LE SYNDROME DÉMENCE
Sommaire. — Un exemple très accentué examiné en détail, mais dont l’origine est inconnue. Réunion des signes suivants ; perte de mémoire, désorientation, perte delà perspicacité, faiblesse de l’attention, de l’imagination. Inertie intellectuelle et motrice. Petite stéréotypie. Travail intellectuel à peu prés nul. Indifférence totale. Quelques habitudes automatiques conservées. En un mot appauvrissement intellectuel, déficit de l’esprit. Variété: démence simple apathique.
Un autre exemple, très analogue, mais avec excitation intellectuelle incohérente. Variété : démence agitée et incohérente.
Un exemple de démence moins intense avec activité intellectuelle relative de qualité inférieure et « puérilisme » ; reliquat d’idées délirantes. Variété ; démence incomplète avec reliquat délirant; démence vesanique. Un exemple de démence vésanique avec incohérence et stéréotypies . Un exemple de démence très atténuée ou affaiblissement intellectuel.
Caractères du syndrome. — C’est l’appauvrissement de l’esprit. L’agitation automatique et les stéréotypies paraissent liées au syndrome démence dont ils sont de bons signes quand ils apparaissent dans le cours d’une affection mentale.
L’inortie ne suffit pas pour caractériser la démence. Le déficit de la démence est non seulement différent de celui de la confusion, mais il est irrémédiable.
Rapports dudélire et du syndrome démence. — he délire faitplutût partie du syndrome dans la démence sénile, car il lui est souvent secondaire. Dans la P . G., la démence réagit sur le délire qui en est pourtant indépendant.
Le délire précède le syndrome démence qui apparaît par aggravation de l’affection dans les démences toxiques, infectieuses etvésaniquos.
Démence primitive et démence secondaire ; c’est au fond la distinction des cas incurables et des cas qui peuvent être curables.
La démence est un syndrome. — Mauvaise terminologie ordinaire.
Diagnostic direct du syndrome démence. — Avec les syndromes stupidité et confusion, l’aphasie, l’arriération mentale, la débilité. Difficulté entre l’arriération avec épilepsie et la démence épileptique. Caractères particuliers fréquents de la démence épileptique dus à ce qu’elle est en partie de la confusion chronique. Au début des démences organiques avec la psychasthénie .
Diagnostic indirect de la démence :
1» Far le délire.
A. Délire incohérent d’emblée. Exemples divers chez un P. G., dans la démence sénile, la folie paranoïde, la débilité mentale avec délire incohérent par certains côtés, dans la folie systématique aiguë chez un débile, etc. Règle : l’incohérence à froid indique généralement la déihence ou la débilité.
B. Par certaines modifications du délire ou des autres symptômes. Effacement, monotonie du délire, apparition de l’incohérence du délire, etc.
2’ Par les signes secondaires démenlielset lesmodifications somatiques. — Bavardage,
SÉMIOLOGIE.
monologues, langage de perroquet, habitudes spéciales, enfantillages, tics, stéréotypies, chiffonnage, agitation automatique, impulsions, actes incohérents, appauvrissement émotionnel et sentimental. Engraissement, gloutonnerie, etc. Évolution de la démence. — S’installe peu à peu, tantôt par un signe, tantôt par un autre. Évolution différente suivant le type clinique.
Valeur sémiologique. — Diagnostic différentiel des types cliniques où apparaît le syndrome démence. ISe peut guère être fait qu’au début par l’examen direct du syndrome. Variétés fréquentes du syndrome, suivant qu’il s’agit d’alcoolisme, d’infection, de confusion, d’épilepsie, de P. G., d’artério-sclérose, de démence sénile, de démence précoce forme de Kraepelin et forme de Morel, de mélancolie, de paranoïa mal systématisée. Dans la P. G., la démence est la plus profonde et la plus rapide (en bloc).
Démence précoce de Kraepelin. — Demence précoce de Morel. — Les types cliniques de la « démence précoce » de Kraepelin n’étant ni au début de la démence ni toujours précoces (juvéniles), je les appelle folies discordantes. Morel a décrit une vraie démence précoce. Cliniquement c’est une démence juvénile rapide terminant différents types cliniques.
Démence simple apathique. — M”*’ Dec..., a un aspect décent et convenable; elle entre avec politesse, et s’asseoit comme une personne normale. Son âge parait être entre cinquante et soixante ans. La seule chose que l’on remarque est une perte de substance à l’aile du nez gauche. Sa mimique n’est pas inintelligente, mais elle est peu animée. Elle sait son nom, mais pas son âge exact ; elle dit être née le 31 août 1851 ; cela lui ferait au moins 50 ans. Avertie que l’on est en 1910, ce dont elle ne se doutait pas, elle se déclare incapable, sans même vouloir faire un effort, de calculer son âge exact. Elle ne sait pas où elle est : « Je ne sais pas; je ne suis jamais venue dans une maison pour des malades. »
D. — Que suis-je ici?
R. — Vous devez être le maître de la maison, peut-être M. le docteur.
D. — Quelles maladies soigne-t-on ici ?
R. — Je ne sais pas.
D. — Vous n’avez pas d’accès d’épilepsie ?
R. — Non.
D. — 11 y a longtemps que vous êtes ici?
R. — 11 y a plusieurs jours. (Elle est entrée hier.)
D. — Combien de jours?
R. — Je ne sais pas, puisque je ne me suis pas vue apporter. On m’a prise devant la maison où je reste et je me suis retrouvée ici (1).
Impossible de rien savoir de cet enlèvement devant sa maison, elle ne se souvient de rien. Elle sait seulement qu’elle habitait rue L..., 6. Elle répond placidement, d’un ton indifférent, toujours très poliment. Elle a la mémoire actuelle très affaiblie (acquisition.) Ainsi, priée de faire la multiplication 5X7, elle la fait, puis répète bien successivement deux séries de six chiffres, mais ne se rappelle pas ce qu’on lui a demandé auparavant. On lui dit à plusieurs reprises son âge, la date, etc., elle ne se les rappelle pas au bout de quelques instants.
On lui montre une image avec une légende au bas qu’elle a peine à lire (t) Elle vient do Sainte-Anne, ramenée de Dun-sur-.4uron.
DÉMENCE
à cause de ses yeux; elle dit : «D’ailleurs, ce n’est pas écrit en français, sans cela je pourrais le lire. » Elle reconnaît une partie des personnages de l’image, mais elle est incapable de comprendre la plaisanterie avec caricature bien apparente qui constitue l’image. Sur une autre image elle voit les détails, mais ne comprend pas la signification d’ensemble. Elle lit correctement des mots en gros caractères sans bien savoir leur signification II lui reste des bribes de calcul de mémoire. Cet examen paraît la fatiguer, l'ennuyer, et elle dit : « Je n’ai pas la tête à, compter, je vous demande pardon. » Son écriture est tremblée, quand elle écrit spontanément son nom, et correcte ortbographiquement dans une courte phrase dictée. — Si on recherche les souvenirs très anciens, on s’aperçoit qu’ils sont très lacunaires; elle dit avoir été en apprentissage chez une fleuriste, mais ne sait pas où. Prétend qu’elle n’a jamais travaillé, qu’elle passait son temps à lire, à ne rien faire. Elle sait seulement qu’elle se fournissait au Louvre et non au Bon Marché, mais en dehors de cela elle dit qu’elle ne se rappelle pas, et je juge inutile de chercher à lui faire rappeler d’autres détails. Comme d’autres malades qui ont perdu la mémoire, elle cherche dans ses réponses à expliquer pourquoi elle ne se souvient pas. Ainsi elle dit qu’elle a habité faubourg Poissonnière.
D. — Quel numéro?
R. — Je n’ai jamais regardé, n’ayant pas à m’en souvenir, puisque je reconnais la maison.
Observée dans le service (1), on s’aperçoit qu’elle est incapable de faire sa toilette seule, bien qu’elle s’habille seule, fasse son lit seule et se couche seule. Dans les premiers jours elle ne reconnaissait ni son lit ni sa salle; elle a fini au bout d’un mois environ par les retrouver. Elle ne fait attention à rien; la cloche des repas, elle ne l’entend pas ou n’y obéit pas ; on est obligé de venir la chercher dans la cour. Elle mange seule très proprement, sans rien dire à ses voisines; d’ailleurs elle ne parle que quand on l’interroge, et elle est toujours très polie. Elle reste solitaire sur un banc toute la journée sans aucune occupation; elle a refusé d’aller coudre à l’atelier, disant : « J’ai tout ce qu’il me taut ici, je n al pas besoin d’argent, d’ailleurs je n’ai jamais travaillé ; chez nous j’avais une femme de ménage, mais je ne cousais jamais; quand elle avait fini son ouvrage, je la payais et elle se retirait. » J’ai dit qu’elle n’avait aucune occupation; si, elle en a une: elle passe son temps à fouiller avec ses doigts dans son nez, principalement dans la narine gauche ; elle a les doigts pleins de sang et il y a du sang sur ses vêtements; c’est évidemment ainsi qu’elle a fini par s’enlever l’aile gauche du nez presque entièrement. Quand on lui demande pourquoi elle agit ainsi, elle nie obstinément mettre les doigts dans son nez malgré l’évidence, et on ne peut obtenir aucune explication de ce geste stéréotypé, de cette auto-mutilation. Elle a d’ailleurs le cartilage de la cloison perforé. La santé physique est bonne.
Les renseignements fournis par une belle-sœur sont très vagues. En 1901 elle aurait fait une bronchite grave avec forte lièvre, délire intense, pendant lequel elle voyait des animaux, paraît-il, et à la suite de cela elle a été envoyée
(1) La conduite des malades, dans le service est importante à étudier minutieusement. La surveillante est chargée de remplir un questionnaire où les principaux actes sont prévus; elle doit inscrire très exactement comment ils se sont accomplis. (V. le questionnaire dans la III* partie).
Ghasun. — Sémiologie. 16
SÉMIOLOGIE.
à la Salpêtrière où elle est restée comme mélancolique, signalée aussi comme épileptique, dans le service du docteur Charpentier d’où elle a été transférée il y a un an à Dun-sur-Auron, pour revenir ici. Elle aurait fait des , tentatives de suicide dans sa jeunesse et aurait eu une vie irrégulière ; placée dans une maison de correction, faisant des excès de boisson, elle aurait eu des accès d’épilepsie; ne travaillait pas, était entretenue.
Il est donc fort difficile de connaître l’affection qui se cache sous la démence. Quoi qu’il en soit, c’est un type du syndrome demence, réunion des signes suivants : perte de la mémoire, désorientation dans le temps et l’espace, perte de la perspicacité, puisqu’elle est incapable de juger les personnes qui l’entourent, d’apprécier les relations qui unissent les différentes parties d une image, etc., faiblesse de l’attention, affaiblissement de l’imagination (1), indifférence complète. A cela vient se joindre l’inertie intellectuelle et motrice très grande, accompagnée d’une toute petite agitation automatique très circonscrite, stéréotypée, une sorte de tic, cet acte de s’arracher l’aile du nez et le cartilage de la cloison. Le stock appauvri d’idées que M”' Dec... a conservé n’est pas utilisé pour un travail quelconque, même d’ordre inférieur, comme cela arrive dans d’autres cas. Il y a seulement conservation de certaines habitudes automatiques de politesse, de faire son lit, de manger proprement, etc., qui survivent généralement très longtemps à l’affaiblissement intellectuel. Après cela, il n’y a guère comme affaiblissement intellectuel plus profond que celui du dément qui ne répond même plus aux questions ou à peine, qui ne comprend plus rien et est réduit à la vie végétative (voyez l’observ. de Sou...). Au total, l’essentiel de cet état est la diminution du nombre des idées utilisables et l’utilisation pour un travail inférieur, ici nul, de ces idées ; c’est ce que l’on peut appeler d’un mot l’appauvrissement intellectuel, le déficit intellectuel. 11 s’y joint l’appauvrissement émotionnel et sentimental : bref l’appauvrissement général de l’esprit, le déficit de l’esprit dans son ensemble. Mais comme ici il y a inertie presque absolue, on a cette mrieïé de démence qu’on appelle quelquefois apathique ; comme il n’y a pas de délire on peut l’appeler aussi par un autre côté démence simple (2).
(1) Go signe est difficile à. mettre en évidence ici à part, le travail intellectuel étant nul ; mais il est très marqué chez les déments qui ayant eu à exercer leur imagination dans leur profession en ont encore des restes. On en verra des exemples plus loin.
(2) Je prends cette expression dans le sens : syndrome démence sans délire, pour l’opposer à cette variété du syndrome démence qui peut comporter du
DÉMENCE
Démence agitée et incohérente. — Na... est un épileptique (1), qui ii la puberté est tombé dans la démence . Cette démence présente les caractères suivants : perte de la mémoire (moins marquée que chez M”*» Dec...), désorientation dans le temps et l’espace, perte de la perspicacité, comme on le voit par les dessins qu’il fait et qui révèlent des fautes grossières contrastant avec des marques d’un ancien savoir, appauvrissement intellectuel, indifférence à ■se trouver k Bicêtre. Mais avec cela il y eut longtemps conservation d’un certain degré d’activité intellectuelle, d’un niveau inférieur, le malade passant son temps à dessiner, avec les erreurs que je viens de relater; il a des moments d’agitation (pendant lesquels il- a le coup de poing facile), et, quand la musique joue le matin dans le service, il se livi-e à une danse effrénée, sautant, gesticulant à tours de bras sans suivre aucune mesure, si bien qu’à la fin il est hors d’haleine. 11 tient des propos généralement incohérents, revenant sans cesse ■sur ce qu’il faisait chez lui, et une fois lancé il s’excite (excitation intellectuelle) et se livre à un bavardage qui finit certainement par ne plus rien représenter du tout dans son esprit. 11 faut noter ici que sa mimique est •expressive, relativement intelligente, lorsqu’il parle (c’est l’ancien automatisme qui joue).
On appelle quelquefois cette variété de démence démence affilée, à cause de l’agitation, mais on pourrait aussi l’appeler démence incohérente à cause du bavardage incohérent qu’il est inutile de reproduire après les exemples que j’ai donnés aux articles Incohérence et Langage de perroquet. Ces signes, agitation et incohérence, viennent s’ajouter au fond essentiel de l’appauvrissement de l’esprit et paraissent liés à la même cause productrice .
Démence vésanique. — God... était, paraît-il, très bon mécanicien, mais •sans grande instruction. En 1874, à 25 ans, il est tombé malade, a été placé dans différents asiles, est rentré à Bicêtre en 1901, et aumomentoùje l’observe pour la première fois en 1900, il a 57 ans et est dément. 11 présente un affaiblissement intellectuel très grand, manifesté par les propos et les occupations •que je vais mentionner, la perte des souvenirs, un manque de perspicacité sur bien des points, de la désorientation incomplète dans le temps et le monde extérieur, une attention encore bien conservée et une indifférence absolue à son sort ou plutôt une indifférence mêlée d’une sorte de philosophie bonhomme, «rigolo >>, qui va bien avec les actes enfantins qu’il commet. C’est ■que God... n’est pas un inerte; il est occupé toute la journée manuellement, intellectuellement; sa mimique est intelligente ; il bavarde volontiers et scs propos ne sont pas sans sel, bien que souvent incohérents et délirants.
délire. On l’entend souvent autrement, beaucoup d’auteurs donnant le nom de démence à l’affection même où apparaît le syndrome démence. Il y a là une confusion d'expressions consacrée par l’usage, aujourd’hui, plus que jamais, et l’on dit couramment démence précoce, démence paralytique, démence sénile, au lieu de^: affection où apparaît une démence précoce, méningo-encéphalite diffuse, altération sénile du cerveau.
(I) Bien qu’épileptique, il n’y a pas ralentissement, contrairement à ce qui se fasse habituellement.
SÉMIOLOGIE.
A un examen en janvier 1908, il sait, contrairement aux jours précédents, que l’on est en .Janvier, en 1908, « parce que, dit-il, j’ai vu passer des almanachs du Petit Journal avec la figure du Président de la République.»
D. — Depuis combien de temps êtes-vous ici ?
R. — Une éternité, pour ne pas se tromper.
D. — Est-ce trois jours, un an, dix ans?
R. — Je n’en sais rien, peut-être plusieurs mois, plusieurs années, peut-être plusieurs siècles.
D. — Pourquoi des siècles?
R. — Parce qu’on l’a vu construire (?)
D. — Vit-on des siècles?
R. — Oui, par la proci-éation.
D. — Ce n’est pas nous alors, c’est nos parents?
R. — En nous.
D. — Vous êtes un philosophe !
R. — Aidé par vous.
D. — Quel âge avez-vous?
R. — D’après le droit héréditaire, je serais très vieux. Depuis que le monde existe, nous existons.
D. — En quelle année êtes-vous né?
R. — Je ne veux pas en croire l’écriture.
D. — Si vous aviez soixante-deux ans, nous sommes en 1908, en quelle année seriez-vous né ?
R. — En 46.
D, Vous n’êtes pas né ici?
R. — Je ne me suis pas vu venir et je ne me verrai pas partir.
Il manifeste des idées de persécution non moins vagues que les idées ci-dessus et par moments une demi-reconnaissance de son état :
R, C’est ma pensée propre introduite par une transmission de pensée par des personnes qui sont juge et partie . Quand on rentre dans un établisse¬
ment, on laisse dehors sa cervelle. L’administré n’est plus rien de ce qu’il a été parce qu’il n’est pas maître de ses idées. L’habit fait tout, il fait le moine.
D. — Qui vous transmet vos pensées?
R. — Ça ne peut être que les estudiants et les estudiantes parce qu’ici on fait ime école, nous avons besoin d’avoir les idées occupées .
Un autre jour, il dit que ce sont les hommes de science qui lui donnent les pensées; il a le cerveau fêlé, son estomac et tous ses organes internes ont été changés plusieurs fois par la « méthode de transmission où l’on voit dans les corps comme dans une glace «.H a digéré des métaux très durs au moyen de
procédés scientifiques que l’on pourrait faire agir à distance, etc . On a tout
démonté ses idées. « J’ai malheureusement mangé du fricot de préfecture et
j’ai perdu la raison . Je me suis trouvé cabalé à la muette par une de mes
voisines . On m’a enlevé un testicule pour le donner à un autre qui en a trois
maintenant, mais je me moque de cela, ça ne me gêne pas ! » Si on essaye de faire préciser les idées délirantes, on n’obtient que des réponses vagues et peu cohérentes.
Il passe son temps à fabriquer un tas de petits objets avec les innombrables
DÉMENCE
et innomables débris de toute espèce qui remplissent ses poches : il a trouvé moyen avec un clou de perforer un os et a fabriqué un flageolet rudimentaire dont il tire des sons peu harmonieux. « C’est l’amusement des enfants, nous retournons en enfance ». D’un vieux fond de bouteille il a fait une loupe dont il dit se servir pour lire. Il est vrai qu’il ne lit guère, « d’autres choses, dit-il, l’intéressent plus ». Et il tire de sa poche pour la montrer une étrange paire de lunettes formée de deux fonds de hotte en fer hlanc figurant les verres, découpés en ovales, criblés de trous comme une passoire, reliés par une ficelle pour passer sur le nez et par une autre pour passer au-dessus des oreilles et derrière la tête. Il se promène gravement dans la cour avec cet instrument sur le nez, en affirmant qu’il voit mieux. Un jour il entre dans le cabinet du médecin avec un chapeau pointu en papier peint avec une jugulaire, et il annonce avec solennité qu’il y a un pensionnaire dans ce chapeau : c’était un hanneton qu’il y a conservé plusieurs jours. Comme je dis tout haut : « Il est malin M. G... », il répond: « Je vous ferai observer que les deux extrêmes se touchent». Un autre jour G..., ayant fait une réponse avec assonnanccs,jedis:
D. — Vous faites des vers?
R. — Oui. Quand j’étais petit!
D. — Êtes-vous heureux ici?
R. — Je suis le plus heureux des fous, tout le monde l’est bien un peu.... Monsieur Dieu nous a mis au monde en rigolant.
Si j’ai donné tant de détails sur cette observation, c’est pour montrer le syndrome démentiel comportant un certain degré d’activité intellectuelle, mais de niveau inférieur, avec perversions un peu enfantines de l’imagination, enfin une vague reconnaissance par le malade de son état pathologique et l’acceptation de sa situation avec une indifférence souriante. On peut donner à cette forme le nom de démence incomplète à cause de la conservation relative de l’intelligence, et aussi insister sur le fait de l’enfantillage, du « puérilisme » des occupations du malade.
Mais il y a aussi du délire. Ce délire n’appartient pas au syndrome démence. E.vprimé comme il l’est par le malade, il paraît bien actuellement être le reliquat d’un délire autrefois plus actif, ■auquel à un certain moment est venu se joindre le syndrome démence, et qui a réagi sur lui, si on peut dire (voyez plus loin p.248.) C’est donc une démence incomplète avec reliquat délirant, qu’on appelle vésanique pour marquer qu’il y a eu d’abord une période délirante.
Démence vésanique avec incohérence et stéréotypies. — Meye..., est un dément de 60 ans qui, lui, est assez inerte, indifférent, et qui ne se livre pas à, mille petites industries comme God... Pourtant, il n’a pas une mimique complètement inintelligente. Il sait qu’il est il Bicètre, maison de fous, mais il ne sait
SÉMIOLOGIE.
pas la marche du temps avec beaucoup d’exactitude. Par contre, il a conservéune mémoire assez exacte des choses qu’il a apprises dans sa jeunesse; il écrit spontanément des vers français, le commencement de la « Lorelei » de II. Heine, en allemand, avec deux oublis aux deux premiers vers, enfin le « pater noster» en anglais, le tout avec une orthographe irréprochable. Il sait la date de la guerre de 70, mais est incapable de calculer le nombre d’années écoulées depuis jusqu’en 1908. Il ne se souvient que fort vaguement des événements de son existence, bien qu’il dise avoir été employé de commerce à Mulhouse avant la guerre. En un mot, il y a appauvrissement intellectuel, perte de mémoire sur certains points, désorientation dans le temps et indifférencecomplète. De plus, il a une idée délirante singulière ; il prétend avoir la capacité, « comme tout le monde « , de voir à distance. Ainsi il se tourne vers l’Est et prenant l’attitude d’un homme qui l’cgarde avec attention, il dit apercevoir les. équipages et le public qui se promènent dans les rues de Mulhouse.
«J’ai vu déjà en Amérique, dans les Indes, partout; je vois à travers la la terre, dans la mer, avec mes faibles yeux; ils sont plus forts que je ne croyais; au commencement, cela me faisait pem’ de voir la mer intérieurement,, mais c’est tout de même comme cela. » Cela s’est produit il y a cinq ans à la suite « du mouvement des esprits. C’est l’esprit de tout le monde, le mien, levôtre, tous les hommes volent la même chose. ..,au loin, plus ou moins près,, suivant que l’esprit les fait « prépondérer ». Ceci est un mot fabriqué (néologisme). 11 entend aussi causer les personnes qu’il voit à distance, mais tout cela est très flou, incohérent, comme toute sa conversation en général, et il est impossible d’obtenir une description précise do ce qu’il voit. — 11 n’y a probablement pas d’hallucination du tout. C’est le reste d’idées délirantes; anciennes. Pendant l’examen, le malade fait de temps en temps des mouvements bizarres, comme s’appliquant à emplir son thorax d’air par des inspirations profondes: en même temps il hausse les épaules et tire la langued’une façon automatique. On ne peut obtenir de lui d’autres explications que « C’est la respiration qui ne marche pas. » C’est un mouvement stéréotypé.. (Voyez p. 208).
Il y a donc ici démence avec incohérence, avec stéréotypies et coexistence d’idées délirantes comme chez God..., mais avec mots fabriqués (« prépondérer »).
Affaiblissementintellectuel. — J’ai déjà donné (p.89)à propos de la mémoire un résumé de l’état mental d’un homme, Bou... qui, à la suite de chagrin et. d’excès quotidiens d’alcool avait perdu une partie de ses capacités intellectuelles, tandis que la bonne opinion qu’il avait de lui-même avait très augmenté. Ce très faible degré de démence, dont la valeur n’était appréciable que pour un médecin, était pourtant reconnu par les patrons de Bou..., qui le trouvaient changé et disaient de lui qu’il n’était plus le môme. Ce très faible degré de démence était caractérisé tout demême par l’appauvrissement intellectuel. La mémoire avait souffert beaucoup, si bien que Bou..., portait un carnet pour noter ses affaires, mais en outre il commettait des ei-reurs de jugement dans son travail, dans ses appréciations, dans sa conduite envers sa femme,.
ses enfants et ses patrons, ce qui indiquait bien une diminution de la perspicacité (1). La vanité, dont il fait justement preuve maintenant qu’il est moins autorisé que jamais à se vanter de ses capacités, paraît bien être en rapport avec la déchéance intellectuelle.
En somme, cette démence peut être qualifiée d’ atténuée. On emploie souvent le mot moins grave à’ affaiblissement intellectuel.
Caractères du syndrome. — Au total, nous voyons que le syndrome démence est constitué essentiellement par l’appauvrissement intellectuel, émotionnel et sentimental, se traduisant par la perte des souvenirs (il peut s’y joindre des faux souvenirs avec quelque fois une telle prédominance que la démence prend la forme du syndrome de Korsakoff), la désorientation, la faiblesse de l’attention, la perte ou l’erreur du jugement, de l’imagination, la baisse de niveau du travail intellectuel et manuel, mais il peut s’y joindre de l’inertie intellectuelle ou au contraire de l’excitation intellectuelle avec bavardage incohérent, de l’agitation automatique ou des stéréotypies. Dans certains cas de démence organique, le bavardage peut simuler lajargonaphasie de l’aphasie de Wernicke.
L’agitation et les stéréotypies paraissent liées comme le langage incohérent au syndrome démence lui-même, dont ils sont de bons signes quand ils apparaissent dans le cours d’une affection mentale.
Quant au délire, je l’ai séparé du syndrome démence dans les deux cas ci-dessus. Il convient de regarder de plus près quels sont les rapports du syndrome démence avec le syndrome délire. Mais auparavant il faut que je fasse remarquer au lecteur que la définition que je donne là exclut du syndrome démence l’état mental de la « démence précoce » formule Kraepelin, tant que celle-ci ne comprend pas un véritable déficit intellectuel et se réduit à l’inertie. Quant à ce déficit intellectuel qui diffère du déficit intellectuel de la stupidité et de la confusion, il en est séparé encore par la constatation empirique qu’il est définitif et irrémédiable.
Rapport du délire et du syndrome démence. — Je rappelle
(1) Je serais assez porté à croire que celte vanité dans ces cas-là, est latente à l’état normal et qu’elle n’est exprimée au dehors que par suite de l’affaiblissement intellectuel, le malade n’ayant plus l’appréciation nette des circonstances sociales et ne percevant plus le ridicule de certaines vantardises. 11 en est de même, mutaiis muiandis, dans la débilité mentale.
SÉMIOLOGIE.
une fois de plus l’observation de cette de'mente se'nile qui racontait les choses les plus invraisemblables, qu’elle pouvait bien être enceinte, qu’on lui manquait de respect ainsi qu’à son mari en n’attendant pas celui-ci (mort depuis longtemps), etc. D’autres déments séniles présentent souvent des idées de persécution encore plus caractérisées; ils ne retrouvent plus les objets, qu’ils ont cachés ou placés quelque part, par suite de leur perte de mémoire et ils accusent leur entourage de vol, etc. Ces perversions de l’imagination sont la conséquence même des troubles et perversions de la niémoire. De même, l’affaiblissement de la perspicacité ne permet pas toujours au dément de faire la part de la vie réelle et des rêves nocturnes, si bien qu’il les confond souvent, d’où erreur et parfoisdélire avec aspect spécial... de rêve. Voilà le premier cas :1e délire paraît secondaire à l’appauvrissement intellectuel; il fait partie du syndrome démence (1).
Vu..., paralytique général, est amené à la consultation de la Salpêtrière pour qu'on lui fasse un certificat de placement à Sainte-Anne. 11 présente une satisfaction considérable avec excitation intellectuelle incohérente et agitation. Il bavarde, il est expansif, il nous propose, pour nous montrer sa force, de nous« flanquer une roulée » à chacun; il ne nous craint pas tellement, il est fort, etc. Il ne fait que peu d’attention aux questions et il y répond fort mal. Sa femme nous apprend qu’il était soigné au mercure depuis longtemps parce qu’il est tabétique; depuis quelque temps, il perdait la mémoire et était devenu incapable de travailler.
Ici, le délire de grandeur ne paraît pas découler de l’amoindrissement intellectuel, mais de la satisfaction, en un mot du fond même organique du trouble mental. Mais le syndrome démence coexistant imprime au déliré un caractère spécial d incohérence, de mobilité et de contradiction, d’absurdité et de niaiserie (Voyez à P. G. d’autres exemples).
Ainsi donc, dans le premier cas, la démence est primordiale ; et s’il y a délire, celui-ci découle, en partie, de la démence, c’est bien alors un syndrome démence délirante, tandis que dans le second, le délire peat apparaître concomitant, mais revêtu de caractères spéciaux sous l’influence, semble-t-il, de cette concomitance, ce qui sera utile pour le diagnostic, comme nous le verrons tout a 1 heure. On englobe quelquefois ces deux sortes de démence sous le nom de démence primitive pour marquer que le délire est secondaire; c’est une mauvaise expression, car le
(I) Ceci ne paraît être vrai que pour les idées de persécution et peut-être d’autres, mais pas pour toutes les idées délirantes de la démence sénile.
DÉMENCE
délire ne découle pas de la démence dans la paralysie générale, comme je viens de le dire. Il faut distinguer et il vaut mieux dire démence d’emblée.
Voici maintenant Lab... H. que j’ai déjà cité (p. 88) et dont on trouvera l’observation détaillée plus loin. Il commence par délirer pendant deux ans, réagit violemment, sous l’influence des idées de persécution, puis tombe dans la démence avec stéréotypies secondaires et incohérence complète : le délire a jorécécfé l’apparition du syndrome démence.
Chez Pon... quej’ai déjà cité (p. 9), il paraît d’après les renseignements que, tout en continuant à travailler, il avait présenté au lycée des idées hypocondriaques, et ce n’est qu’au bout de trois ans que l’affaissement intellectuel s’est manifesté avec certitude.
Chez l’un et l’autre, le syndrome démence est apparu après le délire sous l’influence de l’aggravation inéluctable de l’affection, car il arrive souvent que ce syndrome ou plutôt quelqu’un de ses éléments, la perte de mémoire, apparaît très tôt, d’où le nom de démence précoce qu’il serait plus exact d’appeler rapide (1).
Sou..., que j’ai déjà cité (voyez l’observation complète) a eu autrefois un accès de delirium tremens; il a continué à boire, mais ce n'est qu’un an avant son entrée à Bicêtre qu’il a recommencé à délirer, à être agité, etc. On reconnaît à son arrivée, mêlées au syndrome démence, des bribes de délire hallucinatoire alcoolique. Ici, manifestement, lesyndrome démence apparaît consécutivement au délire qui s’est manifesté 15 ans auparavant; c’est l’aboutissement d’une évolution qui aurait pu s’arrêter là si le malade avait cessé de boire. Je donnerai un exemple de délire infectieux auquel a succédé le syndrome démence (Observ. Q...).
11 en est de même à la suite delà mélancolie (voyez p. 629, une observation très typique) qui peut s’y reprendre à plusieurs fois, c’est-à-dire apparaître sous forme d’accès séparés par de longs intervalles pour aboutir enfin à la démence. Dans quelques cas, c’est à la suite d’un seul accès que la démence s’installe. Il en est de même à la suite de certains délires de persécution systématisés d’adultes qui finissent par présenter de la démence (je parle de la vraie démence et non de la pseudo-démence paranoïaque, voyez aux Folies systém.). C’est ce que l’on appelle la démence secondaire., toxique., infectieuse, vésanique. Cette expression semble
(1) Quelques auteurs croient trouver déjà celte démence en germe dans le délire; cette démence serait alors « primitive », elle aussi.
SÉMIOLOGIE.
impliquer que le syndrome démence est amené par le délire, ce qui est inexact : le syndrome démence comme le syndrome délire n’est dans ces affections que la conséquence psychique du trouble somatique qui évolue et s’aggrave, puisque le syndrome démence est le signe de l’incurabilité. Ces distinctions en dcimence primitive et secondaire sont artificielles et erronées, car un traumatisme violent peut donner lieu à une démence ou d’emblée ou secondaire au délire dit traumatique; la démence épileptique n’est pas consécutive aux accès de délire épileptique, mais bien aux accès convulsifs et surtout aux vertiges, et l’on peut se demander danscertains cas, si cette démence est la conséquence des accès euxmêmes ou de l’extension des lésions causales.
Au fond, ce qui se cache sous ces dénominations inexactes de démence primitive et de démence secondaire, c’est la distinction entre les cas incurables et les cas qui pouvaient être curables,, c’est-à-clire que c’est une question de diagnostic et de pronostic sur laquelle il convient d’insister : les signes diagnostiques de la démence constituent des signes pronostiques de l’ incurabilité de l'affection. Le lecteur comprendra mieux ce passage après l’exposé des Types cliniques complets.
Il y a aussi cette doctrine que la démence est quelque chose de surajouté, et enfin la confusion entre le syndrome démence et l’affection sous-jacente qu’on exprime par le même mot. Il ne s’agit que de s’entendre; mais en médecine mentale règne une mauvaise terminologie qui prête à erreur. La démence et le délire sont deux syndromes distincts (sauf pour certaines idées délirantes dans la démence sénile) ; mais la démence peut réagir sur le délire, c’est-à-dire que quand les deux coexistent, le délire revêt des caractères particuliers.
Diagnostic direct du syndrome. — J’ai déjà parlé de ce diagnostic, quand il n’y a pas de délire, avec les syndromes stupidité et confusion (voyez aussi à Syndrome de Korsakoff, p. 259).
Avec le syndrome aphasie, le diagnostic ne présente pas de difficultés, si Ton adopte les vues de Pierre Marie,pour qui Taphasie est une démence, Taphasie de Broca étant de Tanarthrie. Si on ne va pas si loin et si on accepte l’idée que l’aphasique, fût-il un dément, est avant tout un individu privé de la fonction du langageà un plus ou moins haut degré, il faut rechercher si avec cette aphasie il y a vraiment appauvrissement intellectuel dans le sensque j’ai défini plus haut.
DÉMENCE
Avec le syndrome /aié/esse intellectuelle congénitale ou infantile, arriération mentale, la difficulté est beaucoup moins grande, même en l’absence de renseignements, car le noyau d’idées qui reste dans la démence laisse le plus souvent entrevoir qu’il est un reliquat, tandis que dans le noyau d’idées qui existe chez l’arriéré il manque certaines d’entre elles que la vie normale eût apportées, il manque certaines tournures d’esprit et de langage qui survivent par bribes dans le premier cas. Puis il y a les signes concomitants, l’aspect et la mimique qui, diffèrent; le masque de l’arriéré, de l’idiot, ou plutôt les masques des idiots, des imbéciles, sont souvent très caractéristiques.
J’emploie le mot faiblesse congénitale ou arriération d’une façon générale, mais en ayant en vue surtout les formes légères, car pour l’imbécillité proprement dite et l’idiotie on est rarement appelé à chercher longtemps pour établir son diagnostic.
Il n’est pas très difficile (sauf quand il y a délire) de distinguer la débilité mentale des premiers signes d’affaiblissement intellectuel. Le masque, la nature même, la sottise des erreurs de jugement, la coexistence fréquente d’arriération viennent lever les doutes.
Pourtant il n’est pas toujours commode, comme j’ai l’occasion de le constater, de distinguer la démence épileptique de l’arriéra^ tion mentale ou de la débilité avec épilepsie. En l’absence de renseignements c’est parfois très épineux, surtout s’il s’agit d’un adulte dont la démence remonte à la puberté, et chez qui l’instruction scolaire a disparu, tandis que l’éducation et l’instruction que donne la vie elle-même n’ont pu être acquises. Une autre difficulté est aussi la distinction d’avec l’arriération du syndrome démence lié à l’épilepsie, la syphilis cérébrale, la paralysie générale, chez l’enfant. On ne pourra guère faire le diagnostic sans s’aider des autres signes de l’affection. Pourtant il me paraît que la démence épileptique typique s’accompagne d’un ralentissement extrême des processus intellectuels et des actes, qui ne se rencontre guère ailleurs, parfois avec reconnaissance de l’affaiblissement mental, ce qui rapproche cette démence d’une confusion chronique dont elle a en grande partie le caractère, ce qui n’est pas étonnant vu la genèse de la démence épileptique (voyez cet article).
On peut encore confondre le syndrome démence avec 1 état spécial du psychasthénique, ou plutôt on peut se demander si
SÉMIOLOGIE.
SOUS l’apparence de la psychasthénie ne se cache pas le syndrome démence à l’état fruste. Ceci est fort important, principalement dans certains cas de paralysie générale, chez lesquels l’apparence est pendant longtemps en faveur de l’affection la moins grave. J’ai déjà expliqué qu’ici généralement c’est la mémoire qui est atteinte la première (voyez p. 92 sur la mémoire) et qui peut être atteinte comme chez le neurasthénique, c’est-à-dire que révocation n’arrive pas à se faire au moment opportun. Au point de vue du syndrome seul, tant qu’il n’y a pas vraie perte des souvenirs et tant qu’il ne s’y joint pas un autre élément de celui-ci, par exemple des erreurs de jugement manifestes, on ne doit rien affirmer.
Diagnostic indirect delà démence.— l” Par ledélire. —A.— Par le délire incohérent d’emblée. — Nous avons vu plus haut les rapports du délire avec le syndrome démence : sauf dans la démence sénile oùle délire paraît souvent découler du syndrome même, dans les autres cas il s’agit de deux syndromes différents. Mais nous avons dit à propos de la paralysie générale que le délire paraissait être influencé par la démence et revêtir des caractères particuliers d’incohérence, d’absurdité, de mobilité, etc. — Quand un malade délire avec ces particularités, sommes-nous en droit de conclure indirectement à la présence du syndrome démence? Autrement dit, le délire incohérent (l)(voyez p. 176) est-il toujours un signe de démence? Ceci est d’une grande importance pratique, car il peut se faire qu’il soit malaisé de rechercher directement les signes de la démence. Il faut s’entendre. Certainement oui, dans la paralysie générale, comme je viens d’en donner un exemple, page 246, et dans la démence sénile. Dans la démence précoce à forme paranoïde il y a dès le début un délire très incohérent et souvent tout à fait «polymorphe », c’est-à-dire avec toutes les variétés d’idées délirantes. M"'“ L..., que j’ai tant de fois citée, dont le délire était d’une incohérence, d’une extravagance extraordinaires, ainsi que je l’ai fait remarquer (p.l43, p.1.53 et p.l74) n’a eu, pendant tout le temps que j’ai eu l’occasion de la voir, vraiment aucun signe de démence proprement dite; mais elle a eu un autre signe indirect (stéréotypie) tout à la fin (2). 11 est probable
(1) Je rappelle qu’il ne faut pas confondre l'incohérence avec la pseudo-incohérence par langage symbolique des vieux fous systématisés non déments (Voyez p. 108.)
(2) Ce qui complique la question ici, c’est que cette dame était aussi une débile par certain s côtés.
que le syndrome de'mence apparaîtra, mais c’est tout ce qu’on peut dire. Enfin on verra plus loin l’observation complètede Ver... N., un incontestable débile par sa tenue, par ses manières, son aspect, atteint d’un délire de persécution, de grandeur, et mystique, relativement systématisé, à allure chronique, mais incohérent et niais par certains points; devais-je le prendre pour un dément? 11 m’a semblé impossible de le faire et j’ai rattaché cette incohérence et cette sottise du délire à la débilité mentale sousjacente. On a lu des fragments de l’observation de Gar... E., que j’ai déjà cité (p. 152) avec délire de grandeur et de persécution, tout à fait incohérent. C’était un débile, il a guéri de son accès qui aurait pu être pris pour un délire symptomatique de paralysie générale. Enfin, on trouvera aux Folies aigues l’exemple d’un délire polymorphe et incohérent, avec agitation et excitation, qui a guéri. L’incohérence était due très probablement à l’excitation. D’où la règle : l’incohérence « à froid » est mauvais signe, elle indique la démence, présente ou future, ou la débilité mentale très marquée. — Y a-t-il des exceptions à cette règle?
Concluons donc : avant d’ affirmer que le syndrome démence se cache derrière le délire incohérent d’emblée, il est prudent de rechercher les autres signes indirects et surtout les directs.
B. — Par certaines modifications du délire et des hallucinations. — Ici, c’est plus facile.
Le vieil alcoolique Sou... (déjà cité p. 149), avait un délire de rêve déjà un peu effacé. Celui-ci n’a plus bientôt montré que des lambeaux d’idées de persécutions, et les idées de jalousie émises participaient aussi de la transformation du délire qui devenait plus incohérent, fragmentaire, terne, irrégulier, monotone, etc. D’autres fois il arrive que le délire se circonscrit, devient un rabâchage restreint, les hallucinations pâlissent, etc. Il en est de même pour les délires infectieux, d’épuisement ou traumatiques, qui annoncent par une transformation analogue l’apparition du syndrome démentiel.
Le malade cité précédemment, God... (p. 243) avait un délire qui, d’après toute probabilité, avait été plus ou moins systématisé. L’incobérence, qui apparait d’après les extraits que j’en ai donnés, est bien en rapport avec la démence facile à constater par ailleurs. L’observation de Lab... (Y. plus loin) montre bien l’apparition de
SÉMIOLOGIE.
l’incohérence et des autres signes d’affaiblissement du délire portant sur son intensité et sur sa « tenue ».
Après la mélancolie, la transformation du délire a lieu souvent avec un autre aspect, par l’intermédiaire de la « paranoïa secondaire » (voyez p. 166) (1), qui indique la chronicité, et après elle une nouvelle transformation paraît indiquer l’apparition du syndrome démence. Cette nouvelle transformation porte surtout le renforcement extrême des idées de négation, de possession, d’énormité avec absurdité de plus en plus grande, tendance à l’incohérence, à la « dislocation » du délire, etc., bref à son affaiblissement. D’autres fois (voyez au cbap Mélancolie) le délire pâlit et fait place aux signes secondaires de la démence.
On peut donc dire que les modiücations du délire sont ordinairement des signes indirects du syndrome démence.
2“ P.4R LES SIGNES SECOND.4.1RES (2) DU SYNDROME DÉMENCE ET PAR LES MODIFICATIONS SOMATIQUES. — Commc j’en ai longuement parlé aux symptômes, je ne ferai que les énumérer ici : bavardage, avec monologue et langage de perroquet, habitudes spéciales, enfantillage, tics, stéréotypies, chiffonnage, agitation automatique, impulsions, actes incohérents, etc.; enfin le changement de caractère par appauvrissement des émotions et des sentiments ; bref, la séparation des différents symptômes qui évoluent chacun pour soi, si on peut dire.
Il faut aussi rechercher les signes physiques (3). A la suite de la période aiguë du trouble mental, les symptômes somatiques disparaissent peu à peu (délires toxiques, infectieux, etc.), le malade engraisse, se porte mieux, digère parfois très bien, mange avec gloutonnerie, etc. ; bref, s’installeconfortablementdans sa démence pour y durer longtemps. Cette transformation physique qui accompagne la transformation du trouble mental est un signe souvept précieux de la déchéance finale de l’esprit.
Evolution de la démence. — Ceci se rattache étroitement aux considérations précédentes. Lorsque le syndrome démence apparaît, il apparaît rarement au complet d’emblée. C’est tantôt l’un, tantôt l’autre des signes révélateurs qui se montre le premier, reste
(1) Qui peut apparaître aussi dans l’alcoolisme chronique, bien que ceci soit assez discuté.
(2) Ces signes sont au fond pour la plupart des signes du trouble mental primitif, délire ou autres, modifiés par la démence et par suite mixtes, si je puis dire.
(3) Je ne parle ici que des signes qui paraissent accompagner la « transformation » de certains délires en démence.
DÉMENCE
plus OU moins longtemps seul ou est accompagné bientôt par d’autres, et comme cela peut se combiner aux modifications du délire, il s’ensuit que cela varie suivant le type clinique.
Cette variation dans l’apparition et le groupement des signes directs ou indirects du syndrome peut avoir une certaine valeur sémiologique.
Puis la démence confirmée s’installe et peut durer plus ou moins longtemps suivant les types cliniques, rester stationnaire ou s’aggraver avec plus ou moins de rapidité. On ne peut que se tenir dans ces généralités, chaque démence ayant son évolution spéciale et son caractère propre encore insuffisamment distingués. A un certain moment elles paraissent toutes se ressembler fort.
Valeur sémiologique. — Je ne l’indique que pour les principaux types cliniques. Cela revient à faire le diagnostic différentiel des types cliniques où apparaît le syndrome démence. On ne peut le faire ordinairement qu’au début, et en ajoutant avec réserves, car il y a des exceptions à ce que je vais dire. Le syndrome démence chez l’alcoolique est caractérisé par la perte des sentiments familiaux, les querelles, les actes immoraux, les idées de grandeur ou de jalousie plus ou moins systématisées (que l’on peut difficilement séparer) (voyez à l'art. Alcoolisme). Chez le délirant par infection ou le confus, on trouvera des hallucinations isolées persistantes, etc., des fausses reconnaissances, des stéréotypies, des attitudes particulières, un embonpoint parfois marqué (voyez aux Types cliniques). Chez l’épileptique, c’estla mémoire qui baisse avant tout, "il y a le plus souvent une lenteur particulière qui s’installe peu à peu dans le fonctionnement intellectuel avec apathie sans délire : c’est une confusion chronique avec paroxysmes post-convulsifs (voyez l’observ. de But...,p. 398). Chez le paralytique général, la démence est en bloc très rapide, mais c’est d’une part la mémoire, d’autre part souvent les oublis de la pudeur élémentaire ou de la politesse qui caractérisent le début de cette affection à évolution fatale, à délire prodigieusement incohérent (1). La démence orga-
(1) A propos de ces pertes précoces des sentiments de politesse et de pudeur, j’ai vu, le jour même où je rédigeais ce passage, à la consultation de la Salpêtrière, un paralytique général de 35 ans. Arc..., amené par sa femme, qui n’avait cessé son travail que depuis quelques jours seulement. Il entra sans mot dire, et s’assit sur une chaise le chapeau sur la tête. Sa mimique exprimait seulement la préocu- (lation et non l’indilférence ou la satisfaction du paralytique. Sa femme raconta, sans qu’il en parût olîensé, que depuis quelques jours il n’était plus le même, qu’il s’était masturbé cyniquement devant leur enfant et qu’il ne cessait de la poursuivre, elle, de scs assiduités devant tout le monde. Interrogé sur son
SÉMIOLOGIE.
nique par ramollissement, c’est l’incohe'rence et la perte de mémoire sans délire ordinairement. La démence sénile, c’est surtout la perte des souvenirs récents avec conservation des anciens, tendance aux faux souvenirs, confusion fréquente des rêves nocturnes avec la réalité, sans délire proprement dit ou avec délire peu cohérent (1).
Le syndrome démence, qui apparaît à la fin de la mélancolie, peut être caractérisé par des idées de négation, d’énormité etc., avec perte de la mémoire pas très intense (p. 166) ou au contraire par des stéréotypies, etc. (voyez Mélancolie). Le syndrome démence qui termine une paranoia mal systématisée montre des bribes incohérentes des idées délirantes, des hallucinations effacées, des néologismes, des stéréotypies, avec longue conservation relative de l’intelligence (voyez les observ. de God... et de Meye... au courant de ce chapitre.) Elle ressemble beaucoup, sauf avec beaucoup moins d’incohérence du délire, et surtout moins de stéréotypies et moins d’indifférence, à la démence de la folie paranoïde.
La démence dans les folies discordantes se marque par les mêmes caractères que le type clinique avant la démence: dans la folie paranoïde, incohérence extrême du délire plus accentué qu’aillours, contrastant avec une conservation relative de la rnémoire et du jugement (voyez l’obs. de M'-'L...); dans l’hébéphrénie, inertie intellectuelle presque pure très longtemps, avec très peu de perte de mémoire et très peu d’idées délirantes (voyez observation Delo...); dans la catatonie, prédominance de la stupeur, de la catalepsie, des stéréotypies, de l'a. litanie, etc., avec peu de perte de mémoire, etc. Pour affirmer la démence dans ces types cliniques il faut la constater directement.
Je dois corriger ce que ces schémas ont d’absolu en disant que ces différences de symptomatologie sont fréquentes et non constantes et qu’on ne devra jamais, je le répète, se contenter des seuls signes indirects du syndrome démence, mais rechercher tous les autres signes pour faire le diagnostic. Je dois aussi faire remarquer une fois de plus que de toutes les démences, la plus profonde et la plus rapide est celle de la paralysie générale. Le
attitude, le malade prétendit qu'il était préoccupé parce qu’il avait autrefois fait du traçage (partie du métier de mécanicien) et tint d’autres propos incohérents. Le diagnostic fut complété par la constatation du signe d’Argyll Robertson et de l’abolition des réflexes rotuliens et achilléens.
(1) Dans l’involution sénile normale, outre ces mêmes caractères atténués, on remarque souvent une grande lenteur de la compréhension.
DÉMENCE
masque seul du P. G. le montre bien, ainsi que je l’ai vu d’une façon frappante en faisant à Bicêtre l’expérience suivante : j’ai fait ranger dans la bibliothèque du service d’un côté tous les paralytiques généraux qui pouvaient se lever, et de l’autre tous les déments d’un autre type. Ces derniers avaient encore conservé une mimique intellectuelle remarquable comparativement aux paralytiques. Il n’y avait guère qu’un vieil alcoolique (Sou..., déjà cité) ou deux qui pussent soutenir la comparaison avec ces derniers.
Mais à la fin de l’évolution des affections, la démence est parfois si profonde que toutes les distinctions s’effacent et que le diagnostic différentiel du syndrome devient impossible par luimême (I).
Démence précoce de Kræpelin. Démence précoce de Morel. — Comme on le verra plus nettement aux Types cliniques, les troubles mentaux divers décrits par Kræpelin, sous le nom d’ensemble de démence précoce, ne constituent pas en réalité au début des états démentiels ou de la démence d’emblée, pas plus qu’ils n’apparaissent toujours précocement, c’est-à-dire chez des jeunes gens; aussi ai-je cru préférable de les grouper provisoirement sous le titre de Folies discordantes à cause de leur véritable caractéristique principale, la discordance. Je trouve que cette expression démence précoce est mauvaise, pourtant il m’arrive de l’employer, entraîné par l’exemple, mais toujours dans le sens de folies discordantes.
Morel avait décrit des cas de démence rapide chez des jeunes gens à la suite d’un trouble mental paraissant quelconque; et, de fait, on peut voir cette véritable démence précoce, précoce comme âge du malade et comme âge de l’affection, terminer des crises d’obsession, des délires plus ou moins bien systématisés, des troubles du caractère, etc. Il semble que cette démence précoce soit accompagnée souvent de stéréotypies, de négativisme, etc., signes qui se rencontrent surtout dans les folies discordantes. On peut donc se demander si la démence précoce de Morel ne serait pas une vraie démence survenue rapidement dans les (1) Zielien a essayé de donner un diagnostic psychologique dilTérentiel des démences. Voy. aussi Revaült-d’Allonnes, Les affaiblissements intellectuels dans la démence, Paris, 1912. 11 y aurait beaucoup à dire sur ce dernier travail, dont je prends connaissance ce chapitre étant imprimé. Ce sont d’ailleurs des recherches trop fines qui dépassent la portée de ce livre élémentaire.
Chaslin. — Sémiologie. 17
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folies discordantes, ayant débuté par des symptômes ressemblant ,à ceux d’autres types cliniques, ou si l’àge juvénile ne favoriserait pas l’apparition de la démence, quel que soit le type clinique.
Empiriquement, cliniquement, je suis tenté de répondre affirmativement à la dernière question : la démence juvénile de Morel contient plusieurs types cliniques; elle n’est qu’un syndrome juvénile, si je puis dire. Nosographiquement l’avenir décidera, comme je l’indiquerai à la fin du chapitre des Folies discordantes (1).
(1) J’ai employé dans ce chapitre l’expression de travail intellectuel, sans en distinguer les différents éléments. — Gela m'eût fait entrer dans des détails de psychologie normale et pathologique en dehors du cadre de cet ouvrage purement clinique.