Quelque chose de très bon ! ( du pain
D. — Mais comment ça s’appelle-t-il ?
R. — Mais je viens de vous le dire.
D. — Est-ce de la viande?
Démence artério-sceéreueë.
U. — Oui, (le la viande, quelque chose do bon !
D. — Mais comnicnl ça s’appelle-t-il?
K. — C’est du coton !
1). — Mais non, c’est du pain!
R. — Oui, du pain ou du coton.
D. — Quel métier faisiez-vous?
R. — Cartonnier.
D. — En quoi ça consiste-t-il?
R. — Faire une chose ou une autre, suivanl les cas.
1). — Combien gagniez- vous par jour? «
R. — Je tâche d’en avoir le plus que je puis.
n. — Mais combien?
R. — Je viens de vous le dire.
ü. Vous travailliez aux pièces?
R. — Oui.
1). — Pour quel patron?
R. — Je ne pourrais pas vous le dire; les patrons d’abord, je n’en ai pas be-
Pendant toute la conversation le malade engloutit avec satisfaction le morceau de pain qu’il tenait à la main.
Non seulement B... est incapable de nommer la plupart du temps un objet, mais, même quand il le nomme, il n’exccute aucun des mouvements qu’on lui demande, qui marqueraient la connaissance de l’usage de l’objet quand on le lui met entre les mains : clef, porte-plume, brosse â habits, lorgnon, cuiller, assiette. Ce n’est que pour un verre qu’il a porté à sa bouche et une casquette qu’il a mise sur sa tête qu’il a montré avoir reconnu l’usage de ces objets.
Par suite (.les circonstances, cette observation est très incomplète ; le malade étant mort par eng-ouement avant un examen approfondi. Mais telle quelle elle montre les rapports qu’il y a entre la démence, l’agnosie, l’aphasie, l’apraxie, questions difficiles et que je ne peux aborder dans ce livre élémentaire.
L’histoire du malade Fos..., ramolli pseudo-bulbaire, queje vais maintenant rapporter, est assez ordinaire; pourtant on y verra qu’il a été l’objet d’une erreur de diagnostic : il a été pris pour un P. G.
Démence par artério-sclérose avec phénomènes pseudo-bulbaires .— Fos. . ., bisauteur de glaces, entré â Bicêtre à l’âge de il ans, le mai 1905.
Renseignements donnés par la famille en 1906. — ■ Une grand mère paternelle morte aliénée. Les autres parents généralements morts jeunes de la tuberculose. F... n’aurait jamais eu de chancre ni de manifestations syphilitiques, mais il s’enivrait et a bu beaucoup de vin, d’alcool et d’absinthe. Marié depuis 25 ans, il a quatre enfants bien portants, sa femme n'a jamais fait de fausses couches; aucun enfant n’est mort. Il y a six ans, il eut une
DÉMENCE ARTÉHIO-SCLÉREUSË.
première attaque avec convulsions, à la suite de laquelle il resta paralysé à droite. Il y a deux ans et demi, il eut une deuxième attaque avec paralysie du larynx (?) consécutive. La déglutition est difficile, la parole est bredouillante et nasonnée ; il y a une hilarité sans cause presque constante. 11 avait de la peine à marcher, les membres du côté droit étaient affaiblis, mais il continuait à travailler. Sa mémoire était encore bonne. Il entre en 1905 comme atteint de paralysie générale. La famille trouve que depuis son entrée, sa mémoire et son intelligence ont baissé. Il est plus « endormi » et plus nonchalant.
Le malade est soigneux de sa personne, convenablement tenu, tranquille; il répond volontiers aux questions et semble avoir conservé relativement la mémoire; mais il ne se rappelle plus des dates importantes de sa vie, comme celle de son mariage. Il lit et écrit correctement. Il s’occupe un peu dans le service, mais est assez indifferent. En somme, affaiblissement intellectuel léger. Cet état mental a peu varié. Cependant le malade a continué à baisser; ainsi un joiu’ où on l’interrogeait sur un livre qu’il tenait et disait avoir lu à l’instant, il a été incapable de dire de quel ouvrage il s’agissait et ce qu’il y avait dedans. Cependant, vu la tranquillité absolue de F... et son infirmité somatique, on lui a fail un certificat de passage aux vieillards de l’hospice.
Ce qu’il y a de plus frappant dans son état, c’est la parole et le rire spasmodique perpétuel qui trouble ses réponses. La parole est nasonnée, mal articulée, bredouillée, embarbouillée, les mots ressemblent presque tous au mol coin coin et il est difficile de comprendre le malade, surtout quand le spasme du rire vient couper les paroles. L’examen somatique révèle les signes suivants :
Léger degré de paralysie du facial inférieur droit.
Langue un peu déviée à droite, l’as de signe du peaucier.
Parésie du membre supérieur droit. Dynamomètre, à droite 18, à gauche 30. Flexion exagérée à droite. Flexion combinée de la cuisse.
Parésie du membre inférieur droit. Marche en traînant cette jambe droite. Se retom-ne facilement, mais perd l’équilibre en accélérant le pas. Boutonne difficilement avec la main droite, plus facilement avec la gauche. Légère atrophie du membre inférieur droit.
Réflexe rotulien plus fort à droite.
Le signe de Babinski normal à gauche, douteux à droite.
Pas de trépidation épileptoïde.
Sensibilités normales.
Pas de gâtisme.
Pupilles normales.
Ecriture â droite normale.
Mai, juin l!)09. — F... baisse l)eaucoup. Sa parole devient incompréhensible. Il ne peut se tenir debout; on le laisse couché. Il gâte. Il est évident que les lésions cérébrales s’aggravent.
3i août '1909. — Mort par un ictus cérébral.
lin somme, c est ce qu'on appelle un ramollissement cérébral â forme pseudo-bulbaire. L’âge du malade était peu avancé, mais
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l’alcool et l’absinthe ont été la cause de cette sénilité artérielle prématurée. La démence existait sans conteste, mais faible. Le rire et le pleurer spasmodiques, qui parfois donnaient à la physionomie de Fos.. la mimique niaise duP. G., le faisaient paraître plus dément qu’il n’était. Pourtant il n’y avait aucune difficulté de diagnostic lorsque j’ai vu ce malade pour la première fois. Mais je suppose d’autant plus facilement que cette difficulté existait à son entrée, que j’ai observé d’autres malades de ce genre, et même un homme atteint de troubles cérébelleux, sans aucune déchéance intellectuelle, pris pour des P. G.
Quelque temps après la mort de F..., le hasard amena à Bicôtre un malade, Rog..., atteint lui aussi de troubles pseudo-bulbaires, mais qui simulaient vraiment de très près la P. G. Il avait été considéré comme atteint de cette affection par un collègue des plus compétents et des plus distingués. Ce n'est qu’après un examen répété et la ponction lombaire (pas de lymphocytose) que l’on put acquérir la certitude qu’il ne s’agissait que de ramollissement cérébral, bien qu’il fût prématuré pour l’âge qu’avait le malade, 46 ans. Mais là aussi l’alcool et, paraît-il, le plomb, avaient provoqué l’affection artérielle de si bonne heure. Il y avait non seulement hémiparésie, rire et pleurer spasmodiques, troubles de la parole bredouillée très accusée, mais aussi des accès d’angine de poitrine et un peu d’albumine dans l’urine, avec petits signes de néphrite interstitielle, en un mot artério-sclérose généralisée. L’émotivité du malade était extrême; sa femme se plaignait non seulement qu’il rît et pleurât sans motif, ce qui relevait du spasme, mais surtout qu’il fût devenu extrêmement susceptible et colère depuis déjà longtemps. Il avait un peu perdu la mémoire, mais très peu, même au moment de l’entrée, autant qu’on pouvait s’en rendre compte avec une parole si difficile à saisir.
Cet affaiblissement mental d’origine artérielle est très souvent accompagné d’une émotivité très grande, surtout au début, comme nous le voyons par cette observation. Tout le monde connaît ces vieillards non encore paralysés, mais jugés dtîjà affaiblis et un peu « ramollis », devenant trop irascibles ou trop sensibles, puisqu’ils laissent paraître une émotion disproportionnée à sa cause. Cela peut servir pour aider au diagnostic. C’est ainsi qu’un jour, ayant vu s’attendrir un homme d’une soixantaine d’années dans une occasion qui, certes, n’aurait pas entraîné des larmes chez lui auparavant, j’ai pu prévoir le développement d’un ramollissement cérébral qui, par petits ictus successifs, a emporté le malade après six ans de déchéance progressive et d’aphasie. J’ai appris par la suite qu’avant cette scène révélatrice il avait eu déjà une parésie transitoire du hras droit.
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Comme pour la période de début de la paralysie générale, ce début de l’artério-sclérose cérébrale est en outre caractérisé par un affaiblissement de la mémoire, de l’aptitude au travail (pseudoneurasthénie souvent reconnue par le malade), du jugement, la perte de certaines nuances très fines d’appréciation ou de sentiment. C’est ce qu’on appelle quelquefois de la « méiopragie » cérébrale, suite de 1 insuffisance d’irrigation régulière du cerveau et préliminaire d’une déchéance plus grave.
La production des lésions en foyer s’accompagne souvent d’^■c^Ms apoplectique, c’est-à-dire de coma. Ce trouble mental n’a pas en lui-même d intérêt, sauf la difficulté du diagnostic, à propos duquel je renvoie aux traités de neurologie. Mais, consécutivement, il peut se produire un état de confusion mentale, confusion mentale apoplectique, que 1 aliéniste a parfois l’occasion d’observer. En 1 absence de renseignements, cet état peut être pris pour de la confusion post-épileptique accompagnée de paralysie. On peut la prendre aussi pour de la confusion surajoutée aux attaques apoplectiformes de la P . G. Ce n’est que l’évolution qui pourra lever les doutes.
Une autre complication se présente parfois chez les vieillards artério-scléreux ou chez ceux qui ont en outre de la démence sénile; je veu.x parler d’état de confusion, de délire hallucinatoire transitoire par urémie ou auto-intoxication. J’en ai cité un cas plus haut, mais je la rappelle ici à cause de son importance et de l’action éminemment favorable du régime lacté.
Il faut rattacher peut-être au même mécanisme les délires tout à fait incohérents ni plus ou moins polymorphes, les hallucinations que peuvent présenter ces vieillards ramollis. Le rêve joue aussi un grand rôle dans leur existence, tout comme chez les vieillards seulement « séniles ». Enfin une note particulière est donnée par I insomnie,^ l’agitationet l’exeitation nocturnes. Je me rappelle, alors que j’étais l’interne de Luys à l’infirmerie de la Salpêtrière, avoir observé maintes fois des scènes nocturnes de violence entre pensionnaires plus ou moins paralysées, et isolées à cause de cela dans une petite salle. Mais ceci se rencontre aussi dans la demence sénile proprement dite.
Chasli.v. — Sémiologie.
DÉMENCE ARTÉRIO-SCLÉREUSE.
Exposé général.
La démence par artério-sclérose est une démence accompagnée de signes organiques dus à l’artério-sclérose et au ramollissement cérébral.
Au début. — Pseudo-neurasthénie; émotivité, sensiblerie, changement de caractère ; signes de dégénérescence artérielle.
A l'état confirmé. —Démence plus ou moins profonde, quelquefois délire surajouté de teinte très variable; signes de ramollissement cérébral avec lésions en foyer, paralysies, ictus.
Complication des ictus : confusion surajoutée. Complication fréquente : aphasie motrice, aphasie de Wernicke ; complications dues à l’artério-sclérose d’autres organes, surtout rénale : urémie.
Évolution. — Fatale, par ictus ou à petits coups successifs: mort par ictus, cachexie ou complications.
Diagnostic. — Généralement facile.
Avec la P. G. — Chercher les signes caractéristiques de celleci (ponction lombaire), et se rappeler que les lésions permanentes localisées y sont exceptionnelles. Enfin, passé 60 ans, la P. G. est très rare et le ramollissement très fréquent.
Avec la syphilis cérébrale. — Paralysies oculaires fréquentes ; signe d’Argyll Robertson, lymphocytose. Épreuve du traitement.
Avec la démence sénile. — Pas d’artério-sclérose, ou plutôt celle-ci n’est pas caractérisée proportionnellement à la démence et il n’y a pas de ramollissement ni de lésions en foyer.
Avec l’aphasie motrice et de Wernicke. — Bien que 1 aphasie complique souvent le ramollissement, il y a des cas où celle-ci ne s’accompagne pas de démence caractérisée. Rechercher les signes connus de l’aphasie et, comme l’on pourra, gêné par celle-ci, les signes de démence. Il est parfois très difficile de faire la part de l’une et de l’autre à moins que l’on ne se rallie à la doctrine de P. Marie.