‹ Éléments de sociologieChapitre 15 sur 79 · MES · texte numérisé non relu

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sa vie et nous voyons tous les jours que les meilleurs d’entre nous sacrifient leur fortune, et risquent dix fois la mort pour ces entités sociales qu’on appelle la Patrie, Ia Science, ou même une opinion. De même, nous croyons avoir prouvé que l’état de mariage était loin de servir avantageusement les intérêts matériels ou physiques de ceux qui s’y engageaient. Nous le verrons pourtant êre l'indice du progrès, à un tel point que le plus ou moins de respect professé pour lui nous indiquera exactement le degré de civilisation qu'elle a atteint, que tous les peuples qui ont conservé la polygamie, ou chez lesquels l’opinion publique ne flétrit pas l’adultère, sont incapables de progrès ou près de tomber en dégénérescence. Le type de l'humanité n’était peut-être pas monogame à son origine; elle l’est devenue et rien ne saurait attaquer la monogamie qui ne tende à nous faire retourner vers cette époque où nos ancêtres ont hésité entre le titre d'homme et les Joies animales.

Qu'est le mariage? Un homme et une femme s'unissent. Chacun d'eux renonce à tous les goûts que lui avait donnés la vie individuelle. Ils ne veulent plus vivre qu’au bénéfice de cet être nouveau qui s’appelle le couple. À l'instant même, un monde inconnu se révèle à l'épouse. Tout ce manège attractif, propre aux femelles de toutes les espèces, n’a plus de raison d’être. Elle a conquis le mâle qu’elle cherchait. Toutes les tendances de son être, morales ou physiques, trouvent leur satisfaction. Il y a, ce jour-là, cette grande chose qui s'appelle un accomplissement. Elle assume sa véritable fonction. La mariée est aussi différente de la fiancée que le papillon l’est de la larve; au lieu de cette existence anormale où ses instincts les plus puissants devaient être réprimés, tenus sans aliments, elle a aujourd’hui la vie complète où toutes les

facultés de son être trouvent à s'exercer et à se développer,

Mais c’est presque injurier le jeune couple, c'est surtout attenter à la vérité que de chercher seulement dans la nature physique de la femme les points dont le développement suit le mariage, IL y a en elle une nature adventice qui n’est pas moins forte que celle qu’eurent ses mères dès les premiers âges. Des siècles sans nombre se sont passés où la femme s’est plue à voir dans le mari l'amant, le soutien et le maître. Elle s’est façonnée à s'appuyer à lui comme... la vieille comparaisou est toujours la meilleure... comme le lierre sur le chêne. C’est un besoin pour elle que la soumission. Elle veut s’annihiler. Le sacrifice est son essence. Cette volonté, cette obstination que l’on observait chez la jeune fille, tout cela disparaît et nous avons à la place, non pas un être complet, mais une fraction de l'être social qu’elle constitue avec son mari.

Et ce mari, lui-même, éprouve dans le mariage presque autant de révélations, d’étonnement, que sa femme, quoique d’un autre genre. Certes il peut avoir, il a toujours l'habitude des plaisirs. mais il a pour la première fois la sensation... non... le sentiment du baiser fécond. Ce qui étaitune faute la veille devient un sacerdoce. Au milieu de l’étreinte, il peut penser, sans rougir, à ces générations passées dont il va transmettre l'héritage d'honneur aux générations qu'il prépare. Sa responsabilité commence. Lui dont le cœur et l'estomac se sont nourris aux tables banales, il est chef de maison aujourd'hui, chef de famille bientôt. De plus il ressent cette impression indéfinissable, mais qui dérive si directement des nécessités, des habitudes sociales : la notion de la légitimité du plaisir.

Et, pour tous les deux, à l'ivresse des sensations et des sentiments nouveaux s'ajoute ce délire qui les croit, les sent perpétuels. Ce baiser d'aujourd'hui que des fêtes ont précédées,

échangé au milieu du bruit encore persistant des cris dejoie et des souhaits de bonheur, se renouvellera quelques heures avant la séparation suprême, devant des enfants en pleurs et dans une chambre remplie de suprêmes sanglots. Dans cette idée entre toute la majesté de l’irréparable. Le spiritualiste, — et qui ne l’est pas à de telles heures? — oublie la fragilité de nos corps pour ne se rappeler que l'éternité de nos âmes et espérer en un séjour bienheureux où se continuera cet amour qui régénère. Le matérialiste. lui-même ne peut pas s'empêcher de songer que, du jour où il a mis sa main dans celle de la créature qui se fie à lui, une famille est née qui portera bien loin le souvenir, la trace de toutes ses actions bonnes ou mauvaises, le lustre ou la honte de son nom. Il est à plaindre, celui qui, en de pareils moments n’est pas fier et glorieux d'exercer le rôle sublime de créateur, et reconnaissant à Dieu ou à la nature de lui en avoir donné la conscience.

Cet instant, unique dans la vie, suppose essentiellement Ia perpétuité du mariage et la monogamie. Cela est si évident que l’on ne peut le prouver sans recourir à des arguments inutiles et rebattus. Et l’homme a besoin, et besoin absolu, de renoncer ainsi à sa personnalité pour se vouer à la constitution de ce couple d’où sort la société et par lequel se perpétue l’espèce. Et par espèce, il faut entendre non pas seulement une race d'animaux ayant leurs instincts et leurs facultés héréditaires, mais encore, mais surtout un peuple d'hommes héritant des traditions du passé, profitant de ce que les siècles ont accumulé.

Si, dans un pays neuf, privé de communications avec le reste du globe, l’on discutait l'adoption de tel ou tel mode d’union entre les sexes, l’on pourrait invoquer, à l’appui du mariage perpétuel et monogame, les raisons que nous venons de râppeler. Dans les régions que nous habitons, il vient s’y ajouter des raisons autrement puissantes. Ce n’est pas en développant des théories par-

LE MARIAGE Al

faitement logiques, en exposant des systèmes parfaitement spécieux que l’on peut arrêter sur sa voie une partie de l’humanité et, du jour au lendemain, faire renoncer une fraction considérable du genre humain à ce qu’elle a toujours considéré comme l'article premier du Credo social. Nous sommes habitués, tous tant que nous sommes, à adorer notre mère et il serait malaisé de nous accoutumer à n’aimer que notre père, à voir à son foyer plusieurs femmes ayant toutes les mêmes droits, ou pour mieux dire, n'ayant toutes aucun droit. Nos frères, nous les aimons parce qu'ils ont reçu les mêmes baisers que nous, aussi bien que le même nom. Ce qui s'applique ici à la polygamie s’appliquerait à la polyandrie. Ce n’est pas sans horreur que nous verrions notre mère avoir plusieurs maris. Nos yeux se seraient à peine ouverts qu'ils seraient terriblement choqués par cette immonde communauté. On invoquerait en vain l’exemple des sociétés d'Orient. Ce n’est pas la nôtre. Nous n’adopterons leurs mœurs qu’en perdant tout ce qui constitue notre individualité sociale, nos qualités et nos défauts. Par le temps que nous avons mis à les acquérir, l’on aura une idée du temps qui sera nécessaire pour la perdre, en tenant compte qu'il est plus long de se débarrasser d’un rouage que de l’instituer et en n’oubliant pas que toutes nos lois civiles, que les habitudes même de nos instincts sont fondées sur cette perpétuité et cette unité de l'amour d’où dérive le

mariage. l

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