‹ Éléments de sociologieChapitre 16 sur 79 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Il est impossible d'étudier l’union sexuelle sans étudier aussi la question des droits de la femme et un peu son rôle dans la société. C'est là un problème fort à la mode. Il nous semble que ceux qui s’en occupent le font à la fois avec un parti pris évident et une méconnaissance complète de ce grand principe que, seul, l'esprit public prépare des réformes viables. Que l’homme et la femme soient deux êtres distincts appelés à se compléter, mais dont les aptitudes et les fonctions possibles sont profondément différentes, personne ne pourrait le contester. Pour si grandes que soient les différences de leurs organisations physiques, elles sont moins grandes encore que les divergences profondes dont l’hérédité, cette seconde nature, les a séparées. Depuis que l’humanité est sortie de ses limbes, l’homme et la femme jouent des rôles divers. Avant même cette époque, si reculée soit-elle, le mâle et la femelle avaient une sphère d'activité si grandement différente que de cette différence dérivent leurs attributs physiques tels que nous les voyons. Ces rôles divers, remplis par conséquent depuis l’infinité des siècles, ont dû laisser des traces. L'idée ne peut pas venir à l’homme de science de demander à deux organismes, adaptés à des besoins absolument spécialisés, de s’acquitter des mêmes fonctions. Et, certainement, il se garderait bien de désirer une pareille réforme qui violerait l’indiscutable loi de la division du travail et laisserait sans emploi des

LE RÔLE SOCIOLOGIQUE DES SEXES na

facultés acquises, privant ainsi d’aliment le besoin qu'en a lhumanité.

Même si l’on fait abstraction des intérêts de l’espèce et si l’on suppose un instant que l’homme peut n’envisager que son intérêt propre, limité à son existence, il n'en est pas moins vrai que la mission de chacun des deux sexes reste différente. Il n’est pas de maison de commerce où les deux associés s'occupent tous les deux et simultanément des affaires du dedans et de celles du dehors. Sans exception, ils se divisent la tâche. Et, sur ce point,

l'association domestique ne diffère en rien d’une association

commerciale. C'est un vieux proverbe que « l’homme doit acquérir et la femme conserver ». Sur cette base repose l’économie domestique et il n’est de bons ménages que ceux qui s’y conforment.

Comme il en a été ainsi de tout temps, la femme a vu se développer en elle toutes les qualités qui concouraient à l’accomplissement de ce rôle, tandis que s’atrophiaient toutes celles qui auraient pu l’en distraire. De même, chez l’homme. Aujourd’hui leurs facultés sont complémentaires, pour emprunter une expression à la géométrie. Elles s'emboîtent, s’additionnent pour former un tout. Leur spécialisation prévient toute rivalité, tout conflit. . Quand les rivalités naissent, quand les conflits éclatent, c’est, neuf fois sur dix, parce que l’on s’est départi de cette règle prudente que formule le bon sens populaire en disant : « A chacun son métier ».

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Ce sont autant les facultés d'intérieur que les facultés de lutte qui ne peuvent être du même genre dans les deux sexes. Sans prétendre que la femme soit un être incomplet, il est certain que plus que l’homme, elle se rapproche de l’enfant et, par conséquent,

du degré antérieur d'évolution. Elle sent davantage et plus justement que nous. Elle a conservé, presque intacte, la orandé force d’instinct. Elle n’a pu acquérir qu’à un degré moindre la force de la raison. L'intérêt personnel domine presque toujours en elle l'intérêt social. Elle a, de plus, ces grandes qualités si nécessaires à la durée de toute société, qui sont l'enthousiasme, la foi, le dévouement aveugle ; en un mot, ce que l’on pourrait appeler les qualités spiritualistes. L'homme, qui en est dépourvu, a le besoin absolu d’en ressentir les bienfaisants effets. Le grand poète a exprimé cette nécessité avec la splendeur de son langage sans rival : |

Puisqu’il est vrai que Dieu, par un prodige étrange, En nous donnant l'amour voulut mêler en nous Ce qui fait l'homme grand à ce qui le fait doux.

Là est la vérité. La société où nous vivons s’est constituée en tenant compte des forces produites par l'association des sexes, ainsi comprises. Elle a besoin de toutes les forces que cette association développe. Il lui faut, surtout, ne pas être menacée dans son équilibre, par les forces antisociales que cette association réprime. Du reste, peut-on concevoir la majorité des mariages unissant deux êtres également actifs? Voit-on, par exemple, un avocat épousant une doctoresse, un banquier se mariant à une femme

ingénieur ? Ce serait peut-être très pralfique. L’humanité en tant

que machine deviendrait peut-être plus productive. Seulement, l'humanité est une machine d’une nature toute spéciale : elle ne travaille absolument que pour nourrir ses rouages, pour leur donner la plus grande somme de bonheur possible. Comme elle est le Tout, elle ne peut produire, en effet, pour un client en dehors d'elle. La grande quantité de travail développée par l’entirée des femmes dans l'atelier social, ou bien n’amènerait pas une

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production plus grande — et cela est parfaitement sûr pour tous les économistes, — ou bien le surcroît de production ne servirait à rien faute de consommateurs. Dans les deux cas, il manquerait un ouvrier à cette place dans l'usine qui leur est réellement assignée.

Ces multiples fonctions, dont seules elles peuvent s'acquitter, qui donc les remplirait? Qui donc conseillerait le mari aux heures d'hésitation ? Qui donc le soutiendrait aux jours de défaillance ? Ce ne serait pas assurément la femme, tout occupée de sa plaidoierie de demain, ou de l’autopsie de la veille. Tout ceci est tellement évident, d’ailleurs, que les partisans de ce qu'ils appellent l’émancipation de la femme abandonnent volontiers les femmes mariées à leur triste sort. Ils se rabattent sur les célibataires.

S'il est un problème pénible à l’heure actuelle, c'est certainement celui des jeunes filles qui, dans la route de la vie, trouvent encombrés tous les chemins qui conduisent au port, et côtoient sans cesse le vice attrayant qui les appelle et leur promet uu refuge. Il est bien possible que cette difficile question ait été engendrée par ceux-là mêmes qui s’en font une arme. On s'appuie sur l'existence de ces malheureuses filles pour demander l'égalité des fonctions de l’homme et de la femme et cette égalité rnême, prise à petite dose a, sinon engendré, du moins singulièrement aggravé le problème.

Un exemple : Pour remédier à cette situation, pour donner à la jeune femme le moyen de vivre par son travail personnel, on a inventé les brevets d’institutrice et on leur a ouvert certains services publics, tels que les postes et les banques. Le résultat de ces créations a été absolument celui que devinaient les sociologistes, c’est-à-dire diamétralement opposé à ce qu’espérait Île public. Pour dix places que l’on pouvait donner, cent jeunes

filles se sont préparées, renonçant résolument à cette carrière modeste et démodée qui s’appelle le mariage. Le résultat, c’est quatre-vingt-dix jeunes filles de plus aussi dépourvues de moyens d'existence que des qualités féminines qu’elles répriment. Si l’on applique cet exemple au Conservatoire, aux maisons de commerce, à tous ces innombrables pièges qu'une fausse philanthropie sème sous les pas des filles, l’on verra que ce sont tous ces remèdes qui accroissent le mal et ne tarderont pas à en faire un danger. On à perdu de vue que tout emploi donné à un homme ne l'empêche pas de se marier, au contraire, le met à même, par conséquent, de remplir les multiples rôles qui lui incombent et dont le premier est d’être l'époux, le protecteur d’une femme qui se charge de donner la portion de bonheur qui lui est dévolue. Inversement, en ouvrant à cette femme la sphère de l’activité extérieure, vous l’enlevez à ses fonctions naturelles, vous la rendez impropre à la plus noble part du mariage. Bien plus, ce n’est pas seulement elle que vous stérilisez, moralement du moins, mais encore le mari qu’elle aurait pu avoir, et je n'ajoute pas qu'elle prend le gagne-pain d’un homme à qui il aurait mieux convenu ; que sous prétexte d’ennoblir la destinée de cette femme, vous la lancez au milieu de tant de convoitises qu’elle forme pour la débauche une proie assurée. Si vous voulez savoir ce que devient la chasteté des femmes, lorsqu'elles adoptent des professions pareilles à celles des hommes, rappelez-vous les élèves du Conservatoire, étudiez les employées de nos grands établissements de crédit et de nos grandes administrations. Et puisque nous ne pouvons cacher les plaies de notre société, songez à l’immoralité imposée à l’ouvrière, l’ouvrière, « ce mot qui est une honte pour la nation qui l’emploie ».

Si l’on est d'accord pour assigner à la femme un rôle spécial en dehors des nécessités de l'espèce, comment ne le serait-on pas pour reconnaître que ces nécessités, et celles, plus nobles mais non moins impérieuses, de la famille, exigent sans rémission cette distinction entre les sexes. Nous trouvons, en premier lieu, l’arœument qui termine la page précédente. Tant que la famille subsistera, ce n’est pas sans difficulté que le mari enverra sa femme passer douze heures par jour au milieu d’autres hommes. De plus, l'enfant a des exigences. Puisque l’on en est venu à faire allaiter son fils par une nourrice mercenaire, il faut du moins que la mère s’acquitte des soins que réclame la seconde enfance. Plus tard, et même si l’on s’est déchargé sur un collège quelconque du devoir de cultiver les intelligences que l’on a engendrées, il faut, lorsque ce collège vous rend vos fils, ou le couvent vos filles, se résoudre à s'occuper d’eux. Même au point de vue matériel, il faut leur créer des moyens d'existence.

Mais, au degré de civilisation où nous en sommes, tout cela ne suffit pas, il faut dresser ces jeunes âmes, leur transmettre les lecons que l’on a reçues, les instruire de ces mille choses que l'on n’apprend que de sa mère, les mettre en garde contre ces périls contre lesquels un professeur ou une sous-maitresse les prémuniraient mal. Puisqu'ils apportent dans la vie la charge ou la fierté des générations qui les ont précédées, il faut pourtant bien leur enseigner ce qu'ont été ces pères, dont ils sont solidaires. Et c’est là une tâche qui ne finit jamais. A tout âge nous avons besoin de ceux qui nous ont mis au monde. Tant que nos forces nous permettent de faire le mal ou le bien, nous nous

retournons pour demander avis vers ceux qui sont dépositaires

de la sagesse du passé, que des passions amorties ne viennent plus troubler. Une des lois les plus sages de la nature est qu’en général nous ne sommes privés de cet appui ou de ce frein que lorsque c’est à notre tour d'exercer ce rôle, vis-à-vis de ceux auprès desquels nous les remplaçons.

Peut-on raisonnablement espérer qu’une mère sera vraiment mère, si elle est en même temps avocat, médecin ou ingénieur? J'ai connu pas mal d’Américaines qui avaient courageusement entrepris ces carrières hérissées, en somme, de difficultés. Elles avaient sagement renoncé à la maternité, sinon au mariage, et l'on conviendra que, tout en leur accordant l’estime que méritent leurs travaux et leur énergie, il est assez difficile de concevoir une société où le grand nombre les imiterait. En France même, ne vOyons-nous pas presque constamment la stérilité accompagner chez les femmes l'aptitude aux travaux virils. Si j'en excepte les ouvrières qui, malheureusement, ne portent pas la responsabilité du choix qu'elles ont fait d’une carrière, combien connaïît-on de femmes qui joignent le mérite de travailler comme un homme et de faire des enfants comme une femme.

Les revendications s’exercent mieux lorsqu'elles se limitent à la sphère des lois civiles. Notre code a fait de la femme une éternelle mineure. A la vérité, ils sont malvenus à en prêcher la réforme. ceux qui conseillent aux femmes de ne pas se marier puisque, si elles suivaient leurs conseils, elles seraient aussi libres que l’homme, en ayant moins de responsabilités que les mœurs en imposent à celui-ci. Sans s’appesantir sur cette contradiction, l’on peut dire que la loi devait forcément décider comme elle la fait. Entre deux associés, liés à tout jamais, il faut bien que la volonté de l’un des deux soit prépondérante. Sans cela, comment se résoudraient les conflits éventuels ? Et, puisque l’homme est seul à engager son nom dans les chances de l'association, puis-

qu’il en est le seul représentant aux yeux de ses concitoyens, il n’est que juste de lui accorder cette autorité.

Les mœurs interviennent, d’ailleurs, pour corriger ce que la loi aurait de trop absolu, et ce n’est pas sans rire que l’on peut affirmer que, dans nos pays occidentaux, la femme qui a le goût de la liberté s’en trouve dépourvue. Les quelques réformes que l'on demande, en ce qui touche, par exemple, la législation sur les biens des époux, l’administration des biens de la femme séparée, sont de menus détails comparés à la largeur de la question.

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