ORIGINE DE LA FAMILLE A
que la première enfance fut passée, ils en firent leurs confidents et leurs amis. C'est, d'ordinaire, moins un principe ou une théorie qu’une question de commodité personnelle qui empêche cet exemple d’être suivi. C'est si ennuyeux de répondre aux mille questions puériles qu’un gamin, ainsi élevé, ne cesse de poser ! Ces pères, dont je parle pour les louer, ne reculaient pas devant cet ennui-là ; ils firent de leurs fils leurs jeunes associés ; ils ne gardèrent que le droit de conseil. Ils ne se bornèrent pas, par exemple, aux instructions et aux avis contenus dans la morale en action. Ils prirent la peine d'enseigner à leur fils que boire immodérément du vin, c'est mal d’abord, mais c’est dégradant et dangereux ensuite. Pour leur recommander la chasteté, ils ne firent pas intervenir la mémoire de saint Louis de Gonzague ; ils expliquèrent à ceux qui porteraient leur nom qu'il n’était guère possible de se départir de la sagesse qu’ils leur recommandaient, sans déshonorer ure femme jusque-là peut-être aussi respectable que leur mère, sans pervertir une jeune fille qui, en somme, était la sœur d’un brave garcon qui les valait bien, ou sans se résigner au contact de femmes dont le cœur était aussi banal que le corps, et entre les mains desquelles ils laisseraient ces bienfaisantes illusions et ces nobles enthousiasmes qui donnent l’éternelle jeunesse à qui sait les conserver. Lorsque le moment des devoirs virils arriva, ces parents donnèrent au fils dont ils allaient se séparer de larges moyens de travail, et lui montrant l'horizon, ils lui dirent : « Marche, nous sommes là pour panser tes blessures si tu es atteint, pour t'applaudir si tu triomphes, pour te donner un abri si tu dois fuir, pour te conseiller si tu le demandes », et ces parents-là n'ont peut-être pas fait des députés, des ambassadeurs, ils ont faits des hommes forts, honnêtes et humainement vertueux. t Une majorité bien plus grande encore des pères de famille
agit sans principes déterminés et sans théories assurées. Ils cherchent des systèmes d'éducation qui s'appliquent à la nature de leurs enfants. Ils paraissent ainsi admettre la doctrine de la prédestination. Que veut dire, en effet, cette nature de l'enfant ? Est-ce qu’elle ne résulte pas, et toute entière, de l'éducation, des habitudes, des exemples et de l’hérédité ? Nous voyons l’Angleterre appliquer indistinctement à tous les jeunes citoyens le même système de confiance, de liberté, de ménagements de la dignité personnelle. En France, sauf les exceptions, nous condamnons nos fils à une incarcération de huit ans. On voit donc que le système de l'éducation adaptée au tempérament n’est guère plus conforme à la pratique qu’elle ne l’est à la raison. Mais c'est surtout avec cette dernière qu'elle fait mauvais ménage. Vous admettez que votre fils naît avec des instincts bons ou mauvais. S’ils sont bons, vous n’avez qu’à les cultiver et à les développer chez vous. S'ils sont mauvais, croyez-vous que l’internement dans un lycée où l’on ne fera que le bourrer de mathématiques ou de latin, puisse beaucoup pour les réprimer ? Sous prétexte qu'il n’est pas assez fort pour supporter la liberté, vous l’emprisonnez. Ne trouvez-vous pas qu’il vaudrait mieux tàcher de lui donner cette force qui lui manque?
L'éducation, d’ailleurs, est pleine de ces manques de réflexions. Nous sommes faits pour vivre avec la femme, pour trouver en elle la force et, le charme de notre vie. Dans notre existence, nous la rencontrerons sans cesse. Et l’on commence par nous faire vivre huit ou dix ans entièrement séparés d'elle! Le résultat, on le connaît ! Le jeune homme qui sort du lycée voit dans tout le sexe opposé au sien des êtres d’une autre nature ; il ne peut s'approcher de l’une d’elles sans trouble et sans émoi. Sa pensée en fait autant de divinités, s’il est bon, ou de courtisanes, S'il est mauvais. Il en vient même, et c’est le comble,