LE SYNDROME ARRIÉRATION MENTALE
Sommaire. — Un exemple seulement d’arpiération proprement dite ou imbécillité simple, montrant l’insufTisance de développement de tous les modes de l’intelligence. Le syndrome est plus complexe que le type simple donné en exemple, Degrés de l’arriération : idiotie, imbécillité, arriération. Démence infantile. Passage graduel au déséquilibre mental. Débilité mentale. Diagnostic en général facile. Valeur sémiologique faible et au fond peu importante pratiquement, sauf dans quelques cas déterminés.
Roc... a 21 ans; il y a 11 ans qu’elle est à la Salpêtrière dans le service ■des Enfants où elle a suivi l’école. Elle est asymétrique faciale, et sur sa ügure l’intelligence n’apparaît pas vive ; l’aspect et la mimique sont bien caractéristiques d’une arriérée. D’après les parents, elle l’a toujours été. Voici un fragment d’interrogatoire :
D. — Comment vous appelez-vous?
Sur ma demande elle épèle péniblement son nom en oubliant une lettre, prononçant fort mal les autres et mettant une S à la jilace d’une X à la fin. D. — Quelle lettre est-ce l’X ?
R. — La dernière de l’alphabet.
D. — Quelle lettre vient après?
R. - Le J.
D. — Quel dge ?
R. — Je ne sais pas.
D. — En quelle année êtes-vous née ?
R. — Je ne sais pas.
D. — Quelle année, date, jour, mois, aujourd’hui?
R. — (Pas de réponse.)
D. — Vous étiez aux enfants auparavant.
R. — Oui.
D. — Depuis combien de temps êtes-vous ici ?
R. — (Pas de réponse.)
D, — Vous étiez aux enfants auparavant?
R. — Oui.
D. — Combien de temps y a-t-il depuis que vous les avez quittés?
R. — (Pas de réponse.)
D. Quelle différence y a-t-il entre l’endroit où vous étiez avant et, celuj d’aujourd’hui?
R. — (Pas de réponse.)
D. — Vos compagnes d’aujourd’hui sont-elles plus âgées ou non que celles d’autrefois ?
R. — Elles sont plus âgées.
D. — Qu’avez-vous fait à l’école?
R. — J’ai appris à lire, à faire des dictées.
D. — Lisez ceci (un titre de journal).
R. — (Impossible.)
D. — Ecrivez votre nom.
(Elle l’éci-it bien, comme un enfant.)
D. — Ecrivez autre chose.
(Elle écrit de même les mots mère, papa.)
D. — Ecrivez: j’ai un petit frère.
(Elle ne peut écrire que frère après qu’on a épelé.)
D. — Savez vous compter? Comptez 1, 2, 3 .
R. — 1, 2, 3 . 15, 25 (après 15 elle ne sait plus.)
D. — Répétez cette phrase : Mon petit frère est un garçon très gentil.
R. — Mon frère est gentil.
D. — Répétez cette phrase: En ce moment, il est 11 heures à la pendule
R. — 11 heures pendule noire.^
D. — Répétez les chiffres suivants : 9, 7, 8, 3, 1, 4.
D. — Répétez 5, 4, 8, 9, 3, 1.
D. — Qu’est-ce que ça représente? (une photographie d’une malade présente dans le service avec une infirmière; elle les connaît toutes deux.)
R. — Une infirmière.
D. — Et l’autre?
R. — M”"= d’A... (une personne morte depuis sept ans).
On lui montre une image représentant une dame buvant dans une tasse au milieu d’une cour de ferme. On est obligé de lui faire remarquer chaque détail pour obtenir une réponse. Pourtant elle reconnaît que la dame se trouve à la campagne.
D. — Savez-vous lire l’heure? Quelle heure est-il?
R. — 11 heures (il est 11 heures moins 5.)
D. — Vous aimez bien votre père et votre mère?
R. — Oui (elle les accueille bien).
D. — Quel âge ale petit fr'ère?
R. - Dix ans.
D. — Que voudriez-vous être en sortant d’ici ?
R. — Laveuse.
D. — Comment ça s’appelle-t-il? (fauteuil, blbliotbèquc, paletot, blouse, pantalon, tablier, etc.).
R. —Fauteuil... — Elle ignore le nom des autres objets; elle ne connaît pas le mot vêtements. Elle reconnaît pourtant que le bout du marteau à réflexes est en caoutchouc.
ARRIÉRATION MENTALE.
Elle est très coquette (nœud dans les cheveux, col de guipure, broche). Elle repasse elle-même son col et aide à la cuisine à porter les vivres, très exactement à l’heure. Elle peut faire un pli à sa robe si celle-ci est trop longue.
Elle est très économe, met les quelques sous qu’elle gagne de côté pour sa mère : très douce et serviable avec ses compagnes.
Comme on voit, il y a insuffisance de développement de la mémoire, du jugement, de l’imagination, etc., des connaissances scolaires et ordinaires; la malade ne s’élève pas à la compréhension des tournures de phrases un peu abstraites et ignore les mots abstraits. Elle est capable d’exécuter des travaux manuels des plus faciles et toujours les mêmes. Ses sentiments sont tout à fait rudimentaires. C’est un type d’arriération mentale simple moyenne que l’on qualifie ordinairement d’imbécillité simple. Je ne donne ici que cet exemple du syndrome ; tout le monde sait qu’il y a des degrés : plus bas, idiotie qui va jusqu’à la vie purement organique sans parole, et plus hauts, arriération faible qui peut s’accompagner de quelques dons intellectuels plus apparents que réels, dont je donnerai des exemples aux types cliniques.
La faiblesse ou arriération mentale peut être congénitale ou acquise à un certain moment de l’enfance par méningites et autres affections cérébrales. L’acquise est en même temps une démence, puisque l’enfant perd ce qu’il avait acquis de développement intellectuel. Parmi les affections qui produisent la démence infantile, il faut citer surtout l’épilepsie et plus rarement la paralysie générale infantile et la syphilis cérébrale héréditaire. Le syndrome faiblesse intellectuelle présente des différences suivant qu’il est étudié chez l’enfant ou chez l’adulte. Enfin, s’il présente des degrés pas très tranchés, qui sont comme je l’ai dit l’idiotie, l’imbécillité, l’arriération mentale finissant par confiner à l’état normal, il présente si souvent des particularités intellectuelles dont le développement ne concorde pas avec le degré de l’ensemble, et, au déficit de l’intelligence viennent se joindre si fréquemment des perversions diverses du jugement et des sentiments, très importantes parfois, que la classification des formes du syndrome en trois degrés ne peutêtrequetrèsapproximative. L’infantilisme mental (voyez plus loin à Puérilisme, p. 260). en une forme bien spéciale d’arriération. Le syndrome estplus complexe que le type que j’ai donné. Certains cas mêmes peuvent être considérés aussi bien comme du « déséquilibre mental » (voyez le chap. Déséquilibre) que comme de l’arriération. Une forme particulière de trouble du jugement, celui
SÉMIOLOGIE.
pour lequel je crois devoir réserver le nom de débilité mentale, coexiste souvent avec l’arrie'ration proprement dite, dont elle n’est qü’un cas particulier, mais elle peut se présenter avec un développement normal de la mémoire permettant une instruction suffisante. Aussi ferai-je de cet état mental spécial de la débilité une étude particulière, car elle touche de très près aux autres troubles du jugement que je range sous l’étiquette Déséquilibre mental (voyez ce chap.).
Au point de vue de la clinique courante pratique, le diagnostic du syndrome est facile chez l’enfant et même souvent chez l’adulte. Je renvoie sur ce point au chapitre Démence. Reste, enfin, le syndrome examiné dans toutes ses nuances, à savoir s’il a une valeur sémiologique par lui-même pour faire reconnaître l’affection organique causale (1). Cette valeur est très faible et peu importante, en général; de plus, les affections causales ne sont pas encore très bien connués et ne sont guère classées jusqu’à présent que par les symptômes ou syndromes somatiques nerveux qu’elles présentent (voyez aux signes somatiques les signes des lésions nerveuses principales). ’ Si bien que je me bornerai ici à ces considérations, renvoyant au chapitre Arriération pour l’étude plus détaillée du syndrome (2).
(1) Quo l’on ne reconnaît souvent (et encore) qu’à l'autopsie.
(2) On trouvera à ce chapitre les quelques indications bibliographiques utiles..