DÉLIRE DE RÊVE
que subitement d’un accès de délire hallucinatoire, délire de rêve qu’il racontait lui-même ainsi :
« Je me rappelle bien avoir monté en fiacre où on m’a conduit à Sainte Anne. Là je me suis trouvé dans une salle où il y avait beaucoup de monde : je me rappelle bien aussi n’avoir pas voulu m anger de peur qu’on ne m’enfonce la cuiller dans la bouche. On m’a enfermé dans une pièce seul où toute la nuit j’ai vu des ombres qui venaient sur moi. On m’a conduit dans une pièce le soir où je ■me figurais qu’on devait me fendre en deux et me recoller ensuite. Je me suis débarbouillé ayant peur que l’eau soit du vitriol. J’ai monté dans une voiture ■sans chevaux qui m’a conduit après une grande course où toutes les boutiques étaient fermées, ici peut-être. Dans le chauffoir.je me suis trouvé avec la même personne... Il était matin, je voyais ma sœur avec moi qu’on avait mise dans une chose en paille, là on se mangeait les uns les autres. — Je ne sais pourquoi je voyais ça, puisque ça n’est pas arrivé, .àprès c’était un fourcrémaloire ■où il fallait que tout le monde aille chacun à son tour : il fallait se coucher sur un matelas dans une boîte et descendre dans le four dont je devais être concierge à l’intérieur. Après on devait couper du monde et ma mère en morceaux... Pour venir là il y avait la guerre de Russie, la France, l’Allemagne, l’Italie, tout le monde se battait même les femmes. Il n’y a (]ue moi qui étais dans un lit. Les balles sifflaient et c’est moi qui devais régler le feu. Je, ne pouvais pas dire une parole si ce n’est oui ou non à un tourniquet qui marquait des questions.., Là, dansmon lit, jeme figure qu’ily aune rivière en dehors où coule du vitriol... Sur l’oreiller du lit voisin je crois voir une bière où je crois mon père dedans... Je suis dans ma salle, je m’asseois près du poêle et là on fait une longue lettre de louanges pour le petit-fils de M. X... qui est parti dans le feu. Il n’y avait plus que des cendres, tout à coup un moment on me dit de lui dire merci, je tire un coup de pistolet dans le poêle, tout le monde part dans le courant électrique qui conduit au feu. Les portessont ferméeset une baïonnette dépasse par les trous de la serrure pour éventrer ceux qui veulent sortir... Je me retrouve au fond du navire, la caisse disparue... D’autres m’a tiré du derrière un chapelet de choses blanches comme si c’étaient des sauterelles, le cœur, le foie mou, tout me pend au derrière. Quand on me fait arrêter, je mourais. M™» X. est toujours dans le brasement d’une fenêtre un pistolet à la main. Mais je me retrouve dansmon lit. On est aux enfers, le feu monte toujours, etc., etc.»
Cet exemple suffit pour faire comprendre ce que c’est qu’un délire de rêve. C’est un rêve, mais pathologique. Ce sont, comme ■dans le rêve normal, des tableaux constitués par des hallucinations ou illusions visuelles, se succédant comme dans un kaléidoscope sans relations nettes entre eux. Il s’y joint des hallucinations auditives brèves: ici coups de pistolet, sifflements de balles, etc. Enfin des idées délirantes de persécutions variées et des idées bizarres, inclassables, comme celle si « cocasse » suivant laquelle le malade devait être concierge à l’intérieur du four crématoire, des idées de mort, etc., etc. Il faut remarquer les illusions (par exemple une bière sur l’oreiller- du lit voisin).
SÉMIOLOGIE.
Dans d’autres cas, qu’il est inutile de rapporter, on constate des hallucinations de tous les autres sens, goût, odorat, sensibilités générale et génitale, et quelquefois un grand développement d’hallucinations auditives, parfois musicales, enfin des idées délirantes de toutes les sortes. Ce délire de rêve comprend souvent des idées extravagantes bizarres qui n’ont pas d’importance pour le moi du malade et qui constituent «le délire d’imagination ». Les émotions plus ou moins intenses varient avec les rêves, tout comme à l’état normal. Généralement elles sont désagréables comme ci-dessus et entraînent des réactions, variables suivant le type clinique.
Le délire de rêve est une variété du délire dit incohérent, si l’on veut, mais très à part. Onia distinguera par le caractère hallucinatoire prédominant. Pourtant il y a des cas intermédiaires avec le délire incohérent ordinaire, comme je l’ai vu chez un alcoolique où le délire non hallucinatoire avait bien l’aspect « Hou » du délire de rêve effacé; d’autre part, chez des déments séniles avec délire, les rêves nocturnes se mélangent aux élucubrations fantaisistes du jour d’une façon qui donne au tout une allure de rêve bien marquée.
Dans le cas typique mentionné, toute relation correcte avec le monde extérieur n’était pas abolie, surtout à la fin du rêve. Mais la perte plus ou moins complète de cette relation peut arriver, suivant l’intensité du délire et suivant qu’il y a confusion primitive ou secondaire, ou aucune confusion, comme cela se présente ; et alors de temps en temps le malade sortant de son rêve n’est désorienté et perdu que juste dans la mesure où le rêve lui a fait perdre le fil du temps et de ses propres déplacements (1).
Enfin il y a des cas où le délire s’accompagne de stupeur ou de stupidité plus ou moins marquée (et alors ce n’estsouventqu’après, quand la stupeur cesse, que l’on peut se rendre compte qu’il y a eu délire de rêve) ou d’agitation ou de réactions suivant la nature des illusions et hallucinations. Le malade ci-dessus était tranquille; il a pourtant eu un acte négatif en rapport avec une idée délirante, puisqu’il a refusé de manger de peur qu’on ne lui enfonce la cuiller dans la bouche. Ces réactions sont surtout marquées chez les alcooliques et épileptiques où elles peuvent avoir comme conséquence le meurtre ou le suicide. Les réactions et la
(I) C’est Lasègue, qui le premier, a relevé ce fait chez les alcooliques.