CHAPITRE III
L'éducation des hommes leur apprend une partie de ce qu’ils doivent savoir. Bien qu’elle soit prodigieusement incomplète, elle agit, du moins, dans le sens indiqué par la raison. L'éducation des filles offre, au contraire, un curieux phénomène ; elle consiste à les empêcher d'apprendre, et une jeune fille n’est réputée bien élevée qu’à la condition de ne rien savoir de la vie. Le mystère sacré de la maternité est réputé honteux et ce n’est qu'au moment où elle va en exercer les devoirs que, dans un entretien de quelques minutes, sa mère essaie de lui apprendre ce qu'elle a mis vingt ans à l’empêcher de savoir.
Si c'était seulement les nécessités matérielles de l’espèce humaine qu’on lui cachât, le mal serait moindre ; mais ce sont toutes les conditions morales de l'existence féminine auxquelles on se refuse à l’initier. Elle est appelée à jouer, dans le ménage et dans la famille, un rôle au moins égal à celui de l’homme et il serait assez naturel qu'elle l’étudiât. On se garde bien de lui en donner la possibilité, et si les mœurs étaient, en réalité, ce qu'on prétend qu'elles sont, il ne serait guère plus sage de se marier que de monter dans une voiture conduite par un aveugle.
Et encore si cette ignorance était réelle, le système pourrait être mauvais, absurde, pernicieux, mais il serait complet! Il donnerait des fruits, funestes peut-être au début, mais qui finiraient, étant un élément vrai de la vie sociale, par s’accommoder à celleci. Mais, point du tout. Les jeunes filles ne sont pas tenues dans
un tel esclavage qu'elles ignorent ce que l’on prend tant de peines pour leur cacher. Elles le savent mal. C'est tout le résultat que l'on obtient. Au lieu de connaître cette union des sexes dont on leur fait un mystère sans savoir pourquoi, elles la devinent. Elles y joignent l'attrait de l'inconnu. Leur imagination la pare, ou la défigure, de toutes ces inventions dont est fertile un cerveau de vierge. Leur tête s’excité dans une sorte de mysticisme sexuel. II serait si simple de les élever pour la fonction qui leur est dévolue, de leur dévoiler les conséquences de l'instinct reproductif, de leur décrire le rôle qu'elles joueront comme compagne, comme associée, comme épouse de l’homme. On s’en garde. Elles en sont réduites aux conjectures, aux enseignements pervers de camarades plus âgées. Ces jeunes âmes, qui devraient être faites de lumière et de pureté, en arrivent à voir dans cet acte qui les a créées, dans cet acte qui les fera mères, ou la satisfaction d’un instinct vicieux ou une bassesse dégradante.
Si l'on supposait atteint cet idéal d’innocence que l’on parait avoir en vue, les bases de la société seraient absolument changées. Il n’y aurait plus de chasteté féminine à moins d’en revenir à la réclusion des femmes. Nos filles seraient livrées à la discrétion des hommes. On ne se défend pas contre un danger dont on ignore l’existence. Vous les voyez tous les jours permettre qu'on enlace leur taille, qu’on leur baise Ia main. Pourquoi réserveraientelles d’autres parties d’elles-mêmes, si elles ne savaient pas qu'il existe un acte grave, respectable et qui, précisément pour cela, doit être précédé d’une union solennelle et éternelle entre ceux qui l’accomplissent. Elle se gardera elle-même si vous lui dites les conséquences de cet abandon. Elle se livrera sans défense si elle ignore en quoi elle peut succomber.
Cette fausse loi sociale, comme toutes les mauvaises lois, a pour palliatif le peu de respect qu'elles inspirent. Très heureusement, nos filles savent, au moins, qu'entre elles et un homme, il peut se passer un je ne sais quoi de mystérieux, de prestigieux qui est un gros péché devant Dieu et un gros crime devant la morale. Elles ne connaissent pas la nature exacte du péril qu’elles courent près d’un homme, mais elles savent qu'il y en a un. Si elles sont attachées à leur devoir, elles se mettent à l'abri de ce danger en fuvant les hommes. Le beau résultat que nous obtenons Jà ! Cette femme, qui devrait donner à un homme toute la partie élevée, noble, divine de son existence, passe la première fraction de sa vie à voir en lui comme une sorte de bête fauve qu'il faut craindre, de bête immonde qu'il faut fuir. Et encore je suppose là qu’elle respecte ces devoirs qu’on lui crée! Mais alors que la curiosité est le propre de ces créatures toutes d'imagination, vous dérobez derrière un voile ces lois naturelles si grandes et si respectables. Il ne vous sert à rien de vous rappeler l’histoire d'Eve et la légende de Barbe-Bleue. Vous ajoutez l'attrait du mystère à l'impulsion des sens qui viennent d’éclore et vous croyez qu’elle aura du repos jusqu’au moment où elle saura ou croira savoir. Point! Son imagination, sans cesse en travail, mettra quelque chose de monstrueux à la place de la vérité et c’est souvent à l'instant même où cesse la virginité matérielle que renaît l’innocence morale.
L'on trouve une preuve de cela dans le degré de moralité d’un jeune collégien et celui d’un viveur à outrance. Il est un fait certain aux yeux de tout observateur : c’est que, si l’on peut impunément confier une jeune fille au galant homme déjà mûr pour lequel les amours libres n’ont plus de secret, il serait plus que téméraire de la confier à un adolescent de quinze ou seize ans, qui verrait en elle la personnification des rêves malsains du dor-
toir. Et pourquoi cela ? Parce que le viveur connait le prix de la vertu des femmes, qu'il voit dans cette vertu la base nécessaire de toute famille ec de toute société, qu'il voit dans ces femmes les égales de sa mère, de sa sœur, de ses filles; surtout parce qu'il sait qu’abuser de cette enfant serait commettre une action par tous jugée honteuse, qu'il ne saurait avouer sans honte, et qu'un honnête homme ne consent pas plus à rougir de ce qu’il cache que de ce qu'il avoue. Et ce qui s'applique aux hommes s’applique aux femmes. Comment peut-on espérer qu’elles respecteront cette loi de chasteté alors que bien loin d’en connaître la nécessité, elles en ignorent la nature exacte? L’on craint, dit-on, de fournir des aliments à leur imagination débordante. En quoi l’enseignement chaste et grave que donnerait une mère peut-il exciter les jeunes esprits? Perversion, je crois, par son étymologie, signifie une erreur de voie, et c’est ce que l’on crée comme à dessein. Leur intelligence chercheuse ne peut que s’égarer. Et, de même que ce sont les pays inconnus qui nous attirent, dont le nom seul éveille en nous des idées troublantes, de même l'obscurité qu’on entretient sur cet ordre de nécessités naturelles les présente à l’œil des jeunes filles comme d’un ordre différent de celles auxquelles elles obéïissent tous les jours, et grise leur conscience lorsqu'il s’agit de les juger.
Une autre sorte de péril en dérive, sur laquelle nous aurons à revenir en parlant du mariage. Volontairement, à tous ces inconnus qui troublent la jeune épouse, lorsqu'elle cesse d’être une enfant, lorsqu'elle quitte la maison d’un père pour diriger celle d’un époux, lorsqu’en un mot elle abandonne le nid paternel pour s'en construire un à soi et le défendre contre les rigueurs de la vie, on en ajoute un autre plus troublant parce qu'il est plus
immédiat. Alors que du premier baiser dépendent l'existence de ces deux êtres qui s'unissent à la face du monde, l'avenir des enfants que Dieu leur donnera, la manière dont ils accompliront leurs devoirs envers cette société qui préside à leur union, vous y soumettez la jeune fille pleine de terreurs, le jeune homme plein de timidité. Ils s’ignorent mutuellement. Le malentendu est aussi aisé qu'une erreur de route dans un pays inconnu, mais il est irremédiable. Ce n’est pas assez de l'émotion, de la souffrance que la nature à placées au seuil de la vie conjugale, vous y ajoutez l’étonnement. Combien de fois n’y avez-vous pas ajouté la répulsion? Le préjugé sur ces matières est tellement fort qu'il m'enchaine à présent même. Je ne connais pas de sujet plus important. [l n’en est aucun qui doive tenter davantage le physiologiste, que des circonstances particulières ont mis à même de joindre à cet égard la réflexion et l'observation. Pourtant, je dois couper court à cette étude.
Je n’y ajouterai qu’un mot. C’est un lieu commun que d’appeler chaste pureté, pudeur exquise, adorable innocence, l’ignorance d’une jeune fille qui se figure, à dix-sept ans, être née sous un chou. Cette pudeur, cette pureté et cette innocence lorsque, par hasard, elles sont sincères amènent les réflexions les plus choquantes du monde. Il faut être un libertin ou un imbécile pour trouver plaisants les propos d’une jeune fille lorsqu'elle s’'émerveille que sa chatte ait fait des chats ou que l’on accuse le valet de chambre de l’engraissement maladif de la cuisinière. Qu'il me soit permis d’avouer que je n’entends ces phrases qu'avec une profonde indignation, si ce sont des artifices de prudes, avec une douleur plus profonde si celle qui les dit les pense. Je songe alors que cette niaise sera femme dans quelques semaines, mère dans quelques mois, je plains le mari qui confiera son honneur à cette caisse sans serrure, je plains les enfants qui
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devront tout apprendre de celle qui saura le vice avant de connaître la nature.
Il est très probable que si la Société tout entière avait adopté les idées etles mœurs des classes qu’on appelle supérieures, elle aurait été, depuis longtemps, secouée par des convulsions qui auraient fort ressemblé à un écroulement. Grâce au ciel, l’immense majorité vit d’une existence moins factice et na pas pu s'éloigner aussi audacieusement des vœux de la nature. Toutes les classes laborieuses honorent et pratiquent la pudeur et la chasteté. Elles ne sont pas arrivées jusqu’à leur confondre l’ignorance.' Dans le monde paysan, l’homme vit avec la nature; il ne peut lui venir à l’idée de la dénoncer comme immorale. Chez les ouvriers des villes, le cœur est trop simple et l’âme trop droite pour admettre ces dissimulations qui ne trompent personne. fci et là, les enfants des deux sexes croissent librement ensemble, ils savent d’où ils viennent et n’en respectent pas moins CeUX qui les ont engendrés. Le résultat ne se fait pas attendre. Je n’entends pas parler du plus ou moins de chasteté, car c’est une question fort difficile de savoir si cette vertu éclôt mieux dans les salons que dans les ateliers, mais je pense au rôle social de la femme, et, il n’est pas douteux que l’ouvrière ou la paysanne est autrement utile à son mari, aux siens, à ses sembiables que l'élève du Sacré-Cœur, mariée aux sons du grand orgue. L’époux et sa femme dans le « peuple »,— puisque les inutiles ont laissé ce grand titre à l’ensemble des producteurs — forment réellement un individu complet qui ne peut se scinder. L'homme ne peut y vivre seul. La femme seule y est un rare phénomène. Cela tout simplement, en vertu de ce principe terre-à-terre qu'on ne fait bien un métier que lorsqu'on l’a appris et qu'être la compagne et la ser-
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vante d’un homme est un métier aussi difficile que beaucoup d’autres.
Voyez donc cette vaillante paysanne qui vient de prendre ses seize ans! On lui fiance un jeune homme des environs. Mon Dieu ! Elle ne doit pas chercher en lui des qualités poétiques, des sujets à rêveries. Elle l'aime tout d’un coup, un peu comme’ son maitre, beaucoup comme un inséparable compagnon de travail et aussi, parce qu'il sera... je voudrais bien employer un mot, noble à mon avis Comme tout ce qui est naturel, qui exprimerait la part d’animalité qui très heureusement est au fond de nous..., mettons : son « homme ».
Elle sait très bien les devoirs qui vont lui incomber. C’en est fini des coquetteries plus ou moins conscientes ; il va falloir faire sa maison agréable, veiller à sa nourriture, le soigner s’il est malade, l’encourager s’ilest las,le consoler s’il souffre. Dans cette vie de rudes labeurs, elle va mettre l'indispensable grain d’idéal. Elle lui donnera les seuls plaisirs sensuels que puisse connaître ce travailleur pour lequel le chant des oiseaux n'est qu’un présage atmosphérique et la lune, brillant dans un ciel sans nuage, qu'une menace de gelée. Elle n’en rougit pas. Elle prend au sérieux, naïve créature, l’union civile et la bénédiction du prêtre. Elle ne reconnaîtra jamais que c’est une action honteuse que celle pour laquelle Dieu et les hommes l’ont mise aux bras de son mari. Elle sait très bien que ses flancs robustes sont faits pour engendrer, sa gorge féconde pour allaiter ses enfants. Elle le sait et déjà avant le mariage elle en prévoit l'avenir. Voyez-là, au lendemain de ses noces, comme elle est calme, comme elle est sereine.
Si l’on compare cette histoire de tous les jours au petit roman du mariage mondain, à qui restera l’avantage? Si tant d’unions dans les classes élevées sont pleines de désillusions, n'est-ce pas
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parce que les illusions préalables ont été soigneusement entretenues ? Nos filles se marient pour être libres. Ce n’est pas à elles qu'il faut rappeler que lafemme doit servir son mari. Elles l’épousent tout justement pour le contraire.
On m'’objectera les unions déterminées par l'amour entre deux êtres d'esprit cultivés et de mœurs raffinées. Je sais bien, certes, que lorsque l'éducation nous rend capables de sentir mieux, que lorsque l'habitude des pensées hautes et sereines a perfectionné notre nature, ce bonheur de l'amour partagé en est bien plus complet. Je sais aussi que si deux fiancés doués des supériorités de l'intelligence, dégagés des nécessités matérielles qui nous rabaissent, en viennent à s'aimer, un tel amour aplanit tous les obstacles et que les étonnements, redoutables dans d’autres cas, se transforment ici en enchanteresses surprises. Mais parce qu'il existe quelquefois de ces mariages où le ciel corrige les résultats de l'éducation, cette éducation n’en est pas moins dangereuse. Les étoiles n’empêchent pas la nuit.
Notre nature morale est formée très évidemment de trois facteurs : l'éducation, l’hérédité et les instincts inhérents à tout être organisé. Ces derniers sont immodifiables. Nous venons de voir que l'éducation reçue par nos filles va directement contre les intérêts sociaux. Malheureusement, en se reproduisant à travers les générations, cette erreur fait de l’hérédité une source plus puissante encore de dangers, ou du moins d'obstacles. Ce n’est pas assez dire que d'appeler l’habitude une seconde nature. Elle est la nature elle-même, car où donc en prendrions-nous une autre? Tout ce qui, en nous, paraît inné est le fruit de l’hérédité et, si l’on veut, de l’éducation reçue par les générations qui nous ont précédés. Je regrette très sincèrement que la nature de ce livre m'interdise toute incursion dans le domaine physiolo-
gique. Mais, tout en restant dans le champ qui lui est assigné, nous pouvons trouver, avec Lamark et Darwin, dans l’hérédité le fondement de certaines forces que nous appelons instincts et qui seraient inexplicables sans elle. Nous pouvons emprunter au dernier, pour éclaircir notre pensée, un de ses exemples les plus frappants. |
Il s’agit de ce don singulier, mais irréfutable, que possèdent les femmes et que l’on appelle intuition. Souvent, il arrive que nos compagnes jugent ou, pour mieux parler, devinent que telle affaire est mauvaise, que tel homme est indigne de confiance, et cela sans qu'elles puissent en donner une raison, comme si elles en étaient prévenues par une sorte de voix intérieure.
Le savant anglais trouve l’origine de cette faculté exclusive à l’autre sexe dans les nécessités de la période barbare: A cet âge de l'humanité, dit-il, la vie humaine était sans valeur. La raison la plus futile déterminait un meurtre. Au retour du guerrier, son épouse devait deviner à l’expression de son regard, à l'attitude de sa démarche, si les chances de la guerre ou de la chasse lui avaient été favorables, si sa jalousie n'avait point été excitée, en un mot, quelles étaient ses dispositions lorsqu'il franchissait le seuil conjugal. Gare à celle qui se trompait! Un coup de hache l’étendait sans vie, avant qu’elle eut pu transmettre à ses enfants et la férocité de leur père et sa faiblesse à elle. Celles-là seulement survécurent qui possédaient ce don précieux. Affiné par la culture, il s’est transmis de génération, s'appliquant de moins en moins aux dangers qui menacent la vie, pour prévoir de plus en plus ce qui menace nos biens, nos aises et notre situation sociale.
Cette explication de l’indiscutable privilège prouve, jusqu’à l'évidence, la puissance de l’hérédité. Elle démontre combien sont funestes les habitudes d’esprit qu’une éducation toujours pareille transmet à nos filles. Il ne suffirait plus aujourd’hui de la rempla-
cer par une éducation saine, intrinsèquement bonne. Nous avons, non pas seulement à dresser, à entraîner pour le combat de la vie celles qui seront des femmes, mais encore à détruire les ferments mauvais dont elles ont hérité. Elles naissent coquettes, et ce vice s’augmente suivant la progression géométrique qui préside à toute chute. Pour elles l’homme est l’ennemi, à moins qu'il ne soit la proie. Quelle folie de rêver l'union parfaite, harmonique entre deux êtres habitués à se redouter mutuellement, aux yeux desquels l'amour est un combat, une lutte, tout au moins, dont doivent sortir un vainqueur, un vaincu.
Dans la société actuelle, et sans rechercher s’il est mieux qu'il en soit ainsi, la femme a autre chose à faire que d’assouvir le besoin sensuel ct l'instinct de reproduction de son mari. Elle doit le seconder dans cette fameuse lutte pour la vie, dont le champ s’est tellement élargi. Lorsque le moment d’endosser cette grave responsabilité sonne pour elle, elle y est préparée par deux ou trois ans passés seulement à pêcher un mari, comme disent nos voisins les Anglais; de chasse à l’homme, dirions-nous nous-mêmes.
L'effet de cet entrainement est décuplé par ce fait que depuis cinq ou six générations, les mères et aïeules de la jeune fille ont cultivé cet art, le plus essentiel si l’on veut se marier ; que celles qui étaient inhabiles sont restées sans postérité. À quel point peuion espérer qu'une habileté si longtemps cultivée, que l'héritage a fait un don de nature, va, tout d’un coup, renoncer à s'exercer ? La vérité est qu'elle n’y renonce pas du tout et que c’est presque une vérité de M. de La Palisse que de dire: que nos femmes veulent plaire, plaire à tous, et qu’elles s'occupent fort peu du suffrage de leur mari, lorsqu'elles le comparent au suffrage presque universel du public qu’elles coudoient.
L'existence toute personnelle qu'avant leur mariage élles
croient possible, est toute différente de celle que la nature leur assigne. Rien ne les prépare à cette fonction d’épouse et de mère qu’elles auront à remplir. On leur cache ce qu’elles devront faire pour répondre à l'amour de leur mari, elles seraient presque montrées au doigt si elles avouaient connaître comment on devient mère. Elles en arrivent à ce fait monstrueux qu'elles sont orgueilleuses du bel enfant qu'elles allaitent et qu’elles rougissent, non pas seulement si l’on fait allusion aux lois naturelles qui l’ont fait naître, mais encore d’embrasser devant des tiers le père de cet enfant, celui que la société leur a donné pour guide, pour maitre, pour amant sacré.
De là, naissent ces fausses délicatesses, ces impudiques pruderies fécondes en malentendus, sources de périls et dont le résultat le plus clair est que, lorsqu'elles s’en affranchissent, les femmes croient avoir accompli un pas irrémédiable, après lequel tout est permis. Parce qu'elles ont franchi les bornes des convenances, elles jugent que leur culpabilité ne peut être dépassée et nous voyons que, lorsqu'une femme ose aimer son mari en public, il est très probable qu’elle aime un amant en secret.
Tout cela, nous le savons. Nous sommes tous d'accord pour convenir que l'innocence de nos filles n’est supportable que parce qu’elle est factice. En attendant qu'un homme courageux ait le mérite d'élever ses filles d'accord avec les vrais principes de la morale sociale qui est la morale éternelle, il faut du moins que ceux qui ont l’audace d'écrire sur ces questions aient l’honnêteté d’en affirmer la nécessité. Un état social fondé sur l’hypocrisie ne peut subsister que s’il admet le vice comme palliatif de ces mensonges,
Il est absolument oiseux d'affirmer la nécessité de la famille, puisque la société ne peut se maintenir sans elle. L'homme, tel qu'il est, tel que l’ont fait les siècles écoulés, ne peut vivre qu'avec le secours de cet être moral qui est la famille. Les liens qui attachent le père et le fils sont aussi sacrés, aussi au-dessus de toute attaque que le droit de tout homme sur ce qu’il a créé, sur ce qui ne pourrait exister sans lui, et dérivent de la même source. L'homme a sur ses enfants un droit de propriété. Les fils ont sur leur père le droit qui naît du besoin. À tout cela viennent se
. joindre des droits spéciaux qui ne sont plus, il est vrai, antérieurs à toute société, mais que la société a engendrés et qu'elle ne pourrait méconnaître sans violer l'engagement qu'elle a pris. fl est hors de question de discuter si les sentiments paternels et filiaux sont, oui ou non, des instincts innés. Le fait cct au’ils existent, qu'ils sont inséparables de la nature humaine, et que vouloir les détruire, ce serait essayer de démolir une des parties les | plus essentielles de l’homme d’aujourd’hui.
Sans même se prévaloir de ce fait que la famille est parce qu’elle est, qu’elle est indestructible, en un mot sans se baser sur le fait accompli, nous pouvons établir la parfaite équité de cette institution.
Matériellement l’enfant ne peut subsister sans mère. Socialement il a besoin, constamment, de son père. Ce ne sont plus seulement les aliments qui sont nécessaires à celui qui arrive dans la société. La civilisation lui a donné des besoins nouveaux. A côté de son rôle naturel, vient se placer son rôle social. De ce dernier, il ne peut s'acquitter qu’en recevant la tradition, l’enseignement de ces générations passées qui lui ont créé ce devoir. Ses parents
en sont dépositaires. Eux seuls peuvent les lui transmettre et seulement à l’âge où sa raison pourra les accueillir. Mais alors, à côté des liens naturels, vient se placer la dette matérielle de celui qui à été nourri envers celui qui l’a nourri. De là, dette morale de celui qui est un homme pour ceux qui l'ont fait un homme. De plus, par une obéissance à la raison, peut-être unique dans la société, nous accordons aux lois de l’hérédité une valeur considérable. Nous jugeons, jusqu'à un certain point, que d’un père malhonnête il peut aussi peu sortir d’honnêtes gens que dé bons fruits d’un arbre mal greffé ; et nous sommes tout prêts à reporter sur les enfants la considération qu'ont su mériter les parents. Que ce soit juste, que ce ne le soit pas, là n’est pas la question. Cependant, au point de vue moral il me semble assez naturel de solidariser ceux qui ont donné les exemples et les enseignements et ceux qui les ont recus. Des matérialistes mêmes n'auraient guère d’objections à y faire, lorsqu'ils laissent l'Etat payer un prix énorme un cheval dont le seul mérite est d’être le fils d’un cheval connu. Tout en réservant son opinion, il n’en est pas moins certain que nous recevons, dès notre entrée dans l’âge viril, cette sorte d’héritage.
Je veux me rappeler ici un fait qui, dans une existence bien agitée, m'a donné la sensation la plus douce et la plus inoubliable. Appelé un jour de l’année 1881 dans un village voisin de ma propriété, pour y soigner des typhoïques, je hélai un mendiant qui se reposait au bord de la route et le priai de tenir la bride de mon cheval. Un peu dérouté par mon accent différent de celui du pays, il me demanda qui j'étais. Je le lui dis. Avec une stupéfaction qui m’eñt paru comique sans la phrase qui la suivit : « Vous êtes donc le fils de M. Edmond? s’écria-til. — Oui, dis-je. — Oh! Monsieur, permettez-moi d'aller vous voir, un de ces dimanches. — Certainement, et, j'ai un tas d’habits que vous emporterez »
Et ce brave mendiant me répondit :
— Oh! Monsieur, pas la première fois, laissez-moi aller chez vous seulement pour y voir le fils de votre père.
Ce sont là les héritages les plus nobles, les plus saints. Tant que la justice ordonnera qu'un fils puisse recueillir les écus mis de côté par celui qui l’a engendré, elle exigera qu'il puisse aussi recevoir les témoignages de reconnaissance et d'estime que la vie de son père a été assez longue pour mériter, si elle a été trop courte pour les recevoir. Toutes les théories contraires n’auraient pas empêché ce mendiant de me dire cette phrase naïve et moi de ne l’entendre qu'avec des yeux pleins de larmes.
Que l’organisation actuelle de la famille soit profondément modifiable, rien de plus juste. Les droits des pères sur leurs enfants, les obligations des parents envers ceux qui le procréent ont été diversement réglés par tous les âges. L'origine même de la famille, c’est-à-dire l’union de l’homme et de la femme a passé par bien des modalités différentes. Mais l'essence de la famille, c’est-à-dire le lien entre les pères et les fils, le droit et le devoir absolus des premiers de former les seconds à leur métier d'homme, l'autorité de l’ancêtre sur ceux auxquels il à transmis son nom sont des faits que la collectivité ne saurait détruire, puisqu'ils sont indispensables à son existence. Plus nous allons et plus la nécessité de la famille s’accentue, à mesure que s’efface le dogme de la souveraineté du prince ou de l'Etat. Chaque progrès de la science, en prouvant le rôle que joue l’hérédité dans l’évoluüon du corps social, démontre le bien fondé de la solidarité familiale. Une simple transposition de mots rendrait valables, dans le domaine sociologique, en faveur de la famille, les arguments avec lesquels les économistes établissent la nécessité de l'héritage.
Les sociétés, ou les fractions de sociétés que l’on nomme les Etats, pourront disparaitre. Il restera toujours cette forme d’association qui se compose du père, de la mère et des enfants. La collectivité peut intervenir pour en modifier les règles, pour les assouplir à l'intérêt général, elle ne peut en détruire l'essence. Elle existe en dehors d'elle, à tel point que si des cataclysmes que l’on peut prévoir démolissaient toutes ces institutions que l'humanité a été si longue à conquérir, la famille subsisterait encore sur les ruines de la société ensevelie.
Le fondement de la famille, c’est, nous l’avons dit plus haut, l’union de l’homme et de la femme, c’est-à-dire le mariage. Il est, intéressant de l’étudier longuement. Par les différences de forme et de nature auxquelles il peut se prêter, nous verrons non pas seulement les divers modes de famille qui ont existé dans le passé, mais aussi les formes multiples avec lesquelles la famille pourra exister, lorsque la société renoncera à n’obéir qu'aux traditions et apportera dans le domaine personnel cet esprit d’innovation dont elle fait un si grand usage dans le domaine collectif.