CHAPITRE VI
Bien avant que les nécessités de la lutte, que les rivalités de voisinage eussent amené l’homme à ne plus se contenter de la famille et à recourir à une fédération plus large et plus puissante, la famille existait. On peut dire qu’elle est à l’espèce ce que l'humanité est au règne animal. Elle en participe, certes, mais elle s’en distingue, la dépasse de toute la hauteur de notre nature morale. Si la mère de jeunes animaux croit avoir assez fait lorsqu'elle les a rendus, comme elle, capables de lutter dans la sphère d’action qui lui est assignée, la femme-mère à un devoir identique. Elle doit faire que ses fils devenus adultes se trouvent aussi armés pour le combat vital que l’a été leur père ou qu'elle le fut elle-même. La civilisation a produit ce fait, que les nécessités matérielles ne sont plus seules à s'imposer à nous, que ce n’est pas seulement la partie bestiale de nos individus qui doit être entraînée, si nous voulons être au moins égaux à nos parents. Ceux-ci ne peuvent donc nous abandonner dès le moment où nous suffirions à nos besoins physiques.
Mais, du reste, dans la société actuelle, ces besoins physiques eux-mêmes ne trouvent leur pâture qu’au prix d’une lutte que l’âge viril peut seul soutenir. Ce n’est guère avant quinze ou seize ans que l'enfant pourrait se suffire à lui-même, toujours en n’envisageant que les besoins naturels. Voilà donc une période minima pendant laquelle les parents sont forcés de veiller sur ceux qu'ils ont mis au monde. Ils contractent envers ceux-ci une dette par-
faitement déterminée. Rien ne les obligeait à les procréer. L’ayant fait, ils doivent les nourrir et, dès lors, il se trouve que chaque paiement partiel de cette dette en accroît l'étendue ; que, vivant constamment avec ces jeunes êtres, ils n’ont pas le droit de ne pas cultiver leur intelligence et leur âme. Plus tard, la plus stricte justice leur commande de leur donner au moins la faculté de conserver les habitudes que leur à créées cette cohabitation.
Les enfants, à leur tour, ne sauraient renier la dette qui provient de soins aussi longuement prolongés. Ce serait un faux raisonnement que d'affirmer que les parents ayant uniquement accompli une obligation, ils ne sauraient avoir droit à la gratitude. En tout cas, ils pouvaient ne pas créer ces fils et, ensuite, quelle est donc la mère qui s’est bornée à accomplir son devoir ?
Ici, comme dans toutes les questions sociologiques, il convient de ne pas trop s’appesantir sur ces questions d'équité pour lesquelles nous ne pourrions pas trouver d’étalon. Il est, d’ailleurs, certain que, sans la famille, sans l’éducation qu’elle donne aux nouveaux membres du corps social, l’œuvre des siècles serait à peu près à recommencer à chaque génération. Et, si les fils méconnaissaient leurs devoirs spéciaux, cette famille et l'éducation qu’elle donne ne tarderaient pas à périr.
Donc, outre la nécessité matérielle, cette institution est indispensable au progrès moral de la société. Nous verrons plus loin qu’elle contribue puissamment à l’équilibre des Etats en spécialisant, pour ainsi dire, la fonction assignée à chacun des sa naissance. Il est certain, en tout cas, qu’en nous faisant grandir dans ces idées d'honneur et de devoir qui sont évidemment des idées acquises, qu’en nous donnant un nom, c’est-à-dire la solidarité avec ceux dont nous provenons et ceux qui proviennent de nous, elle nous force, pour ainsi dire, à l’observance de la loi morale.
Ceux qui l’attaquent ne pourraient pas la détruire toute seule. Elle a d’inextricables rapports avec la propriété et non pas même avec cette propriété transmise dont on discute aujourd’hui la légitimité, mais avec cette propriété acquise, conquise, que l’on doit bien respecter puisqu'elle est la justification de tous les moyens d'existence. Si l’on reconnaît que j'ai sur mon salaire un droit absolu, si l’on prétend que j'ai une sorte de droit sur l’objet fabriqué par mes mains, sur l’idée conçue par mon cerveau, comment pourrait-on nier mon droit sur cet enfant que j'ai engendré, dont la chair vient de ma chair, dont l’âme continuera mon âme ? Qui donc restreindra la propriété au produit matériel que je n’ai pu achever, en somme, qu'avec l’aide de mille ressources qui m'ont été fournies par mes semblables ? Et qui donc me dira que ce fils, qui ne tient rien que de moi, ne m’appartient pas exclusivement? Certainement, il sera bientôt forcé de puiser au patrimoine commun de la société et, à ce moment, commenceront ses devoirs envers elle. Mais à présent il est tout entier à moi. Au spiritualiste qui le contesterait, je répondrais que Dieu me l’a donné. À tout autre, qu’en plus de l'équité, l'instinct, cet instinct tout puissant, inséparable de l’homme me fait le posséder sans que personne puisse troubler cette possession.
L'agrégat social a forcément été bâti sur ces bases que nul ne pouvait laisser méconnaïître. La famille a été le fondement de la société, non pas seulement de la société primitive, mais encore de celle que l’évolution nous a faite. La solidarité entre le père et le fils, entre deux frères, peut sembler très rigoureuse à un esprit équitable, elle n’en est pas moins un fait indiscutable. Et plus la science fait de progrès, et plus apparaît la justice de cette loi; l’hérédité n’est pas un vain mot, et il serait singulier, à
l'heure même où la valeur d’un cheval se juge par la valeur de ses ascendants, que l’on se refusât à reconnaître l'influence d’un homme sur les générations qui naissent de lui. Alors surtout que cette influence est multipliée à l'infini par l'obligation qui lui incombe de former l'esprit de ceux dont il a créé le corps. Nous arrivons à l’âge d'homme avec les qualités et les défauts que nous avons reçus. Si les qualités prédominent, nous luttons avec avantage, nous avons chance de durer assez longtemps pour les transmettre à d’autres, fortifiées et accrues ; si les défauts l’emportent, la lutte nous terrassera et, en supposant même que nous devenions pères à notre tour, la lignée qui naïîtra de nous sera vite supprimée par des défauts que leur continuité accroîtra.
C’est la loi du progrès animal et c’est aussi celle du progrès social.
Intimement liée à la question du mariage, l’idée de famille a été combattue par les esprits les plus puissants de notre époque, j'entends Saint-Simon et Fourier. J’ai pour le dernier, surtout, une admiration profonde. De tous les penseurs qui, dans les derniers siècles, ont laissé des traces, il est le seul dont le génie ait su concevoir un état social entièrement différent du nôtre et qui n’ait pas commis celte erreur d'oublier que tout s’enchaîne et que si on laisse subsister un fragment de l’organisme actuel, tout le reste en dérivera par d’infrangibles lois naturelles. Et c’est précisément pour cela, parce que la réforme que Fourier préconisait dans la famille est d’une impossibilité évidente, que le reste de son système, intimement lié à cette portion, rentre dans l'utopie.
Supposer que les pères, les mères surtout, vont renoncer à leuf propriété sur leur enfant et qu’un instinct commun à tous les êtres organisés, mais renforcé par des siècles de culture, va s’annihiler tout à coup ; ne pas voir que placer ses enfants sous la
seule éducation d’un état impersonnel, c’est faire recommencer chaque génération à gravir l'échelle du progrès moral; supprimer cette force énorme que donnent à chaque individu l’appui qu'il retire des générations passées et la responsabilité qu'il a devant les générations futures, voilà l’essence du fouriérisme. Anéantir la propriété privée, l'amour exclusif d’un homme pour une femme, les sacrifices et les efforts que dicte l’instinct paternel ou, ce qui est la même chose, effacer de cette terre tout ce qui fait la ograndeur de la société humaine, voilà son but.
Il y aurait bien une autre raison à opposer aux contempteurs de la famille, tellement puissante, en vérité, qu’on résiste à s’en servir, Comme d'une massue trop lourde qui écrase l'adversaire : C’est qu’elle existe, la famille! C’est qu’une poignée de novateurs ne pourraient guère y faire renoncer la masse des braves gens qui en tirent leur seules joies et leurs seuls orgueils. Si la réforme qu'ils prêchent est jamais possible, c’est que le cours des âges aura tellement modifié l'humanité que tous nos arguments se tourneront contre nous. Nos très arrière-petits-fils alors, que l’hérédité aura, nous l’espérons, imbus de nos doctrines, devront se ranger à l’avis des leurs, non moins fidèles, nous en sommes sürs, aux convictions de leurs ancêtres. Ce ne sera pas la première fois que les résultats de l’hérédité serviront à en combattre la doctrine.
Nous venons de voir, et il est de toute évidence, que les obligations réciproques des pères et des enfants ne sont pas basées seulement sur le don de la vie que ceux-ci reçoivent de ceux-là, mais encore sur les soins échangés, sur l'existence sociale transmise après l’existence naturelle. Cela étant, il en dérive que ces droits et ces devoirs seront modifiés en même temps que la nature de cette existence sociale. Si, par exemple, un enfant est concu dans
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des conditions telles qu'il succède seulement à son père et non plus à toute une lignée ; si sa naissance, au lieu d’être le résultat de l’exercice d’une sorte de magistrature sociale, provient, au contraire, du triomphe passager des passions physiques, ses rapports avec ses parents devront s’en ressentir.
Ainsi se pose la question des enfants naturels. Elle est complexe à l’excès. On y mêle les idées de justice qui ne font que la rendre plus difficile, parce que c'est toujours la justice abstraite que l’on invoque, en oubliant que nul n’est qualifié pour nous dicter ses arrêts. La justice sociale se confond très évidemment avec l'intérêt social et le bon sens public ne s’y est pas trompé lorsqu'il a créé cette démarcation entre les enfants naturels et les enfants légitimes. Je laisse de côté le droit à la recherche de la paternité. Elle n’intéresse pas la famille et soulève plutôt des controverses de jurisprudence que des discussions sociologiques. Circonserivons le problème des enfants fnaturels à ceci: convient-il de leur accorder les mêmes droits qu’à leurs frères légaux? L'opinion générale, qui leur est sévère, est-elle justifiée ?
C’est un argument trop facile que de s’indigner contre la réprobation qui les frappe sous prétexte qu'ils sont innocents de la faute qui les à engendrés. Si nous sommes fiers de porter un nom que nos ancêtres ont rendu glorieux, il est assez légitime que l’on nous fasse solidaires de leurs faiblesses. Lorsque, par le seul fait que nous existons, nous témoignons contre l’honneur de notre mère, il est fort naturel que nous heurtions une société qui a fait de la chasteté de ses femmes un des facteurs de sa continuité. Que cela paraisse rigoureux, c’est possible, mais l’est-ce davantage que cette inéluctable loi qui condamne les faibles à la mort sans s'occuper de leur mérite ? Cette sévérité de l’opinion est-elle utile à la conservation de l'espèce, au progrès de l’humanité? Voilà la question !
Il est très évident que les liens sociaux sont souvent lourds à porter comme tous les liens d’ailleurs. Lorsqu'un homme et une femme en viennent à s'aimer, ils sont toujours enclins à croire que, pour durer indéfiniment, leur union n'aurait nul besoin de la sanction légale qui exige d’ailleurs d’ennuyeuses formalités et la recherche de conditions souvent difficiles à remplir.
Sans l’état de l’opinion en ce qui touche les enfants naturels, l’on verrait bien vite les mariages se raréfier. Qu'arriverait-il ? Que la fragilité humaine dissoudrait bien vite ces unions nées d’une erreur, et que les enfants procréés seraient en si grand nombre que la société en deviendrait sans équilibre et sans bases.
Mais, lorsqu'un enfant naturel est reconnu, que plus tard celui de ses parents qui s’en est chargé se marie et lui donne des frères légitimes, pourquoi n'est-il pas admis avec eux sur un pied d'égalité, tout en portant le même nom ? Pourquoi la loi défend-elle, au père qui ne conteste pas sa paternité, de laisser à ce fils plus qu’une certaine part de ses biens ? La même réponse suffit à ces deux questions. Plus d’une loi, dans notre code, juge plutôt la portée sociale d’un acte que cet acte lui-même, telle que celle qui punit le faux. Dans la question qui nous occupe, le législateur s’est inspiré de la même préoccupation. Sans la démarcation qu'il a judicieusement imposée entre les droits des bâtards reconnus, et ceux des fils légitimes, quelle est donc la jeune fille qui consentirait à épouser un homme déjà père naturel? Et il en résulterait, ou bien que celui-ci ne pourrait faire succéder une vie sérieuse, productive, familiale à une jeunesse aventureuse, ou qu'il se garderait de reconnaître son enfant illégitime pour ne pas compromettre son propre avenir. Cette loi, si sévère en apparence, est au contraire pleine de charitables pré-
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visions. De même pour Tax disposition qui prohibe dans une certaine mesure les héritages laissés aux enfants naturels. C’est d’abord une prime au mariage, et c’est la reconnaissance de la solidarité dans la famille légitime. Ou les parents qui laissent les biens sont libres de s’épouser, ou ils ne le sont pas. S'ils le sont et qu'ils ne le fassent pas, c’est que les raisons qui s'y opposent empécheraient également leurs fils de bien remplir les devoirs sociaux qui accompagnent l'héritage. Un exemple éclaircira ma pensée : Un vieux garçon a des enfants de sa bonne, il pourrait leur transmettre sa fortune, mais ni cette considération ni cette capacité héréditaire qui leur permettraient d’en faire un usage profitable. Et si les parents ne sont pas libres, la loi ayant sagement prohibé la reconnaissance, la controverse est sans objet.
La loi s’est donc inspirée de motifs strictement conformes aux règles sociologiques en plaçant dans un état d’infériorité les fils naturels. En agissant autrement, elle aurait reconnu elle-même l'inutilité du mariage, et par suite de la famille. Que cette justice distributive, dont certaines écoles prêchent le dogme, en soit blessée, c’est possible, mais nous n'en trouvons jamais trace dans l’arrangement social. Elle est sortie toute faite des cerveaux qui ne veulent considérer que l’homme, jamais la société et les générations, tout en se disant socialistes et partisans de l’évolution.
L'opinion, dans ses arrêts, est moins tenue que la loi à se préoccuper exclusivement de l'intérêt commun. Elle est plus personnelle, chacun des individus qui la partagent étant dénué de toute espèce de magistrature. Aussi est-elle moins sévère que notre code et nous ne trouvons plus, nulle part, de mépris pour les enfants nés d’une faute. Nous en faisons nos amis, nous les envoyons au Parlement défendre nos intérêts, nous les voyons à la tête de nos armées. Le seul point où nous les tenions comme inférieurs, c’est lorsqu'il s’agit de leur donner nos
enfants en mariage, c’est-à-dire d’avoir pour petits-fils des descendants d’une faute.
L'on voit ici un exemple de l’accord presque constant entre la théorie raisonnée et le sens commun. Ils proviennent, ces fils naturels, d’une violation des lois de la morale sexuelle. Aussi ne les tenons-nous pas en suspicion pour toutes les autres règles sociales. Nous les estimons aussi patriotes, aussi probes que n'importe qui. Mais nous craignons que le peu de chasteté de l'aïieule ne se propage aux petites-filles. Nous pensons que les enseignements d'une mère coupable n’ont pu être pareils à ceux que distribue la mère-épouse, honorée, respectée, qui fait sa gloire de ses enfants, alors qu'ils font la honte de l’autre. Comme individu, le bâtard a toute notre estime. Nous le redoutons comme chaînon social, comme reproducteur, si j'ose dire. Si nous consentons à ce que l’obscurité empêche notre fils de connaître ses aïeux après la troisième génération, il nous déplait que sa généalogie s'arrête brusquement à une faute trop évidente.
Il y avait un écueil à éviter. En condamnant trop sévèrement les filles-mères, l’opinion aurait pu les déterminer à recourir à d’horribles pratiques ou à se débarrasser des nouveaux-nés. Dans les sphères où ces naissances se produisent avec une certaine fréquence, on les juge avec une mansuétude assez grande pour éviter ce gros danger. Rien n’est plus périlleux au bon ordre social que les êtres dépourvus de toute responsabilité familiale, comme Je sont les enfants abandonnés. Nous allons les retrouver dans notre dernier chapitre, conclusion de cette étude sur la famille .
L'on s’est plaint souvent, depuis le commencement du siècle, que la destruction des corporations et des maitrises ait absolument isolé l'individu. On a rappelé, non sans apparence de raison, que le fait de faire partie d’un agrégat évitait à l’homme bien des dangers, multipliait sa puissance de production en lui donnant un guide permanent, le faisait profiter du bénéfice des traditions, le contraignait enfin à une certaine tenue morale par le contrôle que ses camarades exercaient sur lui. Tout cela est si vrai que les efforts incessants des ouvriers, conseillés en cela par leurs amis les plus sincères, sont d'arriver à la constitution de groupes qui leur donnent, de nouveau, tout ou partie de ces avantages.
Pour tous les individus quelle que soit leur profession, à quelque degré qu'ils soient placés sur l'échelle sociale, la famille rend les mêmes services, en les centuplant, que rendaient autrefois ces institutions que l’on regrette. La supprimer, nous l'avons vu, ce serait renoncer à cette accumulation de connaissances qui ne sauraient exister sans la transmission héréditaire. L'homme appartenant à l’animalité par ses instincts, doit les réprimer par les vertus sociales. Il n’apprendra celles-ci que si, dès le berceau, on les lui enseigne, et ne les exercera que s’il y est contraint par une responsabilité plus large que ne le serait le souci de sa réputation individuelle. Sans revenir sur le besoin absolu qu'il a de protecteurs dans la première période de sa vie, nous trouverons peu de contradicteurs en affirmant que c’est seulement vers la trentième année que la majorité des êtres sociaux peuvent se suffire à eux-mêmes et que, pendant toute la durée de l’activité virile, le secours, ne füt-ce que le secours moral, de la famille,
est d’une incontestable utilité. Combien de défaillances ont été prévenues par l’idée de la solidarité familiale? Qui donc pourrait le dire ? Et ce qui est une nécessité pour l’enfant, une force pour
l’homme mür, devient une consolation pour le vieillard. I y
trouve soit la récompense d’une vie d'efforts, soit le dédommagement de labeurs que la chance n’a point servis.
Pour le bien-être général, la famille n’agit pas moins. Lorsque nous voyons un octogénaire comblé d’honneurs, chargé de gloire, déployer une dévorante activité ‘et de gigantesques travaux, nous savons que le mobile de cette activité, dont l’univers profite, c’est d'accroître la fortune des enfants qu'il a engendrés. Nous pouvons lui comparer l’égoiïste oïsiveté des vieux célibataires qui limitent la durée de leur travail aux besoins diminués de leur sensualité sénile. Maïs, sans même parler de cette dernière période de notre existence, est-ce que le motif le plus puissant de notre ardeur au travail n’est pas l'amour de nos enfants, nés ou à naître ? Et ne trouvons-nous pas souvent, surtout dans les professions libérales, ce désir fécond de créer une famille ? |
Et ici, la question s’élargit. Ce n’est plus à’son bénéfice ou à ceux de ses fils que l’homme travaille. Il envisage, il sert une entité sociale qui mérite le respect de tous, mais surtout de ceux qui ont pour la Révolution française un culte filial. Victor Hugo, en parlant d’un héros mort en 1831 pour la défense du droit, SCipion Dumas, dit, dans son Histoire d’un crime.
« Il était le produit de cette magnifique loi d’ascension que la Révolution a déterminée et qui veut que le fils soit plus que le pére:
Cette loi contient le secret de tous ces obscurs héroïsmes paternels qui sont l'honneur de notre démocratie. Les bénéfices qu’en retire la société sont de deux sortes : En ajournant d’abord
le recouvrement des bénéfices de leur travail, en en faisant crédit à l’agrégat social, les pères accroissent ainsi presque sans limite le capital productif. Soit dit entre parenthèses, c’est là l’origine de ce fameux bas de laine qui a payé la rançon de la France après 4870. Les fils, en jouant dans la société un rôle plus large pour lequel ils sont mieux armés, lui apportent des forces intellectuelles infiniment plus fécondes. Or, cette loi aux merveilleux effets, qu’est-elle, sinon l'essence même de la famille au xIx° siècle ?
On ne croit plus de nos jours que le génie soit un bienfait providentiel. Tous les biologistes sont à peu près d'accord pour reconnaître qu'il est un fruit de la culture héréditaire. Un Newton ou un Napoléon Bonaparte ne sont pas indépendants des générations qui les ont précédés. Or, s’il est très aisé de voir comment ces générations peuvent transmettre leurs mérites à celui auquel elles lèguent leurs souvenirs, comment des facultés d’exceptions que l’hérédité affine jusqu’à les exagérer peuvent faire éclore le génie, il est très difficile de croire qu’elles ne seraient pas détruites par la suppression de l’hérédité morale, par la destruction du foyer de famille, en un mot par la mise en commun des enfants,
Spencer, dans un des premiers chapitres de sa Sociologie, nous montre par les exemples les plus ingénieux et le raisonnement le plus irréfutable que : « Le caractère de l’agrégat est déterminé par les caractères des unités qui le composent ».
Or, l'Etat n’est pas seulement composé d'individus isolés. Il l'est aussi, il l’est surtout de familles, et parce que nos lois constitutionnelles ont méconnu cette vérité, il ne s'ensuit pas qu'elle soit discutable. Le respect du bien social sera donc exactement mesuré à celui du lien familial. C’est là un principe dont la démonstration est aisée.
92 ÉLÉMENTS DE SOCIOBOGIE
Dès notre naissance, nous trouvons deux principes qui ne sont peut-être pas opposés, mais qui correspondent cependant à des besoins opposés : L'indépendance et la soumission, autrement dit l’égoisme et l’altruisme. La famille ne peut se former que lorsque ces deux principes vivent en harmonie, que la collectivité tient compte de l’individualité, qu’elle lui rend vraiment ces services en échange desquels elle lui impose des devoirs. L’individu veille sur ces droits et sacrilie une partie de son indépendance pour être en état d’abord de recevoir les soins nécessaires à la première enfance, plus tard de profiter des avantages que lui donne une parenté estimée et enfin, de transmettre à des descendants respectueux et soumis son héritage matériel et moral. Sans qu'il soit besoin d’insister davantage, nous trouvons là un premier exemple de l’analogie complète entre les devoirs respectifs de la famille et de l'individu, et ceux de la nation et du citoyen. Celui-ci ne peut exister sans celle-là. Ce point acquis, le membre cède à l’agrégat une partie de ses droits personnels pour mieux exercer les autres. Toutes les conditions qui président à ces relations dans le groupe simple, s'appliquent aux rapports dans l'Etat. Il est donc bien évident que si les vertus familiales, c’est-à-dire l’esprit de solidarité morale, la soumission aux nécessités collectives, etc..., sont développées dans un peuple, les vertus sociales ne lui feront point défaut, puisqu'elles sont exactement les mêmes. Le patriotisme est, dans l'état présent des choses, un sentiment nécessaire à l'intérêt général. C’est en vain qu’on pourrait l’espérer d’un peuple où l'esprit de famille aurait disparu. Celui qui laisse derrière lui la femme qu'il a librement choisie et les enfants qu’elle lui a donnés, n’émigre pas sans esprit de retour, et il est bien peu attaché au sol natal, celui qui n’y peut voir la patrie de ses fils. Enfin, l'intérêt général n'étant que la somme des intérêts individuels, la société sera
d'autant mieux servie que chacun luttera avec plus d’ardeur pour augmenter sa production, et que chaque nouvel arrivant apportera plus de ressources le dispensant de recourir au fonds social. La famille est la seule institution qui réalise tout cela.
La loi civile et pénale ne peut guère s'occuper que de faits matériels. S'il est un fait admis par tous les criminalistes, c’est l’iniquité et l’inutilité des peines préventives. La famille a un autre champ d'action. Elle entraîne ses membres dans la pratique du bien, et punit par ses censures qui précèdent et déterminent les délits sociaux. Sa mission moralisatrice est donc bien évidente. Combien ne le devient-elle pas davantage, si l’on réfléchit qu’elle est la seule gardienne de ces qualités tellement hautes que la loi coactive n’a pas pu les prescrire, la chasteté, par exemple, l'honneur, dans le sens subtil et exquis de ce mot, la dignité de la vie... À la vérité, l’existence punit bien vite les infractions à tous ces principes, mais ne vaut-il pas mieux les empêcher avant qu’elles n'aient produit la ruine, tout au moins morale de ceux qui les commettent, et les dommages pour la société qui les subit. Répétons-le une fois encore : dans l’organisme social, tout se tient. Il n’est pas d'institution, sauf celles qui seraient imposées par un despotisme politique ou religieux, qui ne procède d’autres institutions, et qui les serve puissamment. La famille a engendré toutes ces qualités négatives ou positives, sur lesquelles s’est basé l’arrangement social. La supprimer, si c'était possible, ce serait supprimer la société. Autant vaut avouer franchement qu’il s’écoulera bien des siècles avant que ce soit un problème dont la discussion soit opportune.
Elle a, en outre, des avantages d’une nature moins passive. Nous pouvons en donner la preuve au moyen d’un exemple :
Prenons, pour cela, ces trop nombreux enfants abandonnés, produits de cette épouvantable soi-disant morale. Dès leur naissance, ils sont remis à la charge de la ville ou de l'Etat. Leurs premières années reçoivent des soins mercenaires, uniformes, qui sont aux prévenances maternelles ce qu'est, à un habit fait sur mesure, un costume acheté à la grosse. Puis, on les enregimente dans un atelier quelconque, sans se préoccuper — et comment le pourrait-on? — du penchant qui les entrainait vers telle profession ou tel art, et que l’on ne pourrait connaître que par une observation constante, bien difficile à demander aux braves sous-officiers transformés en bonnes d'enfants. Ils suivent ainsi leur chemin, et s’ils tournent mal, nous avons la naïveté de nous en étonner. Nous jugerions donc cela pourtant bien naturel, si nous examinions un peu cette éducation nationale sous divers points de vue.
L'intérêt général matériel d’abord en est lésé, puisque la production est privée de cette force de la maitrise paternelle. Enfants, nous jouons dans l'atelier de notre père ou, assis près du foyer, nous écoutons ses discours et nous recueillons une somme de connaissance qui, pour ne pas pouvoir se chiffrer, n’en est pas moins très considérable. Toujours en prenant la question sous le même aspect, il se produit une déperdition de forces appréciable par ce fait que ces pupilles de la charité publique sont envoyés dans des carrières pour lesquelles ils n’ont aucune faculté héréditaire. Même en supposant que la société puisse négliger cette sorte de coulage, les inconvénients moraux qui dérivent de cette classe spéciale ne sont pas loin de lui constituer un véritable et sérieux danger. Il est d’abord évident que ces enfants arrivent à l’adolescence absolument privés des traditions et de l’enseignement que peuvent donner les parents, soit par leurs lecons, soit par leurs exemples. De plus, l'Etat ou
la ville ne peut leur interdire que les faits légalement coupables, et nous savons que ce ne sont pas les plus dangereux. Par conséquent, quel frein. trouvent-ils pour s'opposer à l'irruption d'instinets que la promiscuité a aiguisés? La morale? On ne la leur a pas enseignée. Les exemples? Ils n’en ont pas eus. L’amourpropre? Ils sont perdus au milieu d’une société qu’ils ignorent. L'intérêt ? Oui, mais entre seize et vingt ans, quel est donc l’homme qui comprendra que l'intérêt bien entendu consiste à sacrifier l'intérêt immédiat. De plus, sa conscience est tranquille ; il est le maître absolu, et s’il lui convient de renoncer aux joies de la considération pour goûter celles de l’imprudence et de l’oisiveté, n’en a-t-il pas le droit? A qui donc fait-il tort? À cette entité morale qu’on appelle la société, mais sur les trente-huit millions de Français, cent mille à peine la connaissent de nom. Oh! si vous pouviez lui représenter qu’en prenant cette voie mésestimée, il y entraine tous les siens, que cette mère qui l’a nourrie, que ce père qui l’a créé vont perdre à cause de lui toute une vie de labeurs, et la considération, l’estime de leurs semblables ; si vous pouviez lui dire qu’une longue file de générations, où tous se sont sacrifiés aux générations qui suivaient, va se trouver brusquement terminée, parce qu'il ne lui plait pas d’endosser ces devoirs auxquels il doit la vie, ce ne serait plus à une abstraction que vous lui demanderiez d’immoler la réalité de ses besoins et de ses goûts. Cela est si vrai, c’est tellement autre chose que de la vaine déclamation, que cet abandonné est moralement sauvé lorsque vous lui constituez une solidarité et des devoirs qui ressemblent à la solidarité et aux devoirs de la famille. Mettez-le dans un régiment, et le vagabond de la veille deviendra honnête et fier, parce qu’en plus de son nom banal il portera ce titre de chasseur ou de hussard, qu’il aura à cœur de le faire respecter sinon par vertu, du moins pour ne pas encourir
le mépris et la colère de ses camarades intéressés à ce qu'on ne le compromette pas.
On aurait grand tort de vouloir étendre cet argument et de dire que cette solidarité peut élargir encore, et qu’elle ne serait pas moins efficace si, au lieu de lier le jeune homme à sa famille ou à un corps particulier, elle l’attachait à sa patrie ou à l’humanité. Ce serait méconnaître la vraie nature du sentiment de dignité qui n’existe que lorsqu'il est relatif, comparatif.
Dans un salon du faubourg Saint-Germain, on n’est fier d’être noble que si l’on se rappelle qu’en dehors de cette enceinte privilégiée, des gens existent qui ne le sont pas. Ce n’est pas entre officiers du même régiment que l’on s’enorgueillit des hauts faits accomplis par cette famille militaire. Si nous sommes seulement avec des Français, l’orgueil du drapeau ne nous transporte qu’en songeant à ceux qui le jalousent. Enfin, lequel de nous, sauf dans les abstractions scientifiques, a senti sa vanité contente de notre titre d'homme? Puisque tout le monde l’est, pourquoi serions-nous fiers de l’être ?
Voilà, surabondamment prouvée, l'erreur que l’on commettrait en voulant remplacer l'esprit de famille par l'esprit national ou de mutualité. Ils visent des buts différents, ne peuvent se suppléer ; et, en brisant le premier, l’on enlèverait un ressort à l'humanité qui n’en a déjà pas trop. Une dernière considération en faveur d’un principe dont la nécessité est déjà trop prouvée : La vie sociale a deux pôles : la tradition et le progrès, la masse et le mouvement. Supprimer la famille, réduire tous les enfants qui naissent à la situation qu'ont aujourd’hui ceux que l’on abandonne, c’est anéantir le premier de ces éléments, faire de cette vie sociale un piétinement perpétuel. Aujourd’hui chaque génération trouve en arrivant au jour, comme base, le point où s’est arrêtée la génération précédente, y prend son appui pour monter
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plus haut, aller plus loin jusqu’à l’instant où ces progrès consolidés servent à leur tour de plateforme. Chacun de nous, outre sa part du patrimoine social, hérite d’aptitudes qui ne sont énergiques que parce qu’elles sont spéciales, en augmentent l’action par l'héritage moral ou matériel qu'il reçoit. D'ailleurs, si l’on ouvrait un plébiscite sur cette question de famille, même en ne faisant voter que. ceux qui lattaquent aujourd'hui, est-on bien sûr que l’unanimité des voix ne lui décréterait pas son maintien?