la stupeur et les stéréotypies d’attitude. Dans l’hystérie : anciennes cataleptiques de Charcot.
Peut se rencontrer dans les délires toxiques, infectieux, les démences, la mélancolie, ordinairement liée à la stupeur ou à la confusion. Plus généralement dans les folies discordantes, surtout la catatonie. Alternance fréquente avec le négativisme dans la catatonie.
Apraxie.
Négativisme. — Renvoi à l'article antérieur.
Passage trop prompt à l’acte. Tendance à l’automatisme. Agitation. — Nous avons vu (p. 61) que Y agitation motrice exprimait au dehors Y excitation intellectuelle, et j’ai déjà dit que cette excitation consistait bien plus dans ce passage trop prompt de l’idée à l’acte que dans la prétendue accélération du courant de pensée. Si l’on demande à un maniaque, après sa guérison, de vous dire ce qu’il ressentait au point de vue volonté, il vous répondra que jamais les actes ne lui ont paru plus faciles ni plus libres (ceci s’il sait un peu observer). Chez lui, aussitôt présente à l’esprit, une pensée entraînait l’acte correspondant, de même que toute perception extérieure entraînait immédiatement l’attention. Il n’y a plus ni délibération ni incertitude. Cela donne une impression de force et de puissance particulière, bien illusoire, puisque le travail cérébral tend à devenir automatique, et ce de plus en plus à mesure que croît l’excitation. H y a des rapports étroits entre cette prétendue « hyperboulie » dos auteur^ et l’émotion joyeuse ou l’excitabilité émotive des états d’excitation intellectuelle. Je crois peu utile de m’appesantir sur tout cela qui n’a qu’un intérêt psychologique. Et d’ailleurs, nous en avons déjà traité sous une autre forme quand j’ai étudié l’attention (p. 77).
Raptus. — Je rappellerai que la colère (p. 28), l’angoisse (p. 26), la peur (p. 27), peuvent entraîner aussi des actes spéciaux qui ont pour caractère d’etre soudains, rapides, irréfléchis souvent, bref ce qu’on appelle dos raptus. L’acte participe du désordre intellectuel que l’émotion a suscité et apparaît souvent après coup au malade comme non voulu, à moins que celui-ci n’ait trouvé dans l’émotion la force nécessaire pour accomplir cet acte prémédité de longue date, comme dans la mélancolie
RELATIONS DES ACTES 1 VOLONTÉ
Impulsions. — Enfin nous avons vu les sentiments, les idées délirantes, les liallucinations, entraîner des actes qui peuvent revêtir les caractères de l’impulsion, actes soudains, rapides, irréfléchis, mais qui ne sont pas reconnus par le malade comme un trouble de sa volonté, à moins que ces actes ne fassent partie d’un ensemble apparaissant après coup comme pathologique aux yeux même du malade, comme cela arrive dans l’épilepsie, etc.
Actes attribués à d’autres personnes. — Dans certains cas, surtout dans la folie des persécutions ou la folie mystique, le malade, se croyant soumis à des influences étrangères ou possède, attribue certains de ses actes à ses ennemis et ne les reconnaît pas comme siens. Il prétend alors agir malgré lui, comme il prétend aussi parfois parler malgré lui : « on le fait parler » (ceci est voisin des hallucinations psycho-motrices).
Passage trop lent à l’acte. Affaiblissement de la volonté, « aboulie ». —
Le mélancolique Cal..., (p. 24) est un bon exemple de ce qu’on appelle « aboulie », l’affaiblissement de la volonté. Il reste inerte sur sa chaise, ne s’occupe il rien, ne pense il rien, sauf à ses idées délirantes et à sa tristesse, qui sont d’ailleurs assez vagues, et quand on lui demande ce qu’il veut faire, il répond très bien lui-même « qu’il ne sait pas ce qu’il veut. » Aussi ne fait-il attention à rien, n’agit-il pas; il faut le contraindre à agir, à marcher, à parler, à prendre soin de lui, etc. Cette lenteur, cette perte de la décision sont ici ressenties par le malade lui-même.
Chez le mélancolique, ralenti intellectuel, c’est donc l’inverse du sentiment éprouvé par l’excité, maniaque ou non. Non seulement la conduite du mélancolique, mais aussi son langage le plus souvent, nous révèlent ce qui se passe en lui, car il le sait en grande partie. On peut donc parler de perte de la volonté, car, envisagé sous cet aspect, le ralentissement du passage à l’acte présente de l’intérêt au point de vue psychologique; cliniquement, l’ensemble des symptômes domine la scène pathologique.
Mais parlerons-nous longuement des « lésions de la volonté » dans tous ces autres états, délires toxiques, infectieux, épileptiques, etc., où la stagnation intellectuelle et l’incohérence des idées empêchent avec le fonctionnement normal de 1 intelligence le fonctionnement normal de la volonté, c’est-à-dire / éteé/issement dex rapports normaux entre les idées et les actes ? Considérer la stupidité et la confusion sous ce point de vue serait très intéressant, mais surtout psychologique, et reviendrait a rechercher les différences intérieures du mécanisme entre 1’ « aboulie )>
SÉMIOLOGIE.
de lastupidité ou de la confusion, celle du mélancolique et celle du dément précoce. Je me bornerai à signaler ce fait clinique important : dans la confusion, il y a bien moins perte de la volonté qu’irnpuissance, malgré elle, à surmonter les obstacles apportés par l’incohérence et l’arrêt de la pensée, reconnus en grande partie par le malade. Le malade fait des efforts visibles pour arriver à coordonner ses idées, peicevoir ou se souvenir. C’est même ce symptôme qui complète l’arrêt et l’incohérence jiour former le syndrome confusion. Dans la démence précoce, la lésion de la volonté paraît fréquemment être voisine de celle de la mélancolie, au début surtout.
Dans les états de démence ou de faiblesse intellectuelle où Y inertie intellectuelle se traduit au dehors par \ inertie motrice, il y a « aboulie », non reconnue par le malade (sauf dans certains cas) (voir les syndromes Démence et Arriération mentale).
Au fond, on ne peut parler d’ « aboulie » que quand ce ralentissement du passage de l’idée à l’acte est connu par le malade lui-même, la « volonté » étant une impression subjective.
Quand ce ralentissement de l’idée à l’acte est extrême, il peut y avoir absence absolue d’expression, stupeur. Je renvoie à l’article spécial où je décris ce syndrome, qui n'a probablement pas toujours le même mécanisme.
Lorsque j’ai étudié l'attention dite volontaire (p. 78) dans ces états, j’ai déjà traité la question en partie sous la forme utile cliniquement. Reste pourtant à insister sur un type clinique où la « lésion de la volonté », « l’aboulie », joue un rôle important ; je veux parler de la neurasthénie ou psychasthénie, parce qu’elle s’y présente sous un aspect particulier.
Incertitude de la volonté. — Biss..., neurasthénique psychique que j’ai déjà mentionné (p. 182) est plongé dans une profonde inertie par affaiblissement de la volonté, mais avec une nuance spéciale.
Sa femme nous dit ; « Nous sommes sinistrés (inondation de janvier
1910), nous sommes chez ma sœur; nous ne pouvons rester indéfiniment .
J’aurais voulu qu’il aille dans sa famille et moi dans la mienne; je n’ai plus de meubles, je n’ai plus rien; nous avions 1“, 30 d’eau, tout s’en va par morceaux. 11 dit : « Moi, tu comprends, maintenant, rien ne peut plus m’émouvoir; je ne peux pas prendre de décision. » 11 n’a même pas voulu venir jusque-là; moi j’y vais presque tous les jours pour nettoyer un peu et tâcher d’en tirer le plus que je pourrai.... ».
Déjà depuis quelque temps il passe ses journées au lit sans rien faire (« manie leclitaire » des auteurs) et il mange au lit parce qu’il prétend que ça l’étouffe
RELATIONS DES ACTES : VOLONTÉ
quand il mange levé, etc., ou plutôt il a peur d’étouffer. Il a un enfant qu’il aime beaucoup; il craint tout pour lui, si bien qu’il lui arrivait de quitter son bureau deux fois dans la journée pour retourner chez lui vérifier que cet enfant n’a aucun mal, qu’il n’est pas malade. Il lui a pris en outre la crainte de le frapper quand il a un outil à la main; mais cela se complique; il fut pris de doute sur ce point même : « et je me demandais parfois, dit B..., si c’était un désir ou une crainte » de lui faire du mal.
Cette « aboulie » n’est pas tout à fait comme celle du mélancolique ou du dément précoce à « forme mélancolique », avec dépression consciente, qui est surtout une absence de toute volonté, une stagnation intellectuelle et motrice; ici, elle est une incertitude^ une hésitation, une délibération prolongée^, qui est, sous l’aspect moteur, ce que, sous l’aspect intellectuel, on appelle le doute, car de même que Biss... ne « peut pas prendre de décision », c’est-à-dire qu’il n’arrive pas à connaître ce qu’il va faire, de même il ne sait pas si « c’est un désir ou une crainte » de faire du mal à son enfant qui le poursuit. Ne sachant pas se décider, il reste au lit, d’autant plus que devant le désastre qui crée une situation nouvelle^ il faudrait faire un effort pour s’y adapter et il n’y arrive pas. Cela montre bien ce que c’est que l’acte vraiment volontaire ; une adaptation à la nouveauté.
P. Janet donne le nom d’aboulie systématisée (1) aux « phobies » portant sur un acte déterminé ou une situation déterminée.
Mme Fau..., depuis une douzaine d’années, ne peut plus avaler la viande, car elle a peur de s’étouffer en la mangeant ; effectivement elle mâche presque indéfiniment ses bouchées de viande et même les recrache. Cette aboulie s’est étendue aux légumes, etc., de telle sorte que F. se nourrit fort
mal et est devenue tuberculeuse au premier degré. Elle ne peut pas non plus traverser une place (agoraphobie) et a des sueurs froides, une angoisse effroyable quand elle prend le Métro.
J’ai déjà indiqué d’autres phobies à propos des émotions. La crainte de tomber donne lieu à [’ astasie-abasie .
Ainsi Tai..., épileptique, était aussi atteint de cette «aboulie systématisée » : il traînait ses pieds, marchant à petits pas, se tenant aux meubles un peu comme on marche dans l’obscurité, et se refusait obstinément âse tenir debout seul, il marcher seul ; il se faisait tenir par la main.
Cette incapacité d’acte particulier se rencontre souvent surajouté à une incapacité motrice réelle, organique^ provenant de
(1) Voyez 1*. Jaxet. Les névroses, déjà, cité.
SÉMIOLOGIE.
tabès, de ramollissement cérébral, etc., qui est le point de départ, prétexte de l’astasie-abasie.
Impulsions obsédantes. — Biss..., ai-je dit, est pris de la crainte de frapper son enfant quand il a un outil à la main, mais il ne s’explique pas très bien sur ce point.
M™' Pou..., a cinquante ans; il y a trois mois elle est prise à son réveil, brusquement, de l’idée de s’arracher un œil avec la main gauche. Elle combat cette idée impulsive dont elle ne s’explique l’origine qu’en alléguant un rêve. Mais cette idée la poursuit sans cesse. Depuis quelque temps, une nouvelle idée s’est jointe à l’ancienne, celle d’étrangler son mari avec la main gauche- Elle sent des fourmillements, des sensations bizarres dans cette main gauche, qui lui font croire à un commencement d’action ; mais celle-ci n’a jamais eu lieu. La lutte contre les impulsions obsédantes lui cause un « serrement d’estomac, qui est pris comme dans un étau » ; elle pleure, se désole et songe au suicide pour échapper à ce tourment.
C’est ici une obsession d’acte qui est tout à fait comparable à l’obsession idéative proprement dite. Mais une question se pose : l’impulsion s’accomplit-elle? Les auteurs sont d’accord pour dire que c’est exceptionnel, très rare. Ils décrivent pourtant des impulsions non seulement au suicide, maisàl’bomicide, à mettre le feu (pyromanie), à l’exhibitionisme, etc. Il faut probablement pour qu’il y ait accomplissement une complication particulière d’alcoolisme. Peut-être les impulsions dites obsédantes qui s’exécutent ne sont-elles pas vraiment du même ordre que les autres? Le cas deGou... (p. 43), qui a fait plusieurs tentatives de suicide, montre bien que chez lui il y avait reconnaissance de l’impulsion au suicide; mais jusqu’à quel point ne voulait-il pas vraiment se suicider ? Peut-être aussi a-t-on confondu des impulsions délirantes ou passionnelles avec les «conscientes ».
Ces impulsions obsédantes qui se bornent à l’idée semblent, elles aussi, se produire chez des gens qui ont la volonté incertaine. En tout cas, le mécanisme de la volonté est lésé, puisqu’il y a envahissement de la conscience par l’obsession contre laquelle s’exerce une vaine lutte; c’est de l’attention forcée.
Actes obsédants. « Délire du toucher. » Tendances à l'automatisme, à la répétition automatique. — Ce même Biss..., ai-je dit aussi, pris tout d’un coup à son bureau de l’idée que quelque malheur pouvait être arrivé à son enfant, retournait chez lui plusieurs fois dans la journée pour s’assurer que l’enfant était sain et sauf.
Je rappelle que le neurasthénique psychique Vra..., que j’ai déjà cité (p. 181)
RELATIONS DES ACTES : VOLONTÉ
pour l’obsession, a été pris plusieurs fois de l’idée que sa porte n’était pas bien fermée, en parlant de chez lui. Il revenait pour opérer la vérification jusqu’à cinq et six fois de suite avant que l’acte lui parût suffisamment satisfaisant pour faire cesser le doute.
On trouvera aux Types clin, une observation de crainte des chiens enragés qui entraînait le lavage des cheveux de la malade pendant des nuits entières.
Ces actes obsédants se rencontrent donc chez des personnes qui présentent Tobsession, le doute pathologique et l’affaiblissement de la volonté, l’incertitude. Ils semblent être provoqués par le désir de vérification, le désir de combattre le doute ou la crainte, en un mot se rapprocher des actes de défense contre l’obsession. Mais je n’en rechercherai pas le mécanisme psychologique. J’en ai déjà parlé à propos de l’obsession, qui en est très voisine.
Très voisins de ces actes obsédants de vérification se trouvent encore les actes et paroles que certains obsédés emploient pour combattre l’obsession et la faire cesser, les trucs de défense.
Ainsi, un obsédé, que je n’ai vu qu’une fois et très rapidement à la consultation de la Salpêtrière, passait sa main droite d’une certaine façon sur son Iront et il prétendait que cela faisait céder son obsession.
C’est généralement un signe de chronicité de l’obsession.
Parmi ces actes obsédants, on peut aussi trouver des mots prononcés, mots obsédants, dont j’ai déjà signalel existence (p. 199). Mais on peut se demander si leur mécanisme est le même ; si ce ne sont pas plutôt des impulsions obsédantes suivies d’effets, ou des tics. Au point de vue clinique pur, cette distinction n’a peutêtre pas grande importance, d’autant que les auteurs ne paraissent pas s’accorder sur le mécanisme psychologique de ce phénomène, pas plus que sur les tics proprement dits (1).
Tous ces symptômes divej-s seront mieux compris par le lecteur, quand celui-ci les trouvera réunis dans la description d’ensemble des Types cliniques de la neurasthénie.
Tics. — M”*' Val..., qui vient consulter pour des craintes obsédantes de maladies, présente des mouvements spasmodiques localisés à la partie supé-
(1) Malgré les études si intéressantes et fructueuses auxquelles se sont livrés les psychologues sur la psychasthénie, il ne semble pas que nous ayons encore une vue très claire de l’état psychique de ces malalades. Gela n’est pas étonnant; ceuxci, môme cultivés, ne peuvent vraiment se rendre compte eux-mêmes de ce qu’ds éprouvent d’une façon complète.
rieure du corps. Sa tête est brusquement fléchie à gauche et en arrière, tandis que sa face est tournée vers la droite. Dans le même temps, l’épaule gauche se soulève, l’œil di-oit se ferme et la mâchoire inférieui-e est portée à droite. Ce mouvement convulsif et complexe de la tête est accompagné de mouvements du hras droit moins fréquents. Ce tic s’exagère après la fatigue, au moment des règles, etc. 11 semble avoir pris naissance dans l’acte complexe de rejeter des mèches de cheveux qui tombent sur le front de la malade et qui la gênaient. Ce geste est devenu peu à peu automatique, une habitude. que la malade ne peut s’empêcher de suivre. Ce tic s’est atténué sous l’influence du traitement et par un changement de coiffure en faisant relever les cheveux en arrière.
D’autres tics paraissent plus voisins des actes obsédants décrits plus haut et paraissent se rapporter à un besoin de vérification sous l’empire du doute comme point de départ. J’ai pu observer un cas curieux rentrant dans la normale et qui est le suivant :
Unmembre d’une Société dont je faisais partie M. I... estarrivé àune séance de cette Société, la boutonnière ornée pour la première fois du ruban rouge. Pendant toute la délibération, cet homme, d’ailleurs distingué, n’a cessé de tâter automatiquement avec sa main gauche sa boutonnière rougic pour s’assurer de la présence de l’insigne, probablement depuis longtemps convoité. C’était un vrai tic qui fut passager.
Les tics sont innombrables comme les obsessions, et comme à elles on leur a donné des noms grecs. Je n’en citerai qu’un, très fréquent chez les enfants, c’est le tic de se ronger les ongles ou « onychophagie » (1). Je rappellerai aussi les tics verbaux.
Stéréotypies. Gestes, actes et attitudes stéréotypés. Grimaces et maniérisme. — L..., déjà citée à plusieurs reprises, démente précoce à forme
paranoïde présente, parmi ses idées de grandeur, celle-ci : une nuit, Jésus- Christ, qui est venu coucher avec elle, lui a apporté une couronne en diamants et la lui a mise sur la tète. Avec la main elle décrit un cercle sur ses cheveux pour indiquer la couronne. Chaque fois qu’elle parle de cette couronne, elle fait le geste à l’appui. Puis, peu à peu, ce geste est devenu automatique et a été fait non plus seulement sur sa tête, mais devant elle, tantôt à propos de la couronne, tanlôt à propos d’autre chose sans aucun rapport avec une couronne.
C’est là le type complet de ce que l’on appelle geste stéréotypé. C’est un geste motivé par une idée, délirante ordinairement, qui se répète indéfiniment et qui finit par devenir automatique, indépendant de l’idée mère. Il y a séparation de l’idée et de l’acte.
(t) Le tic de Salaam est un équivalent épileptique.
RELATIONS .DES ACTES: VOLONTÉ
Pon..., (déjà cité), fon discordant, a de nombreuses stéréotypies : il marmotte constamment en regardant de côté ; il fait une grimace spéciale : il renifle fréquemment en relevant les sourcils d’un air niais et étonné. Il marche d’une façon saccadée, à petits pas, en marquant un temps d’arrêt comme s’il ne pouvait détacher le pied du sol. Lorsqu’on l’interroge, il répond avec une mimique gauche et maniérée indéfinissable. Lorsqu’il va se coucher, il fait pendant cinq minutes une marche alternativement en avant et a reculons près de son lit, puis se met dans son lit à croupetons.
Cette attitude constitue ce qu’on appelle une stéréotypie d' attitude ou parfois, mais par abus de langage, attitude catatonique, parce qu’elle se rencontre fre'quemment dans la catatonie, forme de « de'mence précoce ». llest difficile de connaître l’origine de ces stéréotypies, car lorsqu’on interroge sur elles le malade, ses réponses sont assez incohérentes. Pourtant, il est possible qu’elles se rapportent à ses blessures, car il dit : « Les parties blessées par les diverses opérations (nécessitées par des tentatives de suicide) doivent être très fatiguées depuis le temps qu’elles ont été bousculées; les plaies existent toujours, il y a un peu de lièvre, etc. »
Un autre dément précoce Lan... P. A. reste invariablement planté tout droit dans la cour, contre le mur, au même endroit, la tête baissée, immobile, sauf qu’il se passe de temps en temps la main gauche sur la tête.
Une démente précoce, Marg..., déjà citée pour son négativisme, reste des journées entières debout dans le corridor. Elle finit par être tellement fatiguée que si on la pousse, elle tombe. On l’assied de force, elle se relève immédiatement. Un jour, elle est restée six heures et demie de suite debout, fixe, sans parler ni bouger. Un autre jour elle est restée debout de neuf heures et demie du matin a midi et de une heure à sept heures. Elle se tient tantôt les pieds rapprochés, tantôt les jamhes aussi écartées que possible, ou bien les pieds tout de côté, etc.
Ces attitudes persistantes, ces manières bizarres sont dans d’étroits rapports avec les attitudes cataleptiques (voyez plus loin), la stupeur des déments précoces et leur négativisme.
Le paralytique général Cro... est complètement incohérent, satisfait et bredouillant. Un matin, deux mois après son entrée, il s’installe sur un banc dans la cour; assis, il se met à compter à voix basse d’abord, puis de plus en plus haute jusqu’à crier, de 1 à SOO, en frappant du pied gauche le sol avec force. En même temps, il tourne la tête à gauche, roule les yeux, serre les dents, surtout lorsqu’il énonce des chiffres où il y a des R. A la fin de l’opération, il gesticule, se roule sur le hanc; sa mimique est celle d’un homme furieux. Chaque matin il recommence ce manège qui dure quelque temps; et il a fini par creuser un trou dans une pierre qui se trouve frappée avec force par son talon gauche, tellement est invariable la place qu’il occupe et la ma- Chasun. — Sémiologie. 14
SÉMIOLOGIE.
nœuvre (lu’il exécute. On obtient un jour une explication incohérente de cet acte stéréotypé: «C’est l’électricité; c’est pour envoyer des baisers à ma femme, au soleil. » Un autre jour, on invite le malade à se lever au milieu de la série de coups, il emboîte le pas au surveillant, puis continue à circuler, mais en continuant à frapper du pied et en faisant des gesticulations. Cette stéréotypie, qui ne paraît pas aussi bien ancrée que les précédentes, a été interrompue au bout de trois mois par l’aggravation notable de l’état du malade qui fut confiné au lit par des crises épileptiformes, bientôt suivies d’escarres et de mort.
11 est assez difficile ici de saisir l’idée ou les idées qui ont donné naissance à ces attitudes et à ces gestes stéréotypés et l’exemple n’a pas la pureté et la netteté du premier.
Moni... est une idiote aveugle qui ne peut se tenir sur ses jambes. Elle est occupée constamment à faire le geste de compter sur ses doigts avec les mains élevées à la hauleur du visage, en les agitant bizarrement.
J’ai dans mon service plusieurs idiots qui font le geste de considérer un objet absent tenu entre les doigts et élevé auprès de l’œil, en le retournant sous toutes les faces, etc. Ces gestes ont d’innombrables variétés. Il y en a d’autres. Le balancement est fréquent, mais on peut se demander si ce n’est pas une sorte d’exercice plutôt qu’une stéréotypie. Le grincement de dents est fréquent chez les idiots et aussi chez les P. G. etc. On voit que pour ces dernières stéréotypies il est difficile d’en trouver 1 origine dans une idée. On admet que ce sont des actes purement automatiques ; on les a appelés stéréotypies primaires, par opposition aux autres, où il y aune idée qui leur adonné naissance, stéréotypies secondaires. Il y a une grande ressemblance des gestes stéréotypés, souvent mêmes gesticulations des doigts chez les déments précoces et chez les idiots.
Diagnostic. — Ou doit distinguer ces stéréotypies des tics en premier lieu, puis des actes liés aux obsessions et enfin des actes de conjuration des persécutés ; c’est-à-dire qu il faut derrière l’acte déterminer l’état mental. On doit distinguer aussi le maniérisme du débile (Voyez l’art. Débilité).
Valeur sémiologique. — Elle est grande, car elle indique toujours un afïaiblissement intellectuel ou l’idiotie. Ces stereotypies sont tellement fréquentes dans la démence précoce qu elles sont presque caractéristiques; cependant, on en rencontre dans les démences ordinaires surtout infectieuses (Voyez un exemple p. 350), qu’on prend à tort pour de la démence précoce.
RELATIONS DES ACTES : VOLONTÉ
Agitation et impulsions purement motrices. — Chez un certain nombre de déments et d’idiots, il y a des accès d’agitation automatique ou des impulsions violentes qui ne semblent en rapport avec aucune idée ou émotion quelconque. On voit surtout ces impulsions chez les épileptiques où elles paraissent liées à une crise ou en être l’équivalent. Ainsi dans V épilepsie procursive, le malade, après ou avant l’accès, se met à courir automatiquement d’une façon tout à fait aveugle, bien que parfois il évite et contourne les obstacles. 11 paraît bien que cesoitle mécanisme moteur seul qui soit enjeu. Des actes analogues sont accomplis aussi par des déments sans qu’il soit possible de les rapporter à aucune source intellectuelle ou émotive quelconque. 11 est bien inutile que j’en donne des exemples ici. Mais cela a de l’importance au point de vue pratique du danger que peuvent présenter ces malades.
Actes imités (« Echopraxie ») • ~ Dans quelques cas de délire toxique, infectieux, épileptique, etc., sous la forme d’une profonde stupidité, dans quelques cas de démence ou de démence précoce, il y a imitation automatique des actes faits devant le malade. 11 en est de même chez certains idiots et chez certains détraqués.
11 faut les distinguer des actes imités uniquement par docilité chez des imbéciles et déments.
Actes répétés automatiquement au commandement (Befehlsautomatie des Allemands). — Très voisin du précédent est le symptôme d’obéir en automate à tous les ordres donnés (Voyez l’obs. de Bot...). 11 se rencontre dans les mêmes états que les actes imités et dans la stupeur. C’est ce qu’on appelle aussi de la suggestibilité pathologique, inverse du négativisme (Voyez ces mots). C’est l’analogue de la parole en écho ou imitée (Voyez p. 197), ou répétée sur commande.
Actes persistants. Persistance. (Persévération des Allemands.) — Sal... est un paralytique général qui entre àBicêtre dans un état somatique mauvais; il est gâteux et ne tient pas sur ses jambes. 11 est tout â fait désorienté et incohérent. On lui dit de tirer la langue, il la tire et on voit qu’elle tremble de la pointe. On lui dit de fermer les yeux, il le fait et rentre bien sa langue. Mais lorsqu’on lui enjoint de lever le bras droit, il garde les yeux fermés. On lui ordonne alors d’enlever sa casquette de la main gauche, il l’ôte en gardant l’attitude précédente. Enfin, sur une nouvelle injonction, il ouvre l’œil droit mais tout le reste persiste environ trois minutes.
Mas... est un dément pseudo-aphasique. On lui demande de tirer la langue, il le fait puis la rentre. On lui demande de fermer les yeux, il tes ferme, mais retire la langue.
SÉMIOLOGIE.
C’est ce qu’on appelle persistance d’un acte analogue à la persistance d’un mot. Les deux exemples donnés ne sont pas tout à fait comparables, mais cela n’a pas une grande importance. On rencontre ce phénomène dans les états intenses de stupeur, de confusion ou de démence. II parait probable qu’il y a une parente entre ce phénomène et les stéréotypies.
Catalepsie (1). — M"» Mar... est une épileptique qui vient d’avoir des accès et qui, à la suite, reste dans un état de délire épileptique avec demi-stupeur et demi-confusion ; elle est immobile dans son lit, sans bouger ni parler. Interrogée, elle répond assez bien aux questions, n’est pas très désorientée, mais prétend avoir vu tout à l’heure son frère « là dans la cour ». Elle semble donc avoir par moments des hallucinations visuelles. Ce qui frappe chez elle, ce sont les phénomènes cataleptiques. Les muscles des membres sont en résolution complète ; on peut leur imprimer la position que l’on veut ; les membres laissés à eux-mêmes retombent. Mais si, après avoir levé un bras étendu, on imprime une légère traction à celui-ci, il reste figé dans l’attitude imposée. Ceci est le phénomène dit cataleptique. Chez cette malade, il y avait en outre la flexibilité cireuse, c’est-à-dire que les membres, une fois en catalepsie, pouvaient, telle une cire molle, être placés sans résistance dans une position quelconque et y rester. La catalepsie persistait pendant plusieurs minutes, plus de temps qu’une femme normale aurait pu volontairement garder les membres dans la même position. Le membre retombait ensuite lentement. Parfois la malade mit fin spontanément à l’attitude.
On doit savoir d’ailleurs que le phénomène est parfois très variable dans son intensité et sa durée d’un moment à l’autre.
Del... Jean (dont on retrouvera une courte observation plusloin), venu pour consulter à la Salpêtrière, a l’aspect figé, stuporeux; il répond avec difficulté et avec incohérence; quand on lui élève un bras, celui-ci garde 1 attitude imprimée. Lemêmejourilapris spontanément des attitudes étranges, stéréotypies d’attitudes, qui ressemblent tout à fait à des attitudes cataleptiques imposées. On voit ici l’étroite parenté entre les persistances stéréotypées, la catalepsie ,et la stupeur.
Enfin, je rappellerai qu’ autrefois chez Charcot, où on cultivait l’hystérie et la suggestion, la période cataleptique de 1 hypnotisme présentait un développement extraordinaire. La célèbre Blanche
(1) Je crois devoir employer ce terme de préférence à catatonie, parce que celuici sera réservé pour une forme de la folie discordante, et bien que celui-là ait été employé surtout pourl’hystérie. Lasègue (Catalepsies partielles et passagères, Arch. aén. de médecine, octobre 1865, et£t. méd., t. I, p. 899) a montré que ce sympitôme pouvait se rencontrer en dehors de l’hystérie et il donne deux cas qui semblent bien être des stupeurs infectieuses. Il n’est pas inutile de rappeler ce petit point d’histoire.
RELATIONS DES ACTES : VOLONTÉ
W... avait des attitudes cataleptiques tout à fait remarquables. Ces phénomènes curieux, mais artificiellement provoqués, se voient maintenant très rarement.
Cette catalepsie, que l’on appelle quelquefois catatonie (mais à tort), à cause de sa fréquence et de sa prédominance dans une forme de la folie discordante peut se rencontrer dans tous les délires d’origine extérieure, pourvu qu’il y ait en général stu. peur ou confusion, dans quelques cas de démence organique, dans la mélancolie avec stupeur, mais plus ordinairement dans la démence précoce. Ce symptôme seul ne peut donc servir à établir un diagnostic; il faut tenir compte des symptômes environnants.
Un état qu’il ne faut pas confondre avec celui-ci, bien qu’il s’en rapproche peut-être, est ta pseudo-catalepsie des débiles et arriérés, qui gardent par docilité, et sans fatigue, l’attitude qu’on leur impose.
Un autre état analogue est celui de la résistance à la fatigue chez les enfants du premier âge, ainsi que l’a montré tout récemment André Collin (1).
La catalepsie alterne souvent avec le négativisme (voyez p. 54), ce qui n’est même pas un signe absolu de démence précoce.
Apraxie. — Aum. ., âgé de cinquante et un ans, arrive à Bicêtre dans un état grave. Il est artério-scléreux, avec claquement aortique, cercles cornéens, emphysème pulmonaire, faiblesse musculaire extrême plus accusée à gauche. Albumine abondante dans l’urine. Gâtisme. Il présente im bavardage incessant et complètement incohérent avec agitation motrice, surtout nocturne, pendant les quatre jours où il est resté dans le service, car il est mort an bout de ce temps. C’est de la démence organique compliquée d’auto-intoxication d’origine rénale. Il ne reconnaît rien ni personne, ne répond à aucune question. Gestes incohérents Quand on lui donne une brosse, il la prend par les poils et la laisse tomber; sa cuiller, il la prend parle bec et suce le manche, etc.; bref, il ne sait plus se servir des quelques objets usuels qu’on lui met entre les mains. Il a donc perdu le souvenir des actes en relation avec tel objet donné.
C’est ce qu’on appelle de l’apraxie. Cela fait le pendant de l’aphasie que l’on peut aussi rencontrer dans les mêmes conditions. Mais on décrit aussi, encore comme l’aphasie, l’apraxie isolée avec conservation relative de l’intelligence, peut-être par lésions circonscrites. Ces faits, intéressants au point de vue pâli) Voir André Collin, Procédés do recherche de la résistance à la fatigue chez l’enfant. Gaz des Hôpitaux du mardi 20 juin 1911, n» 69.
SÉMIOLOGIE.
thologique pur et psychologique, n’ayant qu’une faible valeur ea psychiatrie clinique ordinaire, je les signale seulement ici.
Négativisme. — J’en ai déjà parlé (p; 54). Je dois seulement rappeler que Kraepelin paraît en faire dans certains cas une sorte d’association des monx&manis antagonistes, très
analogue en somme à l’association des images par contraste. Jusqu’à quel point cela est-il vrai, je ne le discutei'ai pas ici. 11 est si difficile desavoir ce qui se passe chez les déments précoces.