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CHAPITRE IV

On peut se poser une question : Le mariage est-il une institution sociale indispensable ? Pour mieux dire, l'existence de la société dépend-elle du maintien du mariage ?

Pour la discuter il faut, bien entendu, se mettre d’accord sur la signification de ce mot de mariage. Nous entendons ici l’union telle qu’elle existe chez les peuples chrétiens : l’union à vie de l’homme et de la femme, d’un seul homme avec une seule femme.

On voudra bien croire, j'espère, que j'ai lu et relu tous les plaidoyers en faveur du mariage ainsi compris. Je dois avouer que les arguments invoqués ne m'ont point paru irréfutables.

Que le nombre des femmes soit sensiblement égal à celui des hommes, soit! Qu'est-ce que cela prouve? Il en a été de même, j'imagine, depuis l'apparition de l’homme sur la terre et, cependant la monogamie est un fait nouveau. Chez les musulmans, la même proportion doit exister et la polygamie y fleurit. Ainsi... .? |

Que le mariage perpétuel et monogame existe précisément chez les peuples les plus civilisés, j’en conviens ; mais ce n’est pas ici seulement qu'il faut se garder de prendre deux faits concomitants pour deux faits connexes. Il se peut très bien qu'ils n'aient aucun rapport. Et d’ailleurs, en admettant même que le mariage ait servi à la civilisation, il resterait à démontrer qu'il ne lui est pas un obstacle à notre époque. |

Tout sociologiste doit abandonner aux théologiens et aux jurisconsultes le soin de discuter à coups de textes. Ses idées et ses convictions doivent venir de lui-même. Il serait fort sot de railler la révélation religieuse, si l’on venait à admettre la révélation philosophique.

Il faut donc étudier cette question, d’une importance si grande, en dehors de tout ce qu’on a écrit sur elle. L’érudition ici n'a rien à faire ; c’est la conscience et la raison qui doivent présider aux recherches de notre science, parce que c’estainsi seulement qu’elle pourra pénétrer dans ces masses vaillantes qui n’ont pas le temps d'étudier, mais qui savent penser.

L'homme et la femme ont deux natures parfaitement distinctes. Physiquement d’abord, intellectuellement ensuite. En ce qui concerne les conditions physiques de la femme, il est inutile d’ergoter et de rechercher si elles dérivent ou non d’une adaptation au rôle qu'elle a joué, dès que l’homme s’est distingué des autres animaux. D'où qu’elle provienne, cette nature existe. Quant à sa nature intellectuelle, on peut ne pas accepter sans réserve, la condamnation des femmes à n'être que les compagnes de l’homme. Dans un état social où la force matérielle diminue tous les jours d'importance, où la puissance cérébrale devient la seule qui vaille, la femme voit sa sphère d'action s’agrandir et elle peut jouer un rôle personnel et actif. Je sais les conditions d’infériorité où elle se trouve, et j'apprécie combien sa vie ultra-nerveuse la gêne dans la lutte, mais ces conditions disparaissent lorsqu'il le faut. Dans les capitales, où les audaces sont moins rares, vous voyez des femmes diplomates, des femmes d’affaires, et elles ne sont pas les moins dangereux adversaires. Elles sont l'exception. Il ne faut pas raisonner sur les femmes de courtisans ou sur les courtisanes. Admettons donc cette différence parfaitement tranchée.

Dans cette différence, dans l'attrait réciproque des sexes, dans le besoin que, pour procréer, chacun d’eux à de l’autre, réside la raison d’être du mariage ; l’homme et la femme sont incomplets et Saint-Simon disait très justement : « C’est le couple qui forme l'individu social ». Mais c’est la raison de l’union, cela. Pas du tout celle de l’union perpétuelle.

Comme nous n’avons aucun penchant qui doive et qui puisse être étouflé, comme toutes les aspirations de nos êtres ont leur rôle dans l'harmonie sociale, il est bien clair que nos instincts affectifs ne peuvent rester sans satisfaction. Il est bien évident que nous ne saurions revenir à la période où le mâle ne demande à la femelle que la satisfaction de besoins matériels.

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L'homme a besoin d'aimer. Il éprouve une inéluctable nécessité d’aide et d'encouragement. La femme veut être protégée, dominée. Seule, elle se croit perdue. Songez que depuis des siècles elle est en tutelle et rappelez-vous l'embarras du jeune homme émancipé de la veille. La férule lui manque.

Enfin, l’ordre social est basé, dit-on, sur la famille et tant que le phalanstère ne sera pas établi, il faudra que les géniteurs veillent au berceau des jeunes.

Mais, dans tout cela, où voyez-vous le mariage? Est-ce que ces nécessités n'existent pas en Arabie? Est-ce qu’elles y restent sans satisfaction ? Voilà pour le principe monogame. A Paris, dans cet admirable peuple qui possède tant de vertus sociales. combien comptez-vous d’unions libres ? Les naissances naturelles atteignent le tiers du nombre total et si vous tenez compte de la rigidité des classes bourgeoises, vous verrez que, dans la classe ouvrière, les enfants légitimes ne sont pas en plus grand nombre que les autres. Attendez : les faux ménages sont beaucoup moins

prolifiques que les unions légales. Convenez-en, et vous devrez avouer que dans les classes laborieuses les unions libres et temporaires sont deux fois plus nombreuses que les autres.

Que l’on fasse comme l’auteur : que l’on aille souvent dans les faubourgs causer avec les femmes d'ouvriers, et l’on verra que ces unions sont pour le moins aussi heureuses que les autres. Voyez, à la Préfecture, les rapports sur les enfants abandonnés ou maltraités, sur les filles vendues : 8 sur 10 sont légitimes, alors que d’après la proportion, à égalité de condition ce devrait être à sur 10. Vous voyez que les jeunes sont mieux protégés par les couples temporaires. Voilà pour la perpétuité. Nous examinons non pas tant si le mariage est bon intrinséquement que s’il est nécessaire au maintien de l’ordre social. Passons condamnation sur la polygamie... Oh!non pas sans peine. Nous la trouvous, en soi, comme disait Victor Cousin, plus logique que le mariage.

Au point de vue naturel, elle est tout indiquée... n'insistons pas. Elle existe en fait et ce n’est pas une des moindres hypocrisies du temps présent, que de ne pas vouloir l’admettre en droit. Elle est la conséquence forcée de l’assujettissement de la femme. Sans elle, cet assujettissement n’est qu'une fiction. L'autorité du mari n’est réelle que si elle a une sanction. Celle-ci n'existe pas dans le système monogame.

La femme devant se borner dans l’état de mariage à être la servante. l’intendante si vous voulez, de son mari et n’avoir aucun rôle extérieur, pourquoi établir la parité des droits en ce qui concerne les tendresses et les épanchements conjugaux? Le nom de la mère ne passant pas aux fils, quel inconvénient voyez-vous à ce qu’un père ait, la même année, des enfants de diverses femmes?

De plus, vous mettez l’honneur d’un homme dans la chasteté de sa femme. Cet homme étant le maître doit souvent la contrarier, gêner ses caprices, se refuser à ses désirs et il la laisse

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sortir seule, après une lutte domestique, emportant avec elle toute l’honorabilité de la maison, de la famille !.. Notez que si, étant au club, il apprenait que sa femme se promène seule, sur une route dangereuse, avec cent mille franes dans sa poche, il ne trouverait pas de véhicule assez rapide pour aller la chercher et la ramener chez elle; mais il la laisse seule aller au bal. Elle y apporte l’irritation de la scène du matin, l’ennui du tête-à-tête, un désir latent de vengeance; elle ytrouve l'excitation de la musique, des lumières, du souper. Cette créature fragile valse avec des gens qui la désirent. Son corps se laisse étreindre par des bras qui frémissent. Et, tout le temps des flatteries, des mots grisants sussurent à son oreille... et voilà d’où dépend l'honneur des hommes.

Soyons donc conséquents avec nous-mêmes. Nous gardons le préjugé du vieux temps. Conservons donc aussi les précautions que l’on n’y négligeait pas. Dans les pays et aux époques où les castes existaient, la chasteté de la femme était le seul garant de la dignité de la race. Notre Europe et notre siècle qui n’ont plus d’aristocratie ont pourtant maintenu ce vestige de l’ancien temps. C'est donner la puissance aux femmes, mais ne laissons pas

courir sur les grands chemins le trésor et la trésorière. Le

harem n’est pas une sotte invention.

Si nous enfermons les femmes, elles nous respecteront. Si nous en prenons plusieurs, leur grande affaire sera de devenir la préférée. Et, fussions-nous vieux, sots et cacochymes, nous serons choyés, adulés, adorés. Souffriront-elles ? Beaucoup moins qu'elles ne souffrent souvent, en rencontrant celui qui, d’après elles, leur aurait donné le bonheur, alors qu'elles sont au bras d’un être vil que la loi a fait leur maître.

Mais nous avons dit que nous passions condamnation. Notre état social, les nécessités matérielles de notre époque, sont incompatibles en effet avec la polygamie. Venons-en à la perpétuité.

Qu'un homme, être fini, puisse prendre un engagement infini, cela surpasse l'intelligence. Les lois politiques, le droit civil, la religion l'ont prohibé tour à tour. Les unes ont interdit les vœux perpétuels, le second a édieté l’article 1780 du code Napoléon et a interdit le louage de la personne autrement qu’à temps ou pour un ouvrage déterminé. La dernière à fait du suicide le seul crime qui soit sans rémission, et quest le suicide sinon une renonciation irrévocable à la vie terrestre ?

Etles Constitutions, les lois, la religion, se sont mises d’accord pour autoriser, encourager, consacrer ce suicide qui est le mariage ! Que l’on ne croie pas à une tentative d'esprit, mais le mariage est un suicide dans son essence, puisqu’en le contractant l’homme et la femme annihilent leur existence individuelle, disparaissent pour revivre en couple comme celui qui se tue annihile son existence humaine pour revivre ailleurs.

Qui donc, de plus, sortirait de ce dilemme : ou l’union est heureuse, et elle durerait sans coercition, ou elle est malheureuse, et la loi est bien cruelle qui la perpétue? |

Allons plus loin. Si le mariage était soluble, non pas seulement par la loi du divorce, mais devant l'opinion, les ménages heureux seraient plus heureux encore, chacun des conjoints sachant gré à l'autre d’une aflection que prouverait la durée de l'union, se sachant gré à soi-même de sa constance. Les couples malheureux seraient plus rares, car devant cette menace perpétuelle de la rupture, chacun ferait des sacrifices, tout au moins des concessions.

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Dans ce faux ménage du peuple de Paris, on trouve la confirmation de ce que je dis. On ne saurait croire les prévenances dont l’homme entoure la femme, la galanterie avec laquelle il Ia traite. Si vous comparez à cela les ménages réguliers de la même classe, vous êtes frappé du contraste : chez le vrai mari, la brutalité, l'arrogance, l’infidélité avouée ; chez l’amant, l’affection, la tendresse, la gratitude pour celle qui n’est déchue que parce qu'elle l’aime.

Et puis enfin, ou l'amour persévère et l’union dure comme si elle avait été consacrée par la loi, ou il cesse. Dans ce cas, chacun reprend sa liberté fièrement, sans discorde, sans qu’une lutte vienne effacer jusqu’au souvenir des jours heureux. Aucun ne déchoit en contractant une liaison nouvelle.

Avec le système en vigueur, qu’arrive-t-il? Le mari prend une maîtresse, la femme un amant, mais tous les deux se cachent, mentent, font un chose qu'ils croient mal, donc font mal.

Que l’on ne me parle pas des enfants ! Les générations futures ont droit à notre prévoyance, rien de plus juste, mais que la vie des parents soit rendue pire que l'existence du bagne, que l'enfer, par les exigences des enfants, cent fois non! Les époux temporaires se diviseront les enfants et le partage sera d'autant mieux

" fait que la loi n’y interviendra pas.

Le divorce n’est pas un remède, pas même un palliatif.

Avant lui, deux choses étaient éternelles : le mariage, la mort. Toutes deux emplissaient l’âme d’un émoi profond. En en approchant, la notion de l’irréparable arrivait. Dans ces rares cas, mais enfin possibles, où les deux vies qui s’unissaient étaient harmoniques, le bonheur naissait ineffable, divin, par cette conscience que rien au monde ne pouvait vous séparer de l'être qui vous chérissait. En le pressant contre soi, en sentant que les âmes étaient unes, que cette fusion de deux êtres se prolongerait dans

s = COMBES DE LESTRADE. à F

66 ÉLÉMENTS DE SOCIOLOGIE la vie future comme elle se démontrerait ici-bas dans ces anges aux cheveux blonds, nés d’un long baiser. |

Et alors même que les êtres réunis n'avaient pas cette exquisité de sensibilité morale qui est nécessaire pour ressentir un certain degré de bonheur, l'irréparable leur donnait cette quiétude mentale qui pour eux remplaçait le bonheur vrai. Aujourd'hui, le mariage n'est plus ce temple clos d’où l’on ne sortait que pour rentrer dans le sein de Dieu, d’où l’on entrevoyait léternité. Le mur en est ébréché, on en peut sortir, la fragilité de toutes choses y étend son empire. Mais cette brèche est ouverte seulement à ceux qui bravent honte et ridicule. À ceux qui sentent profondément, elle enlève cet apaisement qui provenait de la certitude que les regrets étaient vains. Elle les expose aux tourments de l'air ambiant sans leur donner la liberté. Ils ne voudraient pas la payer en mettant leurs plaies à nu.

Le divorce répond à des cas désespérés. Il ne peut entrer en ligne de compte dans les matériaux dont la société est bâtie, de même que les poisons qui, quelquefois, sont des remèdes, ne peuvent figurer sur la liste des aliments qui soutiennent et réconfortent l’homme producteur.

Des à présent, nous trouvons une preuve convaincante de la complexité des questions sociales. Nous venons d'étudier en toute conscience l'institution du mariage, et, si nous ne nous abusons pas, nous avons démontré qu’elle n’est indispensable ni pour la morale ni pour la satisfaction des besoins humains. Si l’on suppose qu'au lieu de traiter un problème où la société est intéressée, il s'agisse ici d’une question scientifique ou d’une réforme à apporter dans une administration quelconque, les arguments invoqués sufliraient, croyons-nous, à justifier la condamnation

d’une institution qui non seulement est superflue, mais qui, de plus, attente à la logique et à la liberté.

Mais, dès ce premier pas dans l'étude de la sociologie, nous voyons que ce n’est pas précisément du côté où l’entraînent ses intérêts matériels que l’homme va toujours. C’est un premier avertissement qui doit nous empêcher de tomber dans le piège facile, de l’assimiler à la bête. On ne réfléchit pas assez en eflet que les siècles et l’hérédité lui ont constitué une nature et des besoins absolument particuliers, qu'il n’envisage pas seulement, comme les carnassiers, la satisfaction immédiate de ses instincts primordiaux ; qu'il n’imite ni les fourmis ni les abeilles en immolant ses appétits individuels aux nécessités de la République. L'homme tel qu’il est aujourd’hui est entraîné au mariage mono game et perpétuel par deux raisons également puissantes : la première est le dévouement à l'espèce ; nous en parlerons plus loin ; — la seconde est la nécessité de mettre dans la vie reproductive un peu de cet idéal, de cette poésie, de cet au-delà qui lui sont aussi indispensables que le pain qu'il mange et que l'air qu'il respire. Sans craindre de me tromper, je pourrais rappeler une autre considération également puissante : le souci de transmettre les biens qu’il possède, mais nous la retrouverons en étudiant la famille.

L'amour de l'idéal ou, tout simplement, le culte de l’idée est en effet la caractéristique de l’espèce humaine et s'affirme d’autant plus que les races, devenant plus civilisées, s’éloignent davantage de lanimalité. Nous le retrouvons partout. Le patriotisme, l'honneur, la religion sont bien des forces sociales dont nul ne peut nier l'existence et la force et, en même temps, des victoires de l’idée sur la matière, du lien social sur l'intérêt individuel. fl ne serait pas difficile de démontrer qu'il est plus avantageux pour l’homme de conserver tous ses biens et de ne pas exposer

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