LIVRE TIT
Ce n’est pas sans une véritable timidité que j’aborde un tel sujet. Que l’on ne voie pas, dans cet aveu, une précaution oratoire! Lorsque je songe à la complexité de cette question, que je me rappelle les grandes actions que ce seul nom a inspirées, je crois ressentir encore ces généreux battements qui agitaient mon cœur d’adolescent. J'ai beau me souvenir que j'ai écrit des brochures et prononcé des discours sur la Liberté, je ne puis arriver à voir dans ce grand mot une simple tête de chapitre. Sont-ce des réminiscences de poètes ? Est-ce un sentiment inné ? mais ce nom semble un symbole. Et pourtant, il faut y porter le scalpel de la dissection. Un ouvrage sociologique serait mort-né s’il évitait d’en parler et deviendrait mésestimable s’il n’en parlait avec l'impartialité, l'absence de parti-pris qui conviennent à la science.
Prenons cent bacheliers, parmi ceux qui adinirent la devise gravée sur nos monuments : Liberté, Égalité, Fraternité. Demandons-leur, non pas le sens de ces trois mots sonores, ce serait trop, mais simplement ce qu'ils voient dans le premier. C’est être complaisant que de supposer qu’un seul répondra de façon satisfaisante. Il n’est pas de principe plus invoqué que celui de liberté. Mais surtout aucun n’est plus ignoré, plus méconnu, plus travesti.
Ceux qui le demandent dans un programme de revendications politiques supposent probablement que la liberté politique est seule en jeu. Ils perdent constamment de vue que les liens qui rattachent l’homme au pouvoir gouvernemental ne sont qu’une fraction des entraves qui l’enserrent. Ils oublient que la liberté, la vraie, celle qui s'écrit par une L majuscule pour en démontrer la généralité, est la somme des libertés de détail et qu'elle ne saurait être complète si une seule de ces petites libertés est violée ou amoindrie. Que m'importe que le gouvernement me permette de discuter son essence, que les gouvernants m’accordent la faculté de les insulter, si un juge d'instruction peut me faire incarcérer à son aise, si je ne puis placer mon argent comme il me plait, si les traités de commerce me ruinent ou si la protection me fait payer toutes choses à un prix absurde, si mes pairs me frappent d’ostracisme parce que je ne vis pas comme eux ? Croit-on que je serai très satisfait de voir cette déesse moderne “honorée sur tous nos drapeaux, alors que, dès ma naissance, je deviens une roue, une dent au moins, de l’engrenage social, obligé de tourner avec les autres si je ne veux me briser. Dans la liberté, que vois-je ? Instruction obligatoire, service obligatoire, prestations obligatoires, jurys obligatoires... que sais-je ? On ‘soumet mon temps, mon argent, l’esprit de mes enfants à ces corvées obligatoires et il est, dit-on, démontré que c’est là le principe de liberté dans son épanouissement.
C'est la péroraison de tout manifeste électoral que d’invoquer ce principe. Nous avons tous en mémoire les vers de Barbier : « C'est que la liberté n’est pas une comtesse du noble faubourg Saint-Germain, etc. » Que signifient-ils ? Exactement rien. C’est peut-être pour cela qu’ils sont si populaires. Nul ne s’est demandé pourquoi la liberté devait être farouche, pourquoi il était nécessaire de se la représenter terrible, et surtout en vertu de quel
concept bizarre on en faisait une femme des classes inférieures. À ce compte, Théroigne de Méricourt ne la figurerait pas mal. Mais tout cela, c’est la liberté de 93 ou celle de 1830. L'homme de science sourit lorsqu'il voit tout un peuple se convaincre qu'il est devenu libre, tout simplement en mettant aux Tuileries un vieillard pour remplacer un autre vieillard et au Palais-Bourbon, des députés pour tenir la place de gens qui les valaient bien. Le nouveau roi avait juré la Charte. L'autre l'avait octroyée. On a élevé une colonne tout exprès pour célébrer ce grand progrès.
Si, au lieu de causer avec un des soixante mille politiciens français, on avait été interroger un des dix millions de braves paysans, si on lui avait demandé : « Vous sentez-vous plus libre ?» je crains bien qu'il n’eût pas compris la question.
Le paysan, être simple, ramène la question sociale à des termes que nous avons oubliés. Il croit que la société est une sorte de coopération pour lutter contre les obstacles naturels, pour asservir à la puissance humaine les forces productives de l’univers. Sauf les voleurs, il ne voit pas qu’il doive combattre ses pareils. Son ignorance est telle qu'il se jugera plus libre sous un gouvernement qui lui donnera de bonnes routes sans trop de centimes additionnels que sous un'autre qui l’appellera à ce sacerdoce délire tous les fonctionnaires et de voter (par le privilège ad referendum), sur l’abolition de la peine de mort.
La science sociologique a-t-elle pour but d'étudier quelles sont les meilleures conditions d'existence pour les quelques théoriciens qui peuplent les grandes villes? Son objet est-il au contraire d’éclaircir autant que possible les lois qui président à l’existence des millions de travailleurs qui forment le vrai peuple ? N’est-il pas juste qu’elle laisse de côté ces byzantins qui, à force de chercher comment vit une nation, arrivent à la tuer?
Se pourrait-il — comment avouer ce doute — qu'il y eut des libertés horriblement tyranniques et--proh pudor! — des tyrannies fécondes en liberté ? C'est une grave question qu'il est permis de traiter si on la joint à celle-ci: Les tyrannies qu’engendre la liberté ne proviennent-elles pas précisément de ce que l’on méconnaît absolument les lois de la liberté ?
Oui, disons-le avec la conviction raisonnée que donnent la perte fatale de tout enthousiasme et l’étude sérieuse et longue des conditions sociales en Europe, oui, la liberté est bien vraiment un principe, et en elle se trouve l’accomplissement des fins de l’humanité. Mais ce principe est un. Elle est indivisible, la liberté! Portée dans un des segments de la sphère humaine, elle est loin de remédier aux oppressions d’un autre segment. Elle y sert moins de contrepoids que ne le ferait une intelligente oppression symétrique. Le but le plus noble que puisse se proposer le sociologiste, c'est de travailler à l'avènement lointain de la liberté. Mais qu'il brise sa plame, celui qui travaillera seulement à la liberté politique ! Qu'il interroge sa conscience, l’économiste que satisfait la liberté des échanges, lorsqu'il voit une compagnie affamer un pays. Surtout, qu’il hésite, le législateur, au moment de remplacer une croyance, fausse, surannée, mais consolante aux humbles, féconde pour tous, par une incroyance officielle, sèche, stérile, mettant le vide dans ces cieux où l'humble regardait. Les lois sont le produit des mœurs. C’est ou jamais le cas de renoncer à notre système de mandarinat. Que les apôtres de la liberté, au lieu de devenir législateurs à 25 francs par jour et de l’inscrire dans notre code, restent conférenciers, publicistes, et qu'ils la mettent dans nos coutumes. Il n’est pire oppression que d'imposer à une nation ce que l’on nomme la liberté et que l’on veut créer en un jour en lui enlevant ses règles séculaires. On n’y parvient jamais. On ne fait que témoigner d’une ignorance
absolue des lois de l'évolution. Mais on agite, on trouble. L’on s'imagine que mouvement veut dire progrès.
Une étude abstraite de la liberté est d'autant moins aisée que ce mot est pris dans dix sens divers. Elle ressortira d’ailleurs de l'examen de ce que l’on appelle les libertés. Examinons la liberté politique, la liberté civile, la liberté économique et la liberté morale. Nous joindrons à cela l'examen de la liberté matérielle, et il en dérivera une théorie naturelle de la liberté sans épithète, et peut-être aurons-nous la chance de formuler sa règle, comme de la discussion d'un théorème on déduit la loi géométrique qu'il démontre.
La liberté politique n’est pas, si restreint que soit ainsi notre champ d’études, un dogme entier qui se puisse d’un trait ou nier ou admettre. Elle peut se définir l'indépendance de l'individu vis-à-vis de l’État et plus exactement, de l'individu vis-à-vis du pouvoir de l'État.
Au début des organisations politiques, alors que le gouvernement direct s’exerçait sans contrepoids, il y avait pour cette liberté, une sorte de mesure assez aisée à trouver. Il s'agissait pour le citoyen d'arriver à ce que la portion de ses droits naturels dont il se privait füt équivalente à l'accroissement de biens que lui donnait la vie sociale. Bien entendu, on n’a à envisager que les droits sacrifiés, les véritables droits, puisque le fait même d’être en. société implique le renoncement à l’usage de toutes les facultés nuisibles, hors du droit. Chaque fois que cette limite restait sans être atteinte, la société manquait à son objet. Toutes les fois que l'individu donnait plus qu'il ne recevait, la société se viciait. Il est évident que l’affaiblissement de tous les individus produit celui de la masse, comme leur spoliation entraîne la pau-
vreté générale. À quoi bon répéter qu'il :n’est ni bien social, ni progrès social en dehors de la somme des biens et des progrès individuels ?
Mais cette forme rudimentaire d'organisation civique dura peu. Les membres de l'Etat adoptèrent vite, ou volontairement ou sans le savoir, par la force des choses, le système de la délégation des pouvoirs. De ce jour naquit cette division entre gouvernants et gouvernés qui dure encore, et c’est l'indépendance de ceux-ci envers ceux-là que l’on a le plus communément nommé la liberté politique. Comme corollaire, on a réclamé, au nom de cette liberté, l’assujettissement de ceux-là à ceux-ci.
Dans un système politique basé sur la force, comme tous ceux qui ont dirigé l'humanité dans ses premiers pas, ou qui l'ont aidée à se relever, au sortir de ces effroyables naufrages de la civilisation, c’est toute entière dans la plus large indépendance possible du peuple envers le pouvoir, que consiste cette liberté. Il y a à, en effet, un rapport simple de dominants à dominés, de maître à esclave. La liberté et l'autorité sont sans mélange : La première, c'est l'émancipation de ceux qui obéissent, la seconde la toute-puissance de ceux qui commandent. Mais ces deux classes, ces deux sortes d'acteurs sociaux sont nettement séparées. Dans l’agrégat, pas un être qui soit à la fois maître et sujet. Cette dualité de rôle n’existera que plus tard.
Et c’est, selon moi, dans cet état natif qu'il faut étudier ces deux bases, ces deux systèmes, ces deux principes, qui plus tard se partageront le monde, dont on fera des vérités objectives, des êtres presque. Je voudrais qu'il me fût permis d'exprimer ma pensée au sujet de ce fameux mot : Principes, et du respect qu'il détermine. Au lieu de lui laisser son sens vrai, celui de commencement, de base, on en a fait l'équivalent de loi incréée et indis- -Cutable. Dans la langue courante, chaque jour, nous invoquons