Mois de mai
1). — Le combien?
R. — Le 2 ou le 3.. . je ne sais pas.
D. — Quel jour sommes-nous ?
R. — Dimanche (Inexact : Lundi).
D. — Vous êtes sûr?
R. — Oui. .
D. - Nous sommes en 1909 : vous avez 72 ans ; en quelle annee etes-
vous né ? ....
Le malade ne sait pas et ne comprend pas l’opération a taire.
D. — Où êtes- vous né?
R. — Je ne sais pas ; par là-haut, ça doit être Bougival.^ n. Mais cette pièce avec tous ces lits, qu’est-ce que c’est?
R. - .Te ne sais pas... Je sais seulement que je suis chez monsieur (il montre l’infirmier).
D. — Que vous est-il arrivé? o • . .
Le malade se rappelle avoir été à Sainte-.\nnc ; il sait que Sainle-Anne est un hôpital de fous, mais il ne trouve rien de particulièrement anormal à y avoir été conduit, bien qu’il ne se croie pas fou.
Avant Sainte-Anne, il dit avoir été chez des dames charitables à Auteui .
D. - Avez-vous été à l’hôpital Boucicaut?
- Oui .
- 11 y a combien de temps?
P. Une huitaine de jours.
n. Pourquoi avez-vous été à Boucicaut?
R. — Pour travailler.
P. Mais non, voyons ; réfléchissez.
P. __ Ce sont les dames charitables qui m’y ont amené.
D. — Pourquoi?
D. — 11 y a combien de temps que vous êtes ici?
R. — 11 y a quatre jom-s.
D. — Quel métier faisiez-vous ?
R. — Maçon.
Le malade a été deux ans à l’école primaire. Il ne sait ni lire n arrive à faire des additions très simples (8 + 4) ; mais ne peut se tirer de 23-1-7.
La suite des jours est correctement dite ; mais le malade ne peut enumerer les jours à l’envers ; au milieu de l’énumération, il ne sait d’ailleurs plus ce qu’on lui demande.
La mémoire est des plus défectueuses. Le malade ne se rappelle rien sur la guerre de 1870 ; il ne sait pas qui est le président de la République.
erire. 11
DÉMENCE ARTÉRIO-SCLÉREUSE.
[1 se rappelle avoir été marié deux fois, mais il lui faut un long effort pour se rappeler le nom de sa premièi’e femme.
Hémiplégie gauche organique. Mauvais état général. Escarre fcssière gauche. Artério-scléi’ose.
16 juin 1909 :
I). — Depuis quand êtes-vous ici ?
H. — Depuis trois semaines ou quatre semaines, je ne me rappelle plus.
li. — Je ne sais pas.
1). — Est-ce un hospice ?
R. — Oui. '
D. — Quel métier faisiez-vous ?
R. — Maçon.
D. — Où avez-vous travaillé en dernier lieu?
R. — Avenue de Versailles, chez les sœurs.
D. — Quel numéro ?
R. — Je ne sais pas.
D. — Vous avez des enfants ?
R. — Deux.
D. — Ils sont venus vous voir?
R. — Non.
D. — Suite dos mois?
Le malade va Ju.squ’au mois de mai correctement, puis saule le mois de juin et est incapable d’aller plus loin que juillet.
D. — Suite dos jours?
ColTecle. A l’envers, inversion de mardi et mercredi.
D. — Combien gagniez-vous par heure?
R. — Douze sous.
D. — Combien d’heures travailliez-vôus?
R. — Dix à onze heures.
D. — Combien gagniez-vous par jour?
R. — Six francs.
D. — Et par mois?
fi. — Dans les 150 francs.
D. — Qui suis-je?
R. — Le docteur.
D. — Qui est monsieur (le surveillant) ?
R. Je ne- sais pas: c’est Celui qui nous surveille; je ne peux plus retrouver son nom.
On est donc en face d’une démence qui est liée aux mêmes lésions artérielles qui ont amené l’hémiplégie; il y a là quelque chose de très banal et de peu difficile à reconnaître.
Certains ramollis n’ont pas de grosses lésions localisées mais font de petits ictus successifs. Souvent même chez eux la paralysie, plus ou moins transitoire, s’installe tout doucement, par petites poussées variables; ils ont fréquemment une parole spéciale avec
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un bredouillement qui rappelle un peu celui du P. G. : ils marchent à petits pas et tombent facilement (ramollissement à type lacunaire). Généralement il n’est pas difficile de trouver chez eux non seulement les signes de la maladie artérielle, mais aussi, en cherchant bien, de lésions en foyer. Pourtant il y a des exceptions, comme chez le malade Bou... dont j’étudie brièvement le cas.
Démence par artério-sclérose. — Aphasie. - Apraxie. — Bou... Henri, cartonnier, entré à Bicètre une première fois le 6 mars 1906, il l’ftge de 67 ans, sorti le 2 juin 1906; rentré une deuxième fois le 21 septembre 1906.
Depuis quatre ans. B... ne peut plus travailler; il perd la mémoire surtout des faits récents ; il devient indifférent et désorienté, d’après les renseignements peu précis que j’ai.
A l’entrée on note un affaiblissement considérable de 1 intelligence, une perle de mémoire surtout pour les faits récents; il ne sait pas ou il se trouve et ne sait pas la date. Son indifférence à se trouver dans un service d’aliénés est complète. 11 a un arc sénile très marqué, de l’induration des artères, un deuxième bruit aortique claqué, de l’exagération des réflexes rotuliens. Aucun signe d’hémiplégie; jamais d’ictus; mais il y a de l’affaiblissement musculaire et le malade marche à petits pas, le corps un peu penché en avant. 11 parait son âge, mais pas plus. Hernie inguinale volumineuse.
Depuis qu’il est dans le service, son état mental s’est aggrave : meme les faits récents sont oubliés. 11 y a des jours où il répond un peu moins mal que d’autres, mais ordinairement il est tout à fait incohérent, comprend à peine les questions, et ne sait même pas nommer les objets. Son indifférence est absolue, sauf pour ce qui touche k la nourriture. Il a conservé vis-à-vis des médecins des habitudes de politesse automatiques.
Voici des exemples de conversation avec lui.
24juinl90S:
D. — Bonjour, monsieur B... Ça va bien?
jq. Oui, monsieur.
D. — - Où sommes-nous ici?
R. — Dans la rue.
D. — Non, mais ici où sommes-nous?
{{. C’est d’un côté à l’autre.
D. — Mais non; comment se nomme l’établissement où vous vous trouvez .
R. — Rue Mouffetard.
D. — Et où est la rue Mouffetard ?
R. — C’est loin, je ne sais pas au juste.
D. — Qu’est-ce que c’est que cela? (un couteau). R. — Un canif, je crois.
D. — Et ça? (un crayon).
R. — Je ne sais pas.
D. — Et ça? (des clefs).
R. C’est un canif.
DÉMENCE ARTÉRIO-SCLÉREUSE.
D. — Un canif, cela?
R. — Oui, monsieur.
D. — Que fait-on avec cela? On lui montre (une calotte de drap;.
R. — On fait de la plume, de la ouate; c’est un canif.
D. — A quoi cela sert-il?
R. — Un canif.
D. — Et cela ? (des chaussures).
R. — .Te ne pourrais le dire au juste de but en blanc.
D. — Qu’est-ce que c’est que cela? (un doigt).
R. -, C’est blanc.
D. — Combien y a-t-il de doigts ?
R. — .le ne sais pas.
D. — Quelle couleur est-ce? (tablier).
R. — C’est blanc.
D. — Et ça? (casquette bleue).
R. — La même chose.
4 mai i909 :
D. — Quel âge avez-vous?
R. — 22 ans.
D. — Quel âge a votre père ?
R. — Le même âge que moi.
D. — Et votre mère?
R. — Le même âge aussi.
(II avait déjà manifesté cette idée (?) le 3 mai 1909).
P’ juin 1909. — Dans une conversation avec le surveillant, M. Colon, il prétend qu’il rentre chaque soir du travail, il est très fatigué; il ajoute que ça ne marche pas fort et qu’il ne gagne pas beaucoup. Sa mère est là à côté, il a le même âge qu’elle et ils vivent tous ensemble. Quand sa femme vient le voir, il est complètement indifférent, il l’appelle sa tante. Depuis un certain temps, se met en colère facilement; il adresse à l’infirmier qui le fait lever, l’habille et lui fait sa toilette, des injures très riches et lui administre des gifles. On le couche et on le déshabille comme un enfant. Ne reconnaît personne dans le service et n’est pas endurant pour ses voisins qu’il injurie et frappe. Il se promène rarement. Lorsqu’on lui parle il répond : C’est bien ça! ou : Oui, comme vous. Grignote continuellement des morceaux de pain. 11 mange seul et proprement, mais pas avant qu’on lui ait mis sa cuiller toute pleine dans la main en lui disant de manger. Pas de gâtisme. Urine rarement au lit. Il ne veut pas qu’on lui coupe les ongles, parce que les ongles longs lui servaient dans son métier. Depuis longtemps il ne reconnaît pas son lit ni les cabinets; on est obligé de lui crier: au fond et à droite; c’est ainsi qu’il les retrouve, tandis qu’il répète au fond et à droite jusqu’à ce qu’il soit anûvé à destination à petits pas.
17 juin 1909 :
D. — Qu’csl-ce que vous mangez là, monsieur R...?