‹ Éléments de sémiologie et clinique mentalesChapitre 85 sur 159 · TURBULENCE · texte numérisé non relu

TURBULENCE

D’après les renseignements, elle est ainsi depuis son entrée dans le service, mais elle a été très longtemps avant de parler et c’est depuis trois ans à peine qu’elle ne gâte plus.

C’est en somme une « manie chronique » (voyez au chap. Manie) atténuée et infantile que l’on caractérise par le nom de turbulence. Mais il y a des stéréotypies qui la font ressembler à la « démence précoce. » Aussi qu’est-ce au juste que cette turbulence infantile? On ne sait pas encore grand chose sur elle, et il y aurait lieu de l’étudier plus à fond, mais elle semble presque toujours s’accompagner d’épilepsie, quand elle atteint un degré marqué, car il y en a de plus atténuées. C’est donc tout au moins un signe chez les enfants, qui doit faire rechercher l’épilepsie.

Autres complications. — Les autres vraies complications sont, parmi les plus fréquentes :

L’alcoolisme;

La débilité mentale ;

La folie systématique.

Je ne fais que noter les premières. Quant à la folie systématique, on a voulu la rattacher à l’épilepsie comme étiologie. Rien ne paraissant dans la symptomatologie, sauf souvent l’accroissement de violence fourni par l’épilepsie, dilférencier ces cas de la folie systématique ordinaire, je ne vois pas pourquoi, jusqu! à plus ample informé, on les rattacherait directement à l’épilepsie. En voici deux exemples (qui sont même des doubles complications, les malades étant des débiles tous deux).

Folie des persécutions chez un épileptique débile. — Del..., est un épileptique que j’ai vu autrefois à Bicêtre pendant plusieurs années. 11 était très débile, cherchait toujours ses mots qu’il prononçait assez mal, et affectionnait les expressions emphatiques. Il avait de nombreux accès et était extrêmement violent et agressif. Il était âgé alors à peu près de cinquante ans. Peu à peu on s’est aperçu qu’il devenait persécuté d’une façon continue,, mais très rémittente, avec interprétations délirantes vis-à-vis du personnel, des médecins, de sa mère; il a fini même par avoir des hallucinations de l’ouïe, on le traitait de vache, cochon, chien, etc. ; il avait aussi des idées hypocondiiaques . il était sans force, on l’avait réduit à rien, on lui avait pris sa force, pour la donner à d’autres, etc. Il devint de plus en plus impulsif et dangereux.

Folie des persécutions chez une épileptique débile. — Guit..., entrée le 22 mai 1902 à l'âge de 14 ans à la Salpêtrière. Elle a des' accès assez fréquents, suivis de confusion prolongée pendant plusieurs heures. Elle sait lire, écrire et calculer, travaille bien à l’aiguille, mais est notée comme débile men-

ÉPILEPSIE

taie. Elle se livre à une mastui-bation fréquente. Elle a manifesté en 1908, à plusieurs reprises, des idées de suicide et des craintes d’être tuée. Depuis cette année-là elle ne travaille plus, elle s’isole; elle a des hallucinations auditives vagues et répond aux questions ; « Vous le savez bien ! » Elle menace toujours de prendre un couteau pour se tuer (1). La surveillante des enfants dit que Guit... n’était pas « ordinaire » ; elle était sournoise, difficile à vivre, méchante avec les petites; après ses accès elle ramassait tous les objets qui traînaient. Elle se tenait toujours à part et n’allait jamais aux réunions ni aux fêtes.

1910. — Guit... est toujours à part. Elle entend continuellement les voix de son frère Raphaël et de ses parents qui causent d’elle sous le plancher ; ils lui envoient « l’élan » par le moyen de l’électricité, ça sent mauvais, c’est comme une fumée qui entre dans sa bouche et dans ses oreilles. Elle dit un jour : « Cette nuit cela arrive, la monture est montée, etc. » .\ussi elle se met par moments dans les oreilles des boulettes de coton ou de ce qui peut lui tomber sous la main pour se préserver de cette fumée. Il y a des moments où elle est très agitée et d’autres où elle veut rester enfermée dans sa chambre. Elle est violente et casse souvent les carreaux qnand on veut l’empêcher de sortir. Dans ses moments de calme, elle s’occupe à raccommoder ses affaires. — Depuis quelque temps (mars /9//) elle se tient couchée parterre, sur son matelas, dans l’obscurité, toute la journée; elle injurie ceux qui viennent la déranger. Elle prétend que sur son lit elle sentait l’électricité. Elle a aussi des idées de grandeur; elle est là pour apprendre à tout le monde.

Comme elle est assez ditïicile à interroger, il est délicat do dire si son intelligence abaissé; elle tient des propos qui dénotent une orientation dans l’espace exacte, mais pour le temps elle dit qu’elle est à la Salpêtrière depuis trente ans: elle sait les dates de son entrée et de sa naissance, mais pas la date actuelle. Lorqu’on la lui dit, elle répond qu’on n’a peut-être pas marqué toutes les années sur l’almanach, et que, entrée en 1902 à quatorze ans, on a négligé de compter des années, de telle sorte qu’il y a tout de même trente ans qu’elle est ici, bien que l’année soit indiquée 1911 !

Ce qui marque l’intervention de l’épilepsie dans ces deux cas, c’est la violence extrême que déploient les malades par intervalles, violence plus marquée encore que chez les persécutés ordinaires. — Doit-on rattacher ces folies à l’épilepsie? Cliniquement rien ne les différencie des délires mal systématisés des débiles qu’ils sont l’un et l’autre. Del... va-t-il tomber dans la démence? Guit... va-telle continuer ainsi longtemps à développer chroniquement son délire ou va- t-elle tomber dans la démence comme le j eune Lab . . . H . , (p. 249) ? Peut-être, car elle paraît devenir plus malpropre, plus renfrognée, recherchant constamment l’obscurité. Mais il n’y pas de stéréotypies. Et cette démence sera-t-elle due à l’épilepsie

(1) Renseignements trouvés dans les notes obligeamment communiquées par M. Jules Voisin.

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