CHAPITRE XII
DÉMENCE SÉNILE (i)
SoMHAiBE. — Rappel de Vinvolution xénile normale. — Affaiblissement de la mémoire actuelle, retour au passé; jugement moins fin.astocksintellectuel amoindri, travail intellectuel inférieur comme qualité ; sensations moins intenses, confusion de la réalité avec le rêve, tendance aux pseudo-souvenirs ; égoïsme du vieillard; érotisme fréquent; irascibilité et influençabilité.
Plusieurs exemples de démence sénile montrant l’amplification pathologique do ces signes. Un souvenir clinique montrant un mode de début de la démence sénile par un impair. Idées de persécution par oubli. — Un exemple d’idées de grandeur. Rappel des idées d’auto-accusation, etc. Durée très longue. Presbyophrénie de Wernicke; elle n’existe pas à part.
Exposé général.
Involution sénile normale. — Dans les cas purs de démence sénile, en dehors des signes de vieillesse banale, il n’y a aucun signe de lésions en foyer ; la démence est due à l’exagération de l’involution sénile normale par sclérose diffuse de l’écorce. Aussi est-il facile de la comprendre en se rappelant ce qui se passe à l’état physiologique :
1° Affaiblissement de la mémoire : difficulté des acquisitions nouvelles ; le vieillard s’occupe du passé, vit dans le passé et du passé, parle du passé, souvent avec insistance et rabâchage, car il a oublié qu’il a déjà raconté la même histoire. Au fur et à mesure qu’il vieillit, il se retourne de plus en plus vers son enfance, les souvenirs récents s’effaçant et remontant de plus en plus dans le cours de sa vie (Loi de régression de Ribot). Comme il connaît mal le présent et le comprend peu, il devient «laudator temporisacti. »
2° he jugement devient moins fin et certaines nuances échappent au vieillard, tant dans la sphère intellectuelle pure que dans les actes à accomplir, d’ou des erreurs et des « impairs. »
3“ Le « stock » disponible pour le travail intellectuel s’amoindrit par suite de cette perte de mémoire et du non renouvellement.
(f) Lébi, Z.e cerveau sénile. Congrès des méd. al. etneurol., de langue française. Session de Lille, 1906. Paris, 1906, p. 181.
DÉMENCE SÉNILE
L’utilisation de ce stock devient inférieure. Le travail est plus lent, pénible, moins fin, et tourne dans le même cercle des anciennes idées. Le vieillard comprend moins rapidement ce qu’on, lui dit et ceci, bien souvent, augmente les effets apparents d’une surdité réelle commençante. L’imagination constructive a diminué.
4“ Les sensations deviennent moins vives par l’affaiblissement de l’attention; le vieillard a souvent des illusions; la réalité l’occupe moins, les rêves et la réalité revêtent souvent pour lui la même intensité ; d’où la confusion fréquente des uns et de l’autre; d’où les pseudo souvenirs qui ont aussi pour autre source les erreurs spontanées de la mémoire.
5° Comme l’enfant, le vieillard est égoïste (il y a heureusemen des exceptions à cette règle), ou plutôt l’égoïsme paraît plus aisément avec l’àge, le vieillard étant moins maître de lui. Bien que parfois il sente qu’il n’est plus comme autrefois, il a toujours raison contre les autres et les soupçonne facilement de mauvaise volonté à son égard, pour peu qu’il ait eu une tendance à se méfier d’autrui et, quand il oublie, ce sont les autres qui se trompent ou le trompent. Aussi est-il souvent irascible, ne veut-il en faire qu’à sa tête, à tort et à travers, et, quand c’est un bomme, il arrive parfois que, sous l’influence de tendances érotiques, il se livre à des démonstrations ou même à des actes qui ne sont plus de son âge.
6“ La volonté faiblit, surtout dans sa ténacité ; aussi le vieillard est-il facilement influençable et facilement la proie d’intrigants qui le flattent, tandis que ses proches sont suspectés par lui.
Les observations suivantes vont montrer, les unes plus, les autres moins, en grossissement, tel ou tel des signes précédents et certains autres dont il serait plus difficile de trouver l’origine.
Démence sénile (1). — Mat... M., âgée de 88 ans.
23 février 1910 :
D. — Votre nom?
R. — Marie Mat.
D. — Où habitèz-vous?
R. — Avec ma mère.
D. — Quel âge a votre mère ?
R. — A peu près 80 ans.
D. — Et vous, quel âge avez-vous?
(t) Observation prise par M. May à la consultation de la Salpêtrière, puis dans le service du D' Réglas.
DÉMENCE Sénile
R. — 18 ans.
D. — Date de naissance ?
D. — Date actuelle?
D. — Quel îlge avez-vous?
R. -26 ans.
D. — Vous avez encore vos parents ?
R. — Mon père est mort. Ma mère vit encore.
D. — En quel mois sommes-nous?
D. — Sommes-nous en été ou en hiver ?
R. — En hiver.
D. — Comment savez-vous que nous sommes en hiver?
R. — Parce qu’il fait froid.
D. — Vous ôtes sûre de ne pas avoir plus de 26 ans ?
R. — Ohl oui, je n’ai pas plus (avec énergie).
D. — Nous sommes en 1910. Si vous avez 26 ans, en quelle année êtes- R. — .Te ne peux pas calculer.
D. — Quel âge avait votre mère quand vous ôtes née?
R. — A peu près 30 ans.
D. — Mais alors elle n’a pas 80 ans maintenant?
R. — Si.
D. —, Depuis combien de temps êtes-vous dans cette maison?
R. — Depuis un mois à peu près.
D. — Comment s’appelle cette maison?
R. —Je ne sais pas.
D. — Qu’est-ce que c’est?
R. — Une maison pour les malades.
D. — IjCs personnes qui sont avec vous dans cette salle, quelles maladies ont-elles?
R. — Des maladies comme tout le monde.
D. — Elles n’ont pas la tête un peu dérangée?
R. — Peut-être des fois.
D. — Dans quelle ville êtes- vous née?
R. — A Paris.
D. — Et moi, que suis-je?
R. — Un médecin.
D. — Pourquoi êtes-vous venue ici?
R. — Pour me guérir de mes maladies.
D. — Qui vous a conduite dans cette maison?
R. — ,Te ne me rappelle plus.
D. — Vous trouvez-vous bien ici ?
R. — Oui.
D. — Personne ne cherche à vous faire du mal?
R' — Non, au contraire. Tous sont gentils envers moi.
D. — Où êtes-vous née ?
DÉMENCE SÉNILE
R. — A Luxembourg.
D. — Jusqu’à quel âge êtes-vous restée à Luxembourg?
R. — Jusqu’à 12, 14 ans.
D. — Vous avez été à l’école ?
R. — Oui.
D. ~ Et après, où avez-vous été ?
R. — A Paris.
D. — Quel âge aviez-vous quand vous êtes venue à Paris ?
R. — A peu près 16, 18 ans.
D. — Depuis, qu’avez-vous fait ?
R. — Je suis restée à Paris.
D. — Quel métier faisiez-vous?
R. — Coutm’ière.
D. — Où travailliez-vous ?
R. — Chez nous, avec ma mère.
D. — Que faisiez-vous?
R. — Des robes.
D. — Combien gagniez-vous par jour?
R. — Peut-être trente sous, ü. — Vous êtes mariée ?
R. — Non.
D. Vous n’avez pas d’enfants?
R. — Non.
D. — Qu’est-ce que c’est qu’un ourlet?
La malade montre l’ourlet de son tablier.
D. — Pourquoi fait-on des ourlets ?
R. — Pour que ça tienne.
La malade ne sait pas lire le français.
3 4- 8 = 23 (en comptant sur ses doigts.)
Suite de jours correcte. En sens inverse, la malade va jusqu’à mercredi et ne se rappelle pas au delà ; elle ne sait-pas les mois de l’année. La malade reconnaît les objets usuels. Elle ne se rappelle plus le nom de la Salpêtrière qui vient de lui être dit cinq minutes auparavant.
D. — Quel âge avez-vous?
R. — Oh 1 je ne suis pas jeune ; j’ai plus de 40 ans ;j’ai 80 ans.
D. — Votre mère vit encore ?
R. — Oui.
D. — Quelle âge a-t-elle ?
R. — A peu près 80 ans.
R — Mais vous venez de me dire que vous aviez 80 ans ?
R — Oh ! non, j’ai à peu près 40 ans.
D. — Qu’avez- vous fait ce matin?
R. — J’ai fait des pelotes.
DÉMENCE SÉNILE
D. -T- Êtes-vous sortie ces jours derniers?
R. — Oui, je me suis promenée sur le boulevard.
D. — Quel boulevard?
R. — Je ne sais pas son nom.
D. — Il y avait des voitures qui passaient ?
R. — Oui.
D. — Vous n’avez vu personne de connaissance ?
R. — Non.
D. — Avez- vous vu des automobiles ?
R. — Oh ! oui, il y en avait partout.
D. — Quand était-ce ?
R. — 11 n’y a pas longtemps, peut-être un jour.
La malade ne reconnaît pas son lit. Elle ne retrouve pas les cabinets seule. Au bout de deux minutes, elle ne se rappelle plus la date actuelle qui vient de lui être dite ; quand on lui redit que nous sommes en 1910, elle manifeste le même étonnement que la première fois.
D. — Quelle est la plus grande ville de France?
R. — Paris.
D. — La plus grande ville de Belgique ?
D. — Que s’est-il passé en 1870?
D. — Vous ne vous rappelez pas la guerre avec les Prussiens?
R. — Non; si je n’ai pas inscrit, je ne me rappelle rien.
D. — Trouvez-vous que votre mémoire a diminué?
R. — Oh! je n’en ai plus du tout.
D. — Est-ce qu’il y a des gens qui sont plus vieux que leurs parents?
R. — Oh ! oui, il y en a.
D. — Ça ne vous paraît pas extraordinaire?
R. -- Oh ! non.
Artères dures. Pouls excessivement irrégulier.
Respiration pénible, à 63 par minute.
Réflexes conservés, mais faibles des deux côtés.
Ni trépidation épileptoïde, ni Babinski.
Pas d’Argyll.
Gâte par intervalles.
Marche avec difliculté et en boitant un peu de la jambe gauche.
Malade très propre, très bien tenue, s’exprimant correctement, avec beaucoup de politesse, mais à voix presque basse, la conversation paraissant pour elle un effort physique.
C est là une dëmence profonde, où on peut retrouver la méconnaissance du présent avec désorientation dans le temps et le monde extérieur, la tendance au report dans le passé, même très lointain, puisque la malade dit avoir 26 ans et avoir encore sa mère, nie avoir été mariée et avoir eu des enfants, et elle est grand’mère. Les points de repère manquant, la malade varie d’ailleurs assezd’un
DÉMENCE SÉNILE
moment à Tautre; il y a des faux-souvenirs lorsqu’elle parle de sa promenade sur le boulevard, de son travail aux pelotes. On n a pas constaté d’idées délirantes. La malade est évidemment très gravement atteinte somatiquement ; le cœur est en train de faiblir, mais elle n’a aucun signe de lésion en foyer, bien qu artério-scléreuse. Elle meurt quelque temps après par aggravation de sa myocardite.
La malade Duc..., dont je vais rapporter très brièvement les propos nous montrera une réduction encore plus excessive du stock des idées. Celles-ci qui remontent à une époque reculée apparaissent sous la forme de rabâchages, presque de stéréotypies verbales ; la malade ignore tout du présent. On constatera aussi qu’elle sait par moments avoir perdu la mémoire.
Due..., âgée de 76 ans (1).
Vendredi 10 juin 1909 :
I). Comment ça va, Madame?
R. — Tout doucement. Je suis venue toute seule à Paris avec un petit cheval. Il m’a emmenée à Chambéry. J’ai été placée tout de suite.
D. — Où sommes-nous ici?
R, — ,1e ne pourrais pas vous le dire, je deviens vieille.
D. — Quel âge avez- vous?
R. — Dans les 16 ou 18 ans. Je ne peux pas vous dire aujuste. Je suis venue, le l" janvier rue de la Nation, n" 10. Et puis après cela je me suis mariée. J’ai vu un homme, je l’ai pris.
D. — A quel âge est-11 mort?
R. — Y a bien 16 ans.
D. — Quel âge.
R. — Je ne pourrais pas vous dire.
D. — En quelle année êtes-vous née?
R. — Je ne sais pas. Je peux pas vous dire. Depuis la mort de mon mari, j ai bien perdu la mémoire.
D. — Vous avez des enfants. Quel âge ont-ils?
R. — Ils travaillent à Paris, dans les champs. Je perds la mémoire beaucoup vous savez.
D. — Savez- vous la date ?
R. — .Te ne sais pas non plus. On m’appelle madame Cat..., n” 10.
D. — Où êtes-vous née?
R. — En Savoie.
D. — Dans quel pays?
R. — Rue de la Nation, n» 10.
D. — Vous me dites que vous êtes née en Savoie?
R. — En Savoie, mais je suis venue â Paris, rue de la Nation, n= 10. Depuis
(1) Cette malade et les suivantes m’ont été obligeamment montrées par mon collègue Séglas.
DÉMEffCE SÉNILE.
la mort de mon mari, j’ai perdu mon moral comme j’aurais perdu une pomme de terre.
D. — Que faisait votre mari?
R. — Emballeur.
D. — Vous avez des enfants?
R. — Deux fils et trois filles. Dans un bon âge, six, sept ou huit ans.
D. — Sont-ils mariés.
R. — Mais oui, très bien comme il faut, rue de la Nation, n° 10.
D. — Avez-vous des petits-enfants?
R. — J’en ai eu une dizaine. Je les ai nourris, rue de la Nation, n«10.
D. — Etes-vous contente ici ?
R. — Pas mal... Oh 1 oui, je suis venue jeune à Paris, je suis venue tirer les pis des vaches chez un nourrisseur.
D. — Quel nourrisseur ?
R. — Rue de la Nation, n“ 10.
D. — Où vous êtes-vous mariée?
R. — Eh bien, rue de la Nation, n” 10. .le me suis mai’iée d’abord en Savoie, et puis je me suis remariée à Paris, rue de la Nation, n» 10.
Il est impossible de lui tirer autre chose que ces rabâchages si limites sur son mariage, sur ses enfants, sur la rue de la Nation, n» 10.
Voici maintenant une autre 'démente, Rou..., âgée de 75 ans, qui est moins Las que les précédentes et sur laquelle on a pu essayer quelques tests. Elle sait encore un certain nombre de faits sur la guerre de 1870, car elle est de Metz et a souffert de la guerre, mais les faits récents elle les ignore. Elle sait la date exacte de sa naissance, mais se croit âgée de 83 ans ; elle arrive, en étant aidée (et comme on lui dit l’année où nous sommes, 1910), à calculer qu’elle a 75 ans ; elle sait encore une partie de la table de multiplication, mais elle est incapable de faire une addition simple et priée d’écrire la phrase suivante : «je suis née le 26 mal 1835 », elle ne peut écrire qu’un gribouillis digne d’une paralytique générale. Des séries de six chiffres, elle ne se rappelle que quelques-uns, à peine quelques mots des séries de mots ; elle ne donne que des explications tout à fait enfantines des images qu’on lui montre etdont elle reconnaît mal la nature et le sujet. Pourtant, d’après les renseignements fournis et ses réponses on voit qu’elle a eu une certaine instruction et de l’éducation. La mémoire du passé est donc relativement conservée, mais le pouvoir de l’acquisition est très affaibli ; l’exercice de l’intelligence est très défectueux, la perspicacité est très amoindrie, mais il ne par aît pas y avoir tendance aux faux souvenirs .
Chez M^' Esc..., dont la mimique est très vive, c’est le bavardage incohérent avec faux-souvenirs ou pseudo-souvenirs qui attire l’attention. Elle sait son âge, est très satisfaite d’elle-même, a encore de l’esprit relativement, sait qu’elle perd la mémoire, mais ne s’en inquiète pas. Une fois lancée elle ne «arrête plus et monologue toute seule, souvent même la nuit.
.2 décembre 4940 :
Mais où est-elle donc? Elle n’est pas là. Ah ! j’ai trop chaud.
— Comment vous appelez-vous?
DÉMENCE SÉNIiK.
R. — Esc...
D. — Quel âge avez-vous?
R. Près de 100 ans : j’ai 78 ans. Je suis de 1832, née à minuit.
D. — D’où venez-vous? en quelle année sommes-nous?
R. — Je ne sais pas, je n’ai plus de mémoire. Et ma fille va venir me voir et me prendre. Elle est à Limoges et ne viendra pas.
D. — A quoi vous occupez-vous ?
R. — A rien. On ne travaille pas à 78 ans.
D. — Où êtes-vous ici ?
R. — Je ne sais pas.
D. — Et ce monsieur, le connaissez-vous?
R. — Non, c’est certainement un médecin.
D. — Vous lisez?
R. — Oh! je n’y vois plus rien. Je connais une dame qui a six mois de plus et qui a les même idées; nous parlons ensemble.
D. — Allez-vous vous promener?
R. — Non, je ne sortirai qu’avec ma fille.
D. — Mais hier, vous êtes allée vous promener?
R. — Ah ! je ne sais pas.
D. — Et ce matin?
R. — Une dame m’a donné 2 francs pour acheter de la pommade pour teindre les cheveux; je rencontre alors le jeune homme qui est avec le commissaire de police et il m’a dit de les garder tant qu’on ne me les réclamerait pas. Car je ne me rappelais plus quelle pommade il fallait que j achète. Aussi je n’accepte plus d’argent pour faire des commissions.
D. — Mais quand tout cela?
R. — Je n’ai plus de mémoire.
D. — Et votre fille, l’avez-vous vue, et quand?
R. — Je ne me rappelle plus . Ma fille m’a défendu de sortir sans elle,
mais je suis sortie avec des gens comme il faut.
D. — Où êtes-vous allée?
R. — Je ne sais pas.
J’ai été soignée avec un médecin très souvent. Et à un monsieur je lui ai dit qu’il est très vilain; cela pour voir s’il avait le caractère bien fait, car il était beau garçon.
J’ai une bonne instruction, mais en plus des autres j’ai quelque chose : le bon Dieu me protège.
Maintenant je ne sortirai jamais sans ma fille, car j’ai peur. Je vois dans la figure des gens ce qu’ils sont. Mais je ne veux pas me fatiguer inutilement à regarder les gens. On m’a dit que j’étais folle, mais si j’étais folle je ne le saurais pas. Je n’ai, pas un talent extraordinaire et je suis bête. J’ai reçu mon instruction et mon éducation dans un couvent, situé faubourg Duthuel.
D. — Où était-ce?
R. — Je ne sais pas.
D. — Que faisiez-vous ?
R. — J’étais pompière chez un tailleur.
D. — Et de votre enfance, que savez-vous?
DÉAIENCE SÉNILE.
R. — Oh I je me rappelle avoir eu une bonne que j’appelais maman Félicie. Je n’ai pas d’instruction, mais je ne suis pas du tout illettrée.
D. — Qu’est-ce que c’est que la Salpêtrière?
R. — Je ne sais pas. Je ne me rappelle plus. Je vais bientôt voir le père
Eternel . Saint Antoine de Padoue ne plaisait pas à tout le monde parce
qu’il était noble; moi je suis roturière.
Comme type de démence sénile avec prédominance de fauxsouvenirs, et de pseudo-souvenirs, je rappelle l’observation de cette dame Hei..., dont j’ai longuement parlé plusieurs fois, mais que je ne reproduis pas ici.
M. Sub..., vieillard de 90 ans, avec extrêmement peu de déficit intellectuel, va nous montrer quelques autres particularités intéressantes. C’est ainsi qu’il a des moments d’agitation et d’excitation ; il fait des promenades qui ne sont pas raisonnables pour son êge, encouragé par sa vieille bonne qui le flatte, et malgré les remontrances de sa famille. 11 a aussi des préocupations érotiques, qui heureusement n’ont pas de conséquences extérieures à son domicile ; il adresse des déclarations aux bonnes de ses enfants ; il cherche à les embrasser dans les coins ; il leur écrit dés lettres en leur demandant rendez-vous dans un style relevé et littéraire qui n’est sûrement pas apprécié des destinataires; cela indique bien un affaiblissement du jugement chez ce vieillard qui ne comprend pas le ridicule et le répugnant de ces amours ancillaires et séniles. Ce même vieillard a fréquemment, quand il se promène dans son jardin il la campagne, des illusions de la vue qui lui sont parfois désagréables quand il s’en rend compte.
A propos de ces erreurs du jugement qui peuvent parfois être très précoces, et frapper l’entourage du malade dont la perte de mémoire attire moins l’attention au début, je me rappelle une vieille dame, Mme Gro... que j’aiconnue autrefois, et chezlaquelle un des premiers signes révélateurs de la démence sénile commençante fut une faute grave dans la composition d’un menu.
.Mad. Gro..., à un grand dîner qu’elle donna, s’obstina, malgré les représentations de sa fille, à faire figurer sur la table du « fromage de cochon », qui faisait un contraste plutôt bizarre avec les autres mets très raffinés. La fille de la malade dut prévenir les invités de l’impair commis par sa mère. Cette même dame avait toujours été très peureuse ; dans les dernières années de sa vie, très démente, il lui arrivait de se lever la nuit, malgré la surveillance dont elle était l’objet, et de se précipiter à la fenêtre pour crier au feu, à l’assassin, croyant voir l’incendie ou des individus qui la poursuivaient.
D’autres se plaignent d’être volés, car ils ont oublié où ils ont caché leur argent ; ils font des scènes à leur famille et à leurs domestiques.
ils DEMENCE SÉNILE'.
D’autres ont des idées de grandeur, comuie le uiontre le fait suivant ;
Ral..., charpentier, âgé de 62 ans, complètement dément, que j’ai vu à Bicêtre, avait été à la Préfecture de Police demander à voir le Président de République: « Je devais être décoré par le Président de la République du grade de la Légion d’honneur pour avoir fait fusiller un soldat. » Il a dit un jour à sa femme de ne pas bouger, qu’on allait être en or. Un autre jour, au milieu des propos incohérents qu’il tient, il proclame tout à coup qu’il a 400 milliards ; avant son entrée à Bicêtre il était agité et excité, filait de chez lui et s’égarait dans les rues.
D’autres ont enfin des idées d’auto-accusation, do ruine, tout comme le vieux Thu... que j’ai cité (voyez p. 42), dément plutôt artério-scléreux et débile par-dessus le marché, qui restait dans son lit et accueillait chaque visite par la monotone histoire de ses accusations stupides contre lui-mème. Il a fini par se tuer par imitation, comme je l’ai dit. Son état mental avait relativement peu baissé. — C’est pour ces cas encore moins marqués au point de vue démentiel et commençant de bonne heurequ’on a réservé le nom de délire présénile (Kraepelin), qui peut être aussi bien d’auto-accusation que de persécution proprement dite; j’en citerai un cas plus loin aux Folies systématiques de persécution. Quelques-uns manifestent des idées hypocondriaques ou de négation, etc.
Seulement il est permis de se demander si l’on peut rattacher ces délires à la sénilité proprement dite ou à l’artério-sclérose, ou encore s’il n’y a pas seulement une marque particulière apportée par l’involution à des types cliniques variables Je ne fais que soulever ce problème qui ne rentre pas dans le cadre esclusivement clinique de ce livre, et que par suite j’envisagerai comme pratiquement résolu par la troisième hypothèse.
Pour revenir à la démence sénile proprement dite, le cours de cette démence, qui s’aggrave fatalement de jour en jour, peut être très lent, de quelques années à vingt ans, cbmme chez la vieille dame Hei... que j’ai citée plus haut.
Il est parfois interrompu par des périodes aiguës de confusion avec délire de rêve, qui rappellent le délire alcoolique, çt que VVernicken’apas très clairement décrites sous le nom de presbyophrénie. Wernicke avoue que des épisodes analogues peuvent se montrer en dehors de tout affaiblissement intellectuel. Je crois, en me fondant sur le cas que j’ai rapporté p. 333
DÉMENCE SÉNILE
et sur d’autres que j’ai vus à Bicêtre, qu’il s’agit souvent d’autointoxications ou d’infections le'gères qui trouvent dans le cerveau du vieillard un terrain tout pre'paré, surtout quand ce cerveau est déjà atteint de sclérose diffuse ou de ramollissement, mais qui peuvent guérir malgré cela, pourvu que l’on intervienne rapidement. En somme, cette presbyophrénie n’existe pas comme type clinique distinct.
Exposé général.
La démence sénile est liée à la sclérose diffuse du cerveau, exagération delà dégénérescence sénile normale.
Elle ne s’accompagne pas, sauf complications le plus souvent tardives, de signes d’artério- sclérose marquée ni de lésions en foyer, ce qui la distingue de la démence avec ramollissement.
Elle est caractérisée par :
Signes mentaux. — L’affaiblissement du pouvoir de fixation, amnésie actuelle, amnésie continue, la perte des souvenirs anciennement acquis, amnésie de conservation, rétrospective, en commençant par les plus récents; les pseudo-souvenirs, la diminution de la perception et de l’attention, la désorientation, l’affaiblissement ou la perte du jugement, la baisse de la qualité du travail intellectuel, conséquence des signes précédents ; ce travail ne porte guère que sur des notions anciennes, d’où report fréquent dans le passé (qui peut aller jusqu’au puérilisme) et rabâchage avec méconnaissance du présent; la diminution et la perversion des émotions et des sentiments avec irritabilité, excitabilité, agitation, bavardage, ou au contraire apathie ; idées délirantes diverses, absurdes, mobiles, incohérentes, exceptionnellement relativement systématisées (plutôt dans la période dite présénile). Tendances diverses, érotisme, prodigalité, avarice, colères, opposition et suggestibilité; fugues, etc., etc.
Signes physiques. — Les signes physiques sont ceux de la sénilité ; de plus, il y a fréquemment insomnie ou somnolence, gâtisme à la fin, quelquefois voracité.
Formes. — Simple; avec pseudo-souvenirs prédominants, parfois avec perversion de l’imagination délirante; avec grandeur; avec persécution ; avec auto-accusation, etc.
Complications — Artério-sclérose, pneumonie, broncho-pneuraonie, troubles vésicaux, alcoolisme (chez les malades d’asiles d’aliénés et les hospices de vieillards).
DÉMENCE SÉNILE
Marche fatale. — Mort par cachexie sénile, artério-sclérose, pneumonie, etc.
Durée. — Jusqu’à vingt ans.
Diagnostic. — Paralysie générale, l’àge et les signes spéciaux delà P. G.; Alcoolisme chronique, parfois délicat ; commémoratifs, signes spéciaux de l’alcoolisme ; Psychose de Korsakoff alcoolique: rechercher les névrites; Ramollissement', lésions en foyer, artério-sclérose marquée (1); Mélancolie et délires de persécution et autres: ne peuvent être distingués que si avec eux il n’y a pas de démence du tout (Je dois dire que la question n’est pas si claire si on admet que certains de ces délires préséniles ne sont que le début de la démence sénile).
Traitemerd. — Symptomatique : veiller aux fugues, aux captations d’héritage, aux tendances Surveiller lesurincs.
L’internement ne s’impose que chez ceux qui ne peuvent être surveillés suffisamment chez eux ou dans les hospices de vieillards.
(1) L’erreur avec la démence artérielle ne serait vraiment que de peu d’importance. Il y a souvent coexistence des deux.