‹ Éléments de sémiologie et clinique mentalesChapitre 78 sur 159 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

INFECTIONS (1)

Sommaire. — Le Délire fébrile est la forme banale et atténuée du délire infectieux. Le délire infectieux peut se rencontrer dans toutes les infections : grippe, fièvre typhoïde, érysipèle, scarlatine, paludisme, etc.,Le délire du rhumatisme aigu paraît particulièrement violent. La « folie post-opératoire » est du délire infectieux, ainsi que la « folie puerpérale » dans la grande majorité des cas.

Délire infectieux grippal. — Un exemple avec la particularité intéressante de refléter les préocupations ordinaires de la malade.

Délire infectieux innominé. — Un exemple. Particularités. Puérilisme. « Délire aigu «.Mort. Autre exemple. Stupidité avec agitation. Mort.

Délire infectieux terminé par la démence. — Un exemple complexe et difficile. Confusion, délire hallucinatoire, excitation incohérente. Démence avec stéréotypies. Serait pris par certains aliénistes pour de la « démence précoce ». Peut-être rattachable à la syphilis, en tout cas compliqué de démence syphilitique.

Exposé général.

Rage.

Infections chroniques.

Le délire infectieux a une forme bien connue des médecins nonaliénistes, c’est le délire fébrile qui, malgré son nom, comme on le sait maintenant, n’est pas lié à la fièvre, mais aux intoxications microbiennes ou secondaires. On n’élève pas ce délire fébrile à la dignité de trouble mental parce que les signes somatiques l’emportent de beaucoup sur les psychiques (je n’en donnerai pas d’exemple ici). Ce n’est que lorsque ceux-ci prennent une importance prédominante que Ton parle de délire infectieux. Il est entendu que cette expression veut dire : fièvre typhoïde, grippe, pneumonie, érysipèle, etc., avec troubles mentaux prédominants. Le délire du rhumatisme articulaire aigu parait se caractériser par une violence particulière. Je ne fais que le nommer ici, car on ne fait pas intervenir Taliéniste. Pourtant, il arrive fréquemment de rencontrer de ces délires infectieux, dont il est impossible de reconnaître avec certitude l’espèce.

Quant à la « folie post-opératoire », ce n’est ordinairement que

(i) régis. Précis, p. 701.

DÉLIRES INFECTIEUX

du délire infectieux qui rentre dans la description ge'nérale, ainsi que la « folie puerpérale » dont j’ai déjà parlé (p.332).

Au fond, dans les délires infectieux, il s’agit encore d’intoxi cation, mais par l’intermédiaire de microbes; la ligne de démarcation entre les délires d’intoxication extérieure, d’intoxication par les poisons fabriqués dans l’organisme ou auto-intoxication, et enfin d’intoxication de cause microbienne, cette ligne de démarcation n’est pas très trancbée; c’est pour cela qu’ils ont une physionomie commune.

Je donnerai d’abord un exemple de délire grippal, puis trois de délires liés à une maladie non définie.

Délire infectieux grippal (1). — Le 7 avril 19..., M»» X.Y.X . vient dîner

dans ma famille avec ses enfants; elle était manifestement en pleine crise de grippe avec fièvre, courbature, enrouement, céphalée, etc. Comme elle était ma cliente, je lui donnai le conseil de rentrer le 'plus vite possible. Elle obéit, mais avec force protestations qui ne nous surprirent pas, connaissant son caractère très indiscipliné et un peu bizarre. Pendant les deux heures à peine qu elle passa avec nous ce soir-là, nous fûmes tous frappés de son aspect étrange : le regard fixe, hagard, elle qui était d’ordinaire très loquace, bruyante même, elle avait à peine prononcé quelques paroles brèves et avait paru absorbée, étrangère à la conversation.

Le 8 au matin, M“e XXX..., bien que très fatiguée, veut se lever... Un ami intime de sa famille et de son mari vient la voir ; elle le reçoit d’une façon bizarre, lui parle par phrases saccadées, sans suite.

Au déjeuner, elle tient à son mari des propos étranges, ainsi que pendant les heures qui suivent ; elle s’inquiète d’un sermon qu’elle a entendu la veille (dinaanche) à l’église, lui attribue un sens caché, soupçonne le prêtre d’avoir des intentions, des projets mystérieux... on veut en faire un évêque... elle s’y croit intéressée, et répète que cela peut être pour elle et les siens la source de grands bienfaits... Déjà, la veille, elle avait plusieurs fois exprimé la même pensée; elle y revient plusieurs fois encore, comme si elle en était obsédée.

Déjà aussi, dans la journée du 7, faisant allusion à une lettre d’un mendiant, qui lui avait été remise et que son fils avait dit être « lettre d’un toqué elle avait prononcé cette phrase : «Le toqué d’hier et moi la toquée, je me rends bien compte de ce que cela signifie. Cette lettre bizarre a rapport à ce qui doit se passer aujourd’hui..., « et elle rattachait cette lettre à la nomination supposée de l’évêque, etc.

A la fin de la journée, une parente qu’elle aime beaucoup vient la voir, elle la reçoit d’une façon très maussade, puis à peine celle-ci est-elle partie, qu’elle prend son chapeau et sort précipitamment : dans la rue, elle rencontre une personne qu’elle connaît beaucoup, l’apostrophe vivement, en termes incompré-

(1) Cette observation, recueillie par le docteur Georges Baudouin, est empruntée à n travail fait en collaboration avec lui: Un cas de délire infectieux grippal, A.ffncep/iafe, n« 6, juin 1909.

INFECTIONS

hensibles,' et rentre en courant; elle prétend même que, dans sa précipitation, elle a failli tomber sous une automobile. , „ t •

A partir de ce moment, elle ne cessa de déraisonner. On m appelle Je vais lavoir dans la soirée, je la trouve agitée, avec un peu de fièvre (38», 4). Toux et expectoration fréquentes. A l’auscultation, quelques râles de bronchite en voie de résolution. Mais délire complet, qui s’est accentué depuis la fin de 1 apres-

"^La malade me reconnaissait. Les divagations ont d’abord porté sur les prêtres de la paroisse, puis sur une grande faute qu’elle dit avoir commise mais qu elle prétendait devoir avouer devant son mari et ses enfants pom en obtenu e paidon. Après en avoir fait le récit, elle s’est mise à parler de Dieu, de la lutte contre le mal, des lignes d’ombre et de lumière qu’elle voyait sur le et qui, suivant elle, allaient d’une âme à une autre; elle disait quelle allait changer son âme contre une autre pour la sauver, que sa fille et elle devaient porter une croix très lourde sous le poids de laquelle les hommes pécheurs allaient les écraser.

Elle parla ainsi et s’agita pendant toute la nuit.

Mardi 9. - Dès le matin elle prétendait entendre chanter un coq puis des petits oiseaux; de nouveau elle parla des âmes « qu’elle devait conduire dun mal vers un bien, en leur faisant quitterleur. corps » .... et des ecclesiastiques, elle rep-t L licit de « sa faute prétendit voir au-dessus de sa tete un sabre avec lequel elle tranchait les « ombres du mal » pour les changer en « lignes

'^^Jusm’au milieu de la soirée, elle ne cessa de parler du mal et du bien, de la lutte de l’un contre l’autre, « lutte à laquelle elle se trouvait melée pour faire le bien de l’humanité et des siens en particulier » ; elle répétait des phrases qu’elle avait apprises dans les livres de piété ou au sermon, et tout en parlant, depuis la veille, elle imitait les gestes des prêtres â 1 autel ou en chaire. Elle dormit un peu et, à son réveil, recommença àdivaguer; elle voyait passer des étoiles, il en sortait d’elle-môme... Elle se croyait condamnée à foire le mal quand elle voulait foire le bien. « Sa famille devait la charger de fiel, parce que voulant faire le bien, elle était condamnée à vomir du fiel, qu’elle devait en éclater. » ,

La soirée fut moins agitée, grâce â l’action du bromure qu elle a pns, non absolument calme; de temps en temps elle recommençait a délirer.

Une fois, elle quitta violemment son lit, refusa d’y rentrer, puis elle y revint d’elle-même en disant qu’elle était vaincue, qu’elle s’était trompée, que c’était sa famille qui possédait la vérité. Plusieurs fois ensuite, elle répéta que les hommes bons étaient comme les piliers élevés des cathédrales et que es. âmes excellentes en étaient les voûtes élancées. Pendant toute la nuit suivante, elle continua à parler et à délirer... Elle disait encore entendre chanter un coq, puis des petits oiseaux.

Mercredi 10. — Dès le matin, l’agitation recommence. Elle se croit une « punaise tranchée en deux par le sabre qu’elle voyait la veille pour la délivrer du mal. » On la transporte pendant quelques instants sur un lit dans une autre pièce : elle cherche alors des yeux un livre de piété qu’elle y avait place et ne le retrouvant pas, elle le réclame énergiquement et se lève pour le cherchai.^

Dans la journée, un accident survient dans son lit; on veut la changei

DÉLIRES INFECTIEUX

elle pousse des hurlements, bouscule les personnes qui l’assistent et se précipite, les yeux hagards, jusqu’à la porte de l’appartement qu’elle cherche à ouvrir. On a dû la maintenir et la ramener de force à son lit. Quelques instants après, elle dit à son mari qu’elle est bien heureuse, qu’elle a compris ce qui s’est passé, qu’elle avait « cru faire une fausse couche et perdre l’enfant qu’elle portait, que désormais il était sauvé, que c’était une fille, que pendant longtemps elle avait cherché quel en était le père, et qu’elle savait maintenant que c’était X... (un ami intime de sa famille) » ... ; elle ajoutait que son mari devait être bien heureux.

Elle répéta cette histoire plusieurs fois aux autres personnes de la maison, tout en entremêlant son récit de divagations sur les prêtres, sur les « ombres du mal et la lumière de la vertu. »

Elle croit voir des étoiles : ce sont, en réalité des reflets lumineux produits par la tringle en cuivre des rideaux, de même que les « ombres » qui la préoccupent sont produites par les gens et les voitures qui passent dans la rue et qu’on voit directement, la situation de l’appartement permettant de les apercevoir.

Deux fois encore elle a quitté son lit en poussant des cris et a tenté de gagner la porte, de sortir de l’appartement.

Deux fois aussi, elle a uriné dans son lit sans s’en rendre compte et elle a même refusé de faire autrement.

A certains moments, elle prétendait que son mari était devenu l’abbé X..., curé de la paroisse.

Dans la soirée, on place auprès d’elle une garde laïque qu’elle reçoit d’abord fort mal et qu’elle embrasse ensuite. Elle devient cependant plus calme, en continuant à divaguer.

Jeudi 1 1. — Pendant toute la matinée, elle a adressé des discours à un portrait d’ancêtre qui est en face d’elle.

Celui-ci ayant été enlevé, elle s’est adressée à un autre point de la pièce qu’elle fixait obstinément.

En parlant d’un ami de son mari, elle dit : « Il sera le roi et moi la reine, et nous verrons nos enfants qui régénéreront l’Eglise par la foi. »

Entendant le concierge battre des tapis : « Vous pouvez battre, me battre, dit-elle, cela ne me fait rien, battez-nous tant que vous le voudrez; ce qui nous fait du mal, c’est la haine de l’Église, mais nous sauverons la foi. »

Un peu plus tard (dans la soirée) elle s’écria : « Entendez-vous les oiseaux?... Ils s’en vont!... »

Pendant la nuit suivante elle a reposé environ quatre heures, en dehors desquelles elle n’a cessé de parler : en même temps elle élevait ses mains le plus haut possible dans une altitude suppliante et restait ainsi tant qu’elle le pouvait.

Dans son délire, elle fait encore allusion au curé qu’elle « ci'oit avoir contrarié, dont elle ne s’expliquait pas la froideur... elle est contente de soulïrir pour le débarrasser des sorciers... » Elle dit s’être trompée sur le compte de ces sorciers; tantôt sa belle-mère en était un, tantôt c’était le curé. Elle parle de la croix, de la rédemption par la souffrance, du changement des ûme® bonnes et des mauvaises, de l’échelle au sommet de laquelle elle doit monter, quand elle sera purifiée, avec les saints, son père, salante, etc. , de l’hostie qu’elle croit voir, qui la renferme elle-même et ses enfants . et qui

INFECTIONS

sort de son côté, ou de celui d’un de leurs amis. C’est cette hostie et sa courbe qui doit les sauver tous... » Pour sauver les pécheurs, il faut leur presser sur leur côté, à la hauteur de la hanche, et l’hostie qu’ils ont profanée

leur sort par la bouche . et ils sont sauvés, car, grâce à son propre

sacrifice, ils sont délivrés du crime qu’ils ont commis!...

Au cours de ces quatre journées, les symptômes de grippe proprement dite, fièvre, courbature, céphalée, coryza, laryngo-trachéite, ont évolué sans aucune complication, et déjà ils étaient suffisament atténués pour qu’on pût considérer la période d’infection aigüe comme à peu près terminée. Dès le 7 avril d’ailleurs, lorsque j’avais constaté pour la première fois l’état morbide, la grippe entrait déjà dans sa période de déclin.

En réalité, les accidents aigus de l’infection avaient débuté, d’après les renseignements donnés par le mari, vers le 28 ou 29 mars; rapidement, ils avaient pris une intensité très considérable; néanmoins, malgré les sollicitations de son entourage, la malade avait refusé de me faire appeler. J’ai tout lieu de croire qu’elle craignait que je l’empêche de suivre les exercices religieux de la semaine sainte, auxquels elle assista, d’ailleurs, avec une ferveur excessive. C’est ainsi qu’elle continua à sortir, bien que très souffrante; et dès le troisième ou quatrième jour de cet état grippal, sa famille remarqua qu’elle devenait plus nerveuse que d’habitude, le regard était fixe et singulier, elle paraissait absorbée, « absente » du milieu où elle était réellement. Son parler était saccadé.

Pendant toute la semaine qui s’écoula avant le moment où je commençai à l’observer, les troubles infectieux et les phénomènes nerveux restèrent stationnaires. Elle ne s’entretenait guère avec les siens que des affaires de l’Église, des faits et gestes du clergé ; à certains moments, dans la conversation, on constate qu’elle fait des confusions; elle confond un de ses oncles, par exemple, avec son père.

Nous avons vu, par la première partie de cette observation, comment évolua cette crise de délire pendant la poussée infectieuse proprement dite. Loin de cesser avec elle, elle persiste après, toujours sous la même forme, et le 18 avril, dix jours exactement après son apparition définitive, je revis la malade avec le docteur Chaslin, qui constata le délire de rêve encore existant, sans confusion mentale, avec orientation, mais avec une demi-conscience que toutes ces idées pouvaient bien n’être que le résultat d’un trouble mental, « d’un rêve. » Cela était un bon signe. Effectivement, au bout de quelques jours, survint une amélioration très sensible ; les idées délirantes apparurent moins marquées, puis disparurent progressivement. La malade conservait seulement un sentiment de fatigue excessive; elle avait du reste beaucoup maigri.

A la fin d’avril, M™" XXX... quitte Paris pour aller terminer sa convalescence à la campagne. Au moment de son départ, elle n’avait qu’un vague souvenir de ce qui s’était passé ; lorsqu’elle revint, après cinq mois d’absence, elle avait repris son état normal, mais elle m’affirmait | qu’elle n'avait aucun souvenir de son délire ni même de sa maladie.

Antécédents. — M““XXX..., quarante et un ou quarante-deux ans, mariée très jeune, bonne santé physique habituelle, a eu trois enfants. Très nerveuse, bavarde, un peu méchante, vaniteuse, intelligence superficielle, inconséquente, alliant une piété excessive et bornée à une certaine intempérance de langage dans la(pielle elle se complaisait volontiers.

DÉLIRES INFECTIEUX

A essuyé des revers de fortune considérables il y a quelques années. A ce moment ses sentiments de piété se sont accentués (lectures pieuses, prières, sermons, etc.). Mais en même temps elle fit preuve d’un courage et d’une énergie remarquables. Après être tombée sans transition de la situation la plus aisée dans la plus grande gène, elle soutint par son énergie, jusqu’au jour où elle tomba malade, une affaire industrielle en plein déclin. Toute la famille est plus ou moins déséquilibrée et bizarre.

Enfin, pour compléter l’étude de l’état mental de M"”® XXX..., on peut citer quelques passages d’une lettre adressée par elle à son médecin, une fois à la campagne ;

«... Depuis mon départ, aucun accroc ne s’est produit, au contraire. Tous les jours, mon beau-frère et ma sœur constatent ma bonne mine, voir {sic) même mon rajeunissement; moi, je continue à profiter largement de la cure merveilleuse qui m’est imposée, sans en comprendre l’utilité, mais en m’y soumettant.

« Bien persuadée que la frugalité est une source de délices merveilleuses pour la santé et désireuse (sic) de suivre votre direction jusqu’au bout, je viens vous demander si je puis ternir la voie lactée (sic) que suivant vos prescriptions j’ai entretenue scrupuleusement jusqu’à ce jour, sans douleur et par gourmandise peut-être » (1).

Donc, ici, délire de rêve ayant acquis une grande intensité et ayant une évolution liée à la grippe, mais persistant un peu pourtant après la poussée infectieuse. Ce délire de rêve ne s’accompagnait pas de confusion sous-jacente, et avait le caractère particulier de refléter par sa couleur les préocupations habituelles de la malade, ce qui est peu fréquent. On peut donc se demander s’il n’y avait pas là une sorte d’hybride, analogue à ceux que j’ai mentionnés au chapitre alcoolisme.

Délire infectieux innominé. — L’observation suivante concerne un cas qu’il a été difficile de rattacher à un microbe déterminé. On a pensé pourtant au coli-bacille .

(1) Comme document extra-scientifique, il sera peut-être curieux de relater le jugement, en partie si exact, porté par une graphologue sur la malade, d’après cette lettre, et que voici ; « Distinction native. Bonne éducation. Bonne instruction. Nature gracieuse, un pou coquette, amour du faste, vanité, caractère bizarre, entêté. Plus d’imagination que de jugement, des malheurs prématurés, des chagrins de famille ont amené un changement de situation.

, La volonté ne possède pas les qualités nécessaires pour surmonter les difficultés ; il y plus de vaillance que de résignation, une tristesse latente, profonde.

Troubles moraux.

État morbide.

Psychasthénique.

Obsession amoureuse.

Évocation amoureuse.

Remords.

Grande sensibilité, vanité, caractère accapareur; désir de faire bien, de posséder, d’attacher, d’occuper.

INFECTIONS

Niz..., fonctionnaire. 31 ans.

Antécédents. — Je n’ai pas de renseignements précis; il est probable-que le père et la mère sont peu intelligents, et qu’une sœur serait hystérique.

Depuis de longues années, ennuis, chagrins, émotionsrépétées, désagréables, surmenage intellectuel et physique. Toute Tannée scolaire 1899-1900, ces ennuis s’aggravent; furonculose tenace, saison à. Uriage en août 1900.

Au commencement de septembre 1900, j’ai l’occasion de voir Niz... 11 est couché, atteint d’embarras gastrique non fébrile; la langue est extrêmement chargée; il est traité par les purgatifs. Il n’a pas Tair très malade, mais je remarque Tair enfantin avec lequel il m’accueille, entrant dans des détails puérils sur sa maladie et ses affaires personnelles.

Il reste ainsi malade le mois de septembre et le commencement d’octobre Quelques jours après, le 10 octobre, une dame va le voir, le trouve alité, et est frappée par le caractère inconvenant des propos qu’il tient, lui si réservé et si correct d’ordinaire, et des actes auxquels il veut se livrer avec sa femme en présence d’un tiers. Récriminations violentes (justifiées) contre sa famille : « Je maudis mon père, s’écrie-t-il avec emphase. » Un ami qui lui rend visite le soir est frappé, lui aussi, de Térotisme de Niz... Le môme jour ou le lendemain, Niz... se lève avec agitation, fait des scènes violentes à sa femme, puis le soir il prie le même ami qui était là de rester, disant qu’il ne se sentait pas bien. 11 se lève et exige qu’on lui fasse un lit sur un matelas par terre dans le salon ; il s’y couche et oblige son ami, en le prenant par le cou, à rester par terre à côté de lui, en lui tenant des propos incohérents sur ses affaires et sur Dieu, Tâme, etc. Cette scène dure deux heures environ. Au milieu de la nuit de nouveau grande agitation : il veut donner des coups à sa femme enceinte en disant : « Je ne veux pas qu’il vive, celui-là » (c’est-à-dire Tenfant qu’elle porte). On va chercher le médecin qui le déclare fou (1).

47 ou 18 octobre 4900. — C’est ce jour-là que je revois le malade. Il est alité, la langue chargée d’une façon extraordinaire; il me reconnaît très bien, mais il tient des propos tout à fait incohérents, parlant de morts qui reviennent, de Dieu, de prouesses amoureuses, le tout avec un air enfantin indéfinissable. Il prend sa femme par la taille et veut lui faire des caresses. Il ne semble pas avoir d’hallucinations, ni d’illusions. Pas de désorientation dans le monde extérieur.

Les jours suivants l’état reste le même, malgré le traitement ayant consisté en purgatifs salins répétés, benzo-naphtol, régime lacté, et séjour au lit que le malade accepte, n’étant plus si agité. Aucun signe physique de méningite, de fièvre typhoïde, d’infection déterminée. La température varie de la normale à 38°, 38°,5 d’une façon désordonnée. Rien dans les urines.

Le docteur Séglas vient le voir. Niz..., tient toujours les mêmes propos incohérents de mysticisme et d’érotisme, et parle toujours des morts qui reviennent. Toujours pas de désorientation. Il reconnaît très bien que le docteur Séglas est médecin, et tout à coup, pendant que celui-ci l’examine, il lui prend les deux poignets et, avançant brusquement sa tête vers celle du médecin, il pousse un Ah! retentissant, la bouche grande ouverte, comme pour faire peur à un enfant, et ajoute ; « Je voulais voir si je vous ferais peur, docteur! »

(1) Tous ces renseignements m’ont été donnés par Tami de Niz. .

DÉLIRES INFECTIEUX

Le 23, le 24 et le 25 au matin légère amélioration; les propos sont moins incohérents, l’excitation intellectuelle semble diminuer. Dans la journée du 25 l’état s’aggrave, l’excitation intellectuelle incohérente reparaît; vers 7 heures du soir, l’agitation est intense, avec verbiage incessant complètement incohérent; c’est vraiment du « délire aigu >>. Vers 8 heures, pour la première fois, crise épileptiforme. A partir de ce moment, crises épileptiformes généralisées sans cri, rapprochées, puis subintrantes irrégulièrement. Etat de mal. Coma. La température s’élève. Mort vers 11 heures du soir avec 43“, malgré des bains froids répétés.

Il y a différentes choses à remarquer. Pas de délire de rêve ou de confusion; mais excitation intellectuelle seulement, avec incohérence, sans désorientation, et idées délirantes vagues, religieuses, et portant sur les morts (ce qui est fréquent dans ces délires infectieux), érotisme et enfantillage ou puérilisme très marqué. Enfin, terminaison par une grande excitation avec confusion, avec fièvre intense et accès épileptiformes suhintrants, véritable « délire aigu » des auteurs, qui a entraîné la mort. Le point de départ de tout cela est certainement une affection du tube digestif, causée par un microbe. Il a été impossible de déterminer lequel. Mais cela importait fort peu d’ailleurs au point vue du traitement à appliquer quia été celui des infections en général. Ce cas ne peut pas servir de type, car il y a vraiment des choses assez exceptionnelles dans ses allures; je le donne néanmoins tout comme le suivant pour montrer une fois de plus les difficultés de la clinique mentale.

Délire infectieux innommé. — Le malade de l’observation suivante est encore un exemple de diagnostic difficile. On a songé plusieurs fois à une tuberculose latente, sans que rien d’objectif ait pu la déceler. Peut-être était-ce plutôt une auto-intoxication d’origine gastro-intestinale, car il y avait certainement un état gastrique anormal, comme dans le cas précédent ? Quoi qu’il soit, je livre ce cas aux méditations du lecteur.

Bré..., comptable, âgé de 40 ans, entré à Bicêtre le 30 août 4907, mort le 3 novembre 4907(1).

Antécédents et renseignements fournis par la femme. — Aurait été malade de 3 à 7 ans (fièvre cérébrale?); a toujours boité, coxalgie à 4 ans. Il aurait mené joyeuse vie avant son mariage. La femme a fait une fausse couche 48 mois après le mariage. Un enfant de 4 ans bien portant. Comptable dans des maisons de fourrures, puis au Bon Marché.

Depuis 5 moisle malade maigrit; les trois dernières semaines, amaigrissemen t

(1) Observation prise par M. Mallet, interne du service.

INFECTIONS

considérable. Le 27 juillet dernier, il est remereié du Bon Marché sans cause connue de sa femme. 11 se plaignait depuis quelque temps de mal de tête; il mange peu pendant quelques jours, mais dort convenablement. Vers le 7 août, il rentre chez lui avec une coloration « cramoisie » de la face qui a frappé sa femme (pas d’excès alcooliques ce jour-là, pas plus que les autres jours; il était sobre, paraît-il ). Dans la nuit du 13, le malade divague ; il demande si la boîte au lait contient du charbon. A deux heures du matin il réveille sa femme pour lui demandersi elle est souffrante, la voisinelui ayant annoncé, dit-il, que M”" Bré... était malade. — Le lendemain le médecin parle de grande fatigue, d’anémie cérébrale; il ne veut pas faire interner le malade. A partir de ce moment, Bré..., refuse la nourriture, disant que s’il mangeait les voisins y trouveraient à redire, puisqu’il ne travaillait pas. 11 était sombre, passait la journée sur une chaise et dormait la nuit sans se réveiller. Il reconnaît bien sa femme. Pas de gâtisme, pas d’attaques. — Le samedi 25 août il tombe accidentellement sur le coin de sa cheminée et se fait une plaie du cuir chevelu ; n’a pas perdu connaissance.

31 août. — Le malade est assis sur son lit ; il a l’air hébété, il promène son regard dans la salle sans regarder en apparence ni penser à rien. Quand on s’approche de lui, c’est à peine s’il tourne les yeux de notre côté. La tête est entourée d’un pansement ; la figure est pâle, très maigre; asymétrie marquée; exostose au niveau de l’angle du maxillaire inférieur droit. Aspect général très maigre, cachectique. L’examen somatique montre que la langue est saburrale, le foie petit; la vessie est pleine et on est obligé de sonder le malade qui urine par regorgement. Gâtisme. Premier bruit du cœur sourd, claquement des valvules aortiques, artères dures; pouls régulier. Poumons : rien à noter. Pas de troubles apparents de la sensibilité générale ni de la motilité, sauf ceux en rapport avec une coxalgie ancienne droite. Inégalité pupillaire (dilatation à gauche) ; pupilles très paresseuses des deux côtés. Béflexes rotuliens et achilléens exagérés à gauche, à apparence normale à droite. Tremblement de la langue; bredouillement accentué de certains mots seulement. Pas d’albumine dans les urines. T. 38“ (la seule fois où il ait été noté de la fièvre) . Poids : 45 kilos seulement ;

Interrogatoire.

I). — Qu’est-ce qui vous est arrivé à la tête?

B. — Il est arrivé que je suis tombé chez moi.

1). — Quand?

R. — Il y a quelque temps.

D. — Il y a combien de jours?

R. — .Te ne sais pas.

D. — Comment vous appelez-vous?

D. — Bré... Louis-Léonard.

D. — Quel âge avez-vous? (on est obligé de répéter trois fois la question.)

R. — Trente ans.

D. — En quelle année êtes-vous né ?

B. — En -1867.

I). — En quelle année sommes-nous?

K. — En 1907.

I). — Combien y a-t-il d’années de 1867 à 1907 ?

DÉLIRES INFECTIEUX

R. — Trente ans.

D. — Non, cela fait 40.

D. — Savez-vous où vous êtes ici?

R. — Je suis là.

D. — Où? Vous étiez hier ici?

R. — Je n’y étais pas hier.

D. — Comment s’appelle cette malson-ci?

R. — C’est 23, rue . . .

D. — C’est là où vous demeurez ; mais ici, qu’est-ce que c’est R. — C’est un accident que j’ai eu.

D. — Accident de quoi .’

R. — Je suis tombé d’un fauteuil.

D. — Où ça?

Pas de réponse.

D. — Quel jour sommes-nous?

R. — Le 29.

D. — Quel mois? Le savez-vous?

Pas de réponse.

D. — En quelle année sommes-nous?

R. — En 1907 (après beaucoup d’hésitation et en zézayant). D. — Vous avez de la peine à parler?

R. — Oui.

D. — Depuis combien de temps?

R. — Depuis longtemps.

D. — Depuis l’enfance ?

R. — Oui.

D. — Quel métier faites-vous?

R. — Rien du tout.

D. — Vous vivez de vos rentes?

R. — Non.

D. — De quoi vivez-vous? combien gagnez-vous par jour? R. — '5 francs.

D. — En quoi faisant?

R. — Dans la fourrure et les lunettiers.

D. — Que faites-vous dans la fourrure et les lunettiers?

R. — Je travaillais. C’est tout.

D. — A quoi travaillez-vous ?

R. — En ce moment?

D. — Non. Que faites- vous dans la foui’rure et les lunettes? R. — C’est dans ta fourrure et les lunettiers.

D. — Mais qu’est-ce que vous fabriquez? Vous vendez?

R. -Non.

D. — Alors que faites-vous?

R. — Rien.

D. — Vous ne faites rien ?

R. — Oui.

Page 1