‹ Éléments de sociologieChapitre 19 sur 79 · MERE · texte numérisé non relu

MERE

les principes comme nous ferions appel à de mystérieuses divinités. Si l’on voulait se rappeler qu’un principe est tout simplement le fondement, le point de départ d’un système ou d’une théorie, qu'il vaut autant que ce système ou cette théorie, mais n’est pas plus absolu dans le vrai ou dans le faux! Si l’on convenaît qu'il n’y a pas un seul principe absolument juste et qu’en tous cas, il le deviendra seulement si ses conséquences le sont, à condition encore qu’elles n'aient pas été amendées par un tiers-facteur ! Comment proclamer la vérité d’un principe, pris en soi, de façon abstraite ? Où est la pierre de touche? Comment ne pas voir que c’est admettre une sorte de révélation, alors qu’on la nie ? On ne fait, et là est la vérité et le danger, on ne fait que congeler en dogme l'expérience du passé ou les illusions du présent, en élaguant tout ce qui les pourrait rendre perfectibles. L’on arrive à transformer notre :corps social en un pauvre Balthazar Claës gaspillant ses biens et son génie, méprisant les vraies richesses pour se lancer dans cette recherche de l’absolu qui lui apporte la ruine, l'épuisement et la folie.

C’est une bien grande ambition que la mienne et je veux l’avouer : je serais trop récompensé d’avoir écrit ce livre si chacun de ses lecteurs prenait l'habitude de substituer mentalement le mot « système » au mot « principe », chaque fois qu'il lira ou prononcera celui-ci. Ce changement de forme n'offre pas d'avantages cabalistiques, mais c’est un pas vers la conformité du langage et du bon sens.

Et cela dit, je suis bien plus à l’aise pour étudier parallèlement l'autorité et la liberté, dépouillées de tout ce qui les atténue, telles qu’elles se présentaient, par exemple, dans ces hordes. franques qui envahirent les Gaules à la fin du 1v° siècle, ou qu’on peut les envisager encore chez les peuplades océaniennes.

. La société n’est pas seulement un bien pour l’homme. Elle est

la condition même de son existence. Il faut, dans l'intérêt individuel, qu’elle puisse subsister elle-même. Tant que les siècles n’ont pas transformé en instincts les facultés sociales, tant que l’agrégat n’a pas à la fois la capacité et la puissance de se protéger contre les membres insociables, il faut que la force remplace ces instincts, encore à venir et qu’un chef ou une famille protège l’agrégat. Sans cela, de deux choses l’une : Ou dissolution temporaire de la société, souffrances individuelles et générales, perte du patrimoine social et retour à cette sujétion dont on à voulu se débarrasser, ou remplacement de cette autorité par une autre plus mauvaise ou meilleure suivant que la révolution était ‘Où non motivée par un perfectionnement des citoyens.

Si, — pour prendre un exemple imaginaire — l’on suppose une agglomération d'hommes absolument dépourvus de raison, ne parvenant pas à comprendre les leçons les plus simples de l’expérience la plus rudimentaire, évidemment l'autorité sera d’autant meilleure qu’elle sera plus absolue. Admettons que faisant un pas en avant, ces malheureux en viennent à voir qu'ils doivent s'abstenir de tuer, pour pouvoir vaguer sans crainte d’être assassinés eux-mêmes, l'autorité n’aura plus le droit de leur enlever l’usage de ces outils homicides hier, mais qu'ils emploient aujourd’hui à une chasse ou à des travaux nourriciers. Ainsi de suite et à mesure que l’homme est plus en mesure d'employer ses facultés à son propre avantage, qui se confond nécessairement avec l'avantage social, la nécessité de l'autorité décroît et avec elle sa justification. L'autorité porte en soi, en effet, ce vice de substituer la volonté et la raison d’un tiers à la volonté et à la raison du principal intéressé. L'administration d’un tuteur vautelle lagestion du vrai propriétaire, si bienfaisante qu’elle soit si le pupille est mineur ou incapable ?

De plus, la société doit non seulement vivre, mais progresser, ou

pour mieux dire, aider au progrès des hommes. Et c’est un fait constant, dont les motifs sont trop clairs pour avoir besoin d’être exposés, que la civilisation d’un peuple barbare vient toujours d’un homme ou d’une caste restreinte ; que la masse . représente le principe de continuité, alors que c’est une individualité ou une minorité qui incarne, sans exception, le principe d'initiative et d'évolution. Comme le dit excellemment M. Dupont-White, cela s'explique de soi. Aux plus élevés, la culture ; aux plus cultivés, la lumière.

La limite de cette autorité se joint à celle des services qu’elle rend. Elle se rétrécit à mesure que les gouvernés en ont moins besoin, que la différence est moindre entre eux et les gouvernants. Mais nous ne pouvons Ia suivre jusqu’à sa disparition. Bien auparavant, des facteurs complexes viennent s’y mêler.

Les gouvernés n’attendent pas l'heure où toute autorité serait superflue pour se débarrasser de ces gouvernants, pris en dehors d’eux, les dirigeant en vertu d’une force passée. Un moment vient où, parmi les facultés acquises, se placent celles de se gouverner eux-mêmes ou, du moins, de choisir leurs gouvernants.

Par exemple, les Francs donnant leur trône à Hugues Capet ou les Francais à Napoléon I‘ (1).

Le raisonnement inexprimé qui préside à ces élections est évidemment celui-ci :nous avons à la fois des intérêts individuels et des intérêts sociaux. Tout entiers au soin des premiers, nous nous déchargeons sur vous, Hugues ou Bonaparte, de la gestion des autres. Comme nous savons les troubles qui nous ont conduits à la possibilité de vous choisir, nous voulons les éviter à nos descen-

(1) Je fais abstraction des Chartes et contrats qui ne changent rien à la thèse.

dants, dans la mesure du possible, et nous nous engageons pour eux à ce qu'ils reconnaissent l'autorité des vôtres sur cette portion de nos facultés que nous leur abandonnons.

I yaitrès certainement entre l’élu et le peuple un contrat, tout au moins, et de là viennent deux théories : |

Cet homme nous représente tous. Il est notre délégué, notre agent. Lorsqu'il porte atteinte à la libre activité d’une de nos facultés, il ne le fait qu’en vertu du pouvoir que nous lui avons confié. Nous sommes ausssi mal venus de nous en plaindre ou même de le regretter que moi, membre du X..… Club, d'une mesure gênante peut-être, mais prise en vue d'augmenter l'éclat ou la vitalité de ce cercle. Nous devons rester dans les termes du contrat. Enrichissons-nous, jouissons, mais laissons à ceux qui peuvent mieux juger des nécessités générales dont l'ensemble nous échappe le soin de conformer notre vie civique à ces nécessités. Il est évident que nous ne pouvons tout faire par nousmêmes. Nous prenons notre pain chez le boulanger, nous confions nos procès à un avocat. Nous en croyons-nous moins libres ? L'administration de la rue de Grenelle envoie mes télégrammes au lieu de me laisser établir une ligne dont le premier kilomètre me ruinerait. Est-ce là une lésion de mes droits ? De même, ce gouvernement qui est sorti du choix de mes ascendants, qu'ils m'ont légué. L’actionnaire de la C'° de Suez intervient-il dans les marchés que passent M. de Lesseps et ses collaborateurs ? Se croit-il tyrannisé ? Le sommes-nous, nous autres, si nous touchons nos dividendes en paix et en sécurité ?

A ces arguments, d’autres répondent. Au lieu de les défigurer, j'aime mieux citer ceux que produit en les combattant, le traducteur de J, Stuart-Mill.

« On connaît d’ailleurs votre idéal, dit-il; il fut en son temps « une institution, on l’a vu à l’œuvre pendant le moyen âge.

« Reculez de quelques siècles et regardez cette abbaye : les « moines commencent par élire leur abbé, mais continuent et « finissent par la plus servile obéissance, soumis jusqu’à l'in pace « à des caprices souverains.

« Semel jussit, semper paret : cela est bon à dire de la divi- « nité..... Ici-bas, dans cette imperfection de l’homme et de ses « œuvres, il ne faut pas lui demander, contre la souveraineté d’un « jour, une obéissanee perpétuelle. Il ferait un marché de dupe. « Sa loi, encore qu’elle remonte à lui, peut être mauvaise. A « peine est-ce un remède que l’homme fasse ses lois; le plus sûr, « c’est qu'il y en ait peu ou point et que, dans cette incertitude « de leur valeur, nous gardions un bien certain et naturel, la « liberté. »

Touten faisant mes réserves sur ce titre de bien naturel donné à la liberté, je partage cette façon de voir. Parce qu'un chef a été élu par nous, son autorité n’en est ni meilleure ni pire. Les coups de verge n’en sont pas moins désagréables si nous nous les donnons nous-mêmes, comme les moines. Prenons seulement en mémoire ce fait que le despotisme n’est pas meilleur parce qu'il est consenti. Nous l’appliquerons avant peu.

Dès l’apaisement des tempêtes politiques qui avaient conduit les nations à prendre un maître comme on prend un pilote, les esprits élevés cherchèrent à mettre une limite au pouvoir ainsi délégué. Il s’en offrit de deux sortes : ou l'engagement pris par le souverain d’observer certaines règles, de respecter certaines libertés stipulées dans un acte généralement appelé charte, ou de ne pouvoir décider en certaines matières qu'avec le concours de représentants plus ou moins directs de la nation. C’est à ce moment que le dogme libéral fut abandonné par beaucoup de ses

fanatiques. Le contrôle incessant de la nation ou de ses mandataires amovibles supprimait la possibilité d’une oppression et lorsque l’on eut diminué ou supprimé le pouvoir héréditaire, élargi le mode d'élection des delégués, plus tard fait de ceux-ci les vrais gouvernants, il semble que les revendications libérales fussent sans raison d’être. Il n’y a plus, disait-on, cette antithèse du pouvoir et du peuple, tous gouvernants, tous gouvernés. Comment parler de tyrannie? La nation se tyranniserait-elle ellemême ? Et l’on disait aux travailleurs: Vous êtes tous souverains. Et les travailleurs le croyaient. Puis, on s’apercevait que les fils de ces souverains allaient périr du choléra en Crimée parce que leur mandataire n’aimait pas le Czar, allaient prendre la fièvre jaune au Mexique parce que l’agent de la nation avait eu une grande pensée. On fut bien forcé de voir ce qu'il y avait de vrai dans ces grandes phrases-là et l’on s’aperçut que la liberté, même politique (1), n’est pas plus grande lorsque la tyrannie, s'exerce au nom de dix millions de personnes.

L'on peut prendre d’autres exemples. La Convention était une assemblée de géants. Je n’en parle jamais qu'avec admiration. Etait-on libre sous son gouvernement ? Sous le régime parlementaire, même avec le gouvernement direct, un peuple peut être libre ou ne pas l'être. Cela dépend de ses lois, de ses mœurs, de sa constitution. Mais la république de Lacédémone peut exister à côté de celle d'Athènes. La question s’élargit ici, L’antithèse entre le pouvoir et le peuple n’existe plus, en effet, et il reste à étudier seulement les droits de la communauté sur l'individu, de la majorité sur la minorité, de ceux qui votent sur celui qui ne vote pas. Là est le problème aujourd'hui et il n’est guère moins important. Il le serait peut-être davantage, étant admise cette

(1) Nous reviendrons là-dessus en parlant de la liberté sans adjectif.

sorte de légitimité qne l’on accorde à la tyrannie, lorsqu'être: tyran devient accessible à tous.

Non seulement, la question s’élargit, mais elle prend cette grandeur d’être éternelle. Si ce n’est qu’au début des sociétés que l’on a à se demander quelle est la limite des droits d’un tyran, c’est pendant toute leur existence que l’on peut s’enquérir où finit le pouvoir légitime de ces sociétés elles-mêmes sur leurs membres. Mais la réponse ne change pas. La légitimité de ce pouvoir cesse lorsque l'existence du corps social n’y est plus: attachée.

Que l’on ne réponde pas par le droit des hommes à s'imposer: à eux-mêmes des lois tyranniques. C’est un abus de mots et rien de plus. En principe, d’abord, il ne s’agit pas de la puissance d’un homme sur lui-même, mais de la puissance des: autres hommes sur lui. En fait, ce ne sont pas les mêmes qui gouvernent et qui obéissent. Le sens commun le sait et le vulgaire raisonnable se sent aussi bien enchainé par un gouvernement auquel il a donné son vote que par un souverain héréditaire.

Si nous dégageons le problème des facteurs particuliers à unepériode ou à un pays, nous trouvons en lui la même simplicité que dans celui du début. D’un côté le gouvernement, de l’autre: les gouvernés. Ils ont changé de nom: le premier est devenu. peuple, société ou état, les seconds sont les individus.

Chose étrange, ceux mêmes qui dans le premier cas faisaient de la liberté une déesse que nul ne saurait blasphémer, qui l’appelaient « fille du ciel », qui la décrétaient « le premier bien de: l’homme », qui auraient sacrifié à ce principe non pas seulement. les colonies mais la nation elle-même, ceux-là cessent de l’adorer lorsque l’autorité cesse d’être personnelle. La liberté y perd son

nom. On l’appelle individualisme et, sous ce déguisement, elle est bafouée et décriée par ses dévots de la veille. L'autorité, la vieille ennemie, n’a eu qu’à prendre le nom de guerre de « socialisme » pour voir se ranger sous ses drapeaux ceux qui l'ont combattue ‘toute leur vie, quand elle allait à visage découvert.

Il est absolument faux de dire que l'intérêt personnel explique ces changements, et d'affirmer qu’un autoritaire est un libéral au pouvoir. Tous les partis en Franceet surtout ceux qui s'occupent de questions sociales, ont donné les preuves du désintéressement de leurs adeptes. Le socialisme et le communisme ont eu trop de martyrs et en comptent trop tous les jours, que la misère tue comme faisaient les balles en 48 et en 71, pour que je puisse avoir recours à un argument qui, même vrai, ne prouverait rien. Cette erreur provient de la marche naturelle des choses. A mesure que l’homme a trouvé dans la société de plus grands biens, il a moins su s’en passer, ses facultés individuelles se sont émoussées. De moins en moins, il est resté une entité pour devenir un fragment du corps social. La collectivité s’en est fortifiée d'autant et il n’est pas rare de voir des hommes intelligents proposer d’accentuer ce mouvement, de tout collectiviser, sans se douter que la société est une somme, que son travail est un produit et qu’elle serait frappée d'inertie et de mort, si on atrophiait ses composants.

Si l’autorité exagérée, le refus de libertés possibles sont utiles, c’est-à-dire justes, c’est précisément lorsque c’est un homme ou un petit nombre d'hommes qui détiennent le pouvoir. Il y à alors une justification possible: La supériorité du chef sur la masse, le besoin de laisser à un seul la force coactive pour permettre aux autres de vaquer à une nécessité momentanée, l'impossibilité de régir par la discussion un empire trop vaste, dont les provinces sont mal fondues encore. Une autre raison sort de la nature des

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choses : la meilleure preuve que les millions de sujets tirent leur avantage de leur sujétion, c’est qu'ils ne s’en délivrent pas, et ils sont les meilleurs juges.

Au contraire, dans le régime démocratique, il n’est plus possible d’attribuer à une partie du peuple une supériorité intellectuelle quelconque, pas plus qu'une fraction de l’état ne délègue sa fonction gouvernementale à un autre. En admettant, dans un pays, cet assujettissement de quelques-uns à tous, on prêche une véritable iniquité, qui soulèverait notre esprit de justice si nous la voyions se produire dans une assemblée quelconque. Autant l’on comprend l'autorité du président, autant l’on refuse à la majorité d’une chambre le droit d’opprimer ses collègues de la minorité.

Sans même insister sur cette différence, reconnaissons que le droit individuel est pareil, que l’oppresseur. soit un ou nation, que l’opprimé soit un peuple ou le plus faible des citoyens.

Dans tous les cas, deux éléments sont en présence : le pouvoir et l'individu. Les droits de ce dernier sont bien clairs. Ils sont sans autre limite que le sacrifice qu'il en fait pour assurer l’existence de la Société ou des corps qui la représentent. Donc, impossible d’'énumérer les droits individuels.

Ceux du pouvoir sont plus simples. Ils sont les corollaires absolus des devoirs du pouvoir envers l'individu. L'état a le droit général de demander à ses administrés de lui rendre possible l’acquit de la dette qu'il a envers eux. Rien de plus. Rien de moins.

L'homme a droit à voir sa sécurité assurée. Il doit évidemment reconnaitre le pouvoir judiciaire et le salarier. La société lui doit la possibilité de circulation. Il ne peut s'opposer à ce qu’elle fasse des routes, si celles-ci dépassent les ressources privées. Ainsi de suite.

Puis, à ces apparentes restrictions aux droits individuels, vient s’en joindre une autre. Si, chaque fois que l’on fait un contrat, que l’on traite une affaire, il fallait débattre et stipuler toutes les conditions de cette affaire ou de ce contrat, en dehors des particularités; si, pour prendre un exemple grossissant, il fallait mettre dans la vente d’une maison que le vendeur s’oblige à ne pas la reprendre par force après en avoir touché le prix, la transaction la plus minime exigerait l’habileté d'un avoué ou l’imprudence d’un enfant. De même, pour cette transaction qui est le mariage, etc. On à donc établi des règles connues de tous et qui sont à l’homme ce que les phares sont aux navigateurs, les rails aux locomotives. On pourrait se passer de phares, qui quelquefois sont des causes de sinistre, de rails qui ne permettent pas de courbes à court rayon; mais il faut s’y résoudre à peine de ne plus voyager qu’en Océanie. De même pour nos lois. Elles existent et nous devons nous résigner à être des gens policés. Elles ne sont guère le fruit du consentement mutuel, et ce serait un abus du raisonnement que de persuader à un brave vigneron du Languedoc qu'il est pour quelque chose dans la loi sur les successions. La vérité, c’est qu’une fraction du pays, la partie cérébrale de ce pays, formée des législateurs et des publicistes, ceuxci à voix consultative, votent ces règles et que le pays n’a pas plus à se blesser de cet oubli de la souveraineté qu'un voyageur de l'initiative du guide qui lui montre le chemin.

Quelquefois, ces jalons deviennent des barrières et l’on voit s’ameuter devant elles tous ceux à qui elles barrent le passage. C'est surtout dans ce que l’on appelle les lois politiques. — La liberté de la presse, par exemple. — Et nous pouvons la prendre comme type, les autres, comme la liberté de réunion, en étant un dérivé ou un Succédané.

De quel droit imposer silence à une opinion ? Vous ne pouvez la condamner parce qu’elle est fausse, sans vous décerner un brevet d’infaillibilité ! D'ailleurs, pourquoi la craindre ? La fausseté éclatera. Bien plus, là est la seule preuve que votre opinion est vraie. Rien n’est sûr qui n’a pas été discuté. La loi de Newton ne possède son caractère de certitude mathématique que parce qu'il est loisible à chacun d’essayer de la détruire. |

Ces arguments irréfutables n’ont qu’un tort, c’est de s’appliquer à la liberté de la pensée et de la parole. Celle de la presse est beaucoup plus concrète, si je puis dire, et l’on peut répondre.

Je n'ai pas besoin d'affirmer la supériorité de ma morale à moi, mais je sais que mes filles sont atteintes douloureusement quand elles voient une gravure obscène. Fruit d’une éducation stupide, c’est possible. Ce n’est pas à vous de le juger. Or, vous blessez mon droit et le leur en jetant, dans un journal qui traine partout, un immonde feuilleton, qui corrompra leur esprit, en affichant ce que vous appelez des pornographies. Et ne répondez pas, comme Stuart Mill, que vous avez autant à vous plaindre de moi, qui enseigne ce que vous croyez des erreurs, que j'ai à me plaindre de vous, qui combattez mes prédications. C’est faux. Vous n’avez jamais été irrité de voir une gravure dépourvue d’indécences:

Au point de vue politique, tel écrivain prêche les doctrines les plus subversives. Je le respecte, les lis et, si j’en suis capable, je tâche de les réfuter. Il déclare que le vol devrait être une institution sociale. Sais-je s’il a tort ? Je le crois. Je donnerais ma vie pour empêcher le règne de cette institution-là, mais s’il expose la sienne pour l’amener, il faut bien convenir que parmi nos deux

convictions il y en a une qui est fausse. Je ne puis donc demander au pouvoir d'imposer silence à ce publiciste. Mais si je sais que cet homme a mes idées, mais qu'il se fait le courtisan des instincts les plus vils, des passions les plus anti-sociales pour acquérir de l'argent ou une méprisable notoriété ; si je vois ses détestables prédications porter leurs fruits, ajouter la haine aux maux dont souffrent les laborieux, rendre impossibles les rapports entre les divers agents de production, menacer la sécurité de mon foyer, guider à la mort ces esprits où il a semé son venin dans le sillon creusé par la misère, suis-je obligé d’assister, inerte, à cet écroulement ? Puisque la société s’est substituée à moi dans les fonctions préservatrices et justicières, ne doit-elle pas lui mettre sa main sur la bouche, à ce drôle, sinon au collet ? Pourquoi non? L'intérêt de tous, individuel et collectif, est menacé. Vous ne pouvez lui prouver qu'il ment. Il le sait mieux que vous, et vous lui laisserez continuer son œuvre, tout simplement pour ne pas porter atteinte à ce dogme nouveau, la liberté de la Presse. Notre pauvre humanité a donc bien besoin d'’entraves qu'elle s’en crée d’autres, alors que ses membres ne sont pas encore délivrés des meurtrissures de l’ignorance et de la superstition ? Et s’il est de bonne foi? dira-t-on. Il ne l’est pas! Le subversif honnête c’est ce vieillard illustre qui, là-bas, en Russie, sacrifie toutes les aises de la vie à pratiquer les chimères. Ce n’est pas le pamphlétaire qui excite les bas-fonds de nos âmes, déchaîne une crise, cause les meurtres, jette à la faim trois mille ouvriers et écrit ensuite, sur une table du Café de Paris, des lamentations sur la férocité des exploiteurs. Pourquoi va-t-il tous les jours aux courses profiter de ses relations mondaines pour gagner l'argent des pauvres diables qui ont de moins brillantes amitiés ?

Et lorsque le même homme insulte dans leur personne ceux

qui ont l’honneur, plus ou moins mérité de représenter la France ? Lorsqu'un journal, qui soutient le sceptre en portant une marotte, jette la boue à pleines mains sur un vieillard et sur sa fille, et que nous, voyageurs, nous nous trouvons à l'étranger abaissés au niveau auquel ces feuilles mettent nos plus hauts magistrats, en présence de ce tort énorme porté à tout ce qui est Français, sommes-nous autorisés à nous réclamer de notre droit au respect ? Peut-on nous objecter que toute opinion doit pouvoir se produire pour pouvoir être discutée? Comment discuter des appétits ? Toute liberté est respectable, dit-on. En tous cas, la mienne aussi, de vivre paisible, de laisser à mes enfants une existence tranquille et laborieuse, de ne pas rougir comme sous un affront en voyant un Allemand lire les journaux de France, et le droit à l’insulte ne figure pas dans les Droits de l’homme. L'on peut affirmer sans grande témérité que les gouvernements n’ont pas une bien large influence sur l’évolution de l’humanité, depuis surtout que l'individu est à la fois plus ou moins sujet et souverain. La liberté politique n’intéressant guère que les rapports entre les citoyens et le pouvoir, ne peut agir que faiblement sur cette évolution. Les lois civiles, en revanche, en sont un facteur d’autant plus considérable, qu’elles concourent avec les mœurs ou servent à les modifier. L'avenir social peut donc différer profondément suivant que la communauté intervient ou non dans les rapports privés et selon la façon dont elle intervient. Elle ne peut se dispenser d'y jouer un rôle puisque là est sa raison d’être. Nous nous sommes déchargés sur elle d’une foule de soins qui auraient pris ‘nos journées et le meilleur de notre activité. Au lieu de n'avoir qu’une sauvegarde aussi inégale que le sont nos forces respectives, nous avons une protection égale pour tous et irrésistible. Comme nous l’avons vu plus haut, on a en outre reconnu l'avantage d’avoir des règles simples afin de pré-

venir les conflits des droits individuels. Les codes viennent de là et chacun de nous peut aujourd’hui exiger qu'on lui obéisse en raison de la peine qu’il prend de s’y soumettre lui-même.

C’est le rôle conservateur de la loi. Nulle discussion ne peut s'élever lorsqu'elle ne fait qu'enregistrer, formuler ce qui est admis par tous, ou ce à quoi tous se soumettent tacitement depuis longtemps. On peut avoir des avis différents sur l’opportunité de donner à une coutume le caractère légal, de soumettre les justiciables à telle ou telle règle de forme. Il y a des tâtonnements, des erreurs, mais l'avenir n’en est que médiocrement influencé, sinon pas du tout.

Mais si la loi dépasse cette sphère d'action, bienfaisante et modeste, si elle veut perfectionner, les difficultés commencent. Herbert Spencer a pris le soin de longuement démontrer ceci : L’humanité est une chose tellement complexe que nul ne peut prévoir l'effet de la mesure la plus simple. C’est peut-être quand la loi paraît devoir produire le plus grand bien immédiat qu’elle a les conséquences lointaines les plus funestes. Cette évidence doit faire réfléchir tous ceux qui attendent le progrès de la loi, autrement que par la sanction des progrès accomplis sans elle.

Un des cas les plus cités où les lois ont une prétention sociologique est l'obligation imposée au père de léguer à chacun de ses enfants une part déterminée de sa fortune. C’est une atteinte sinon à la propriété, du moins à la liberté. Dans la discussion qui a précédé le vote, et aussi dans les traités scientifiques qui s’en occupent, l’on a souvent invoqué l'espèce de créance, la sorte d'hypothèque que consent le père à ses fils par le fait de les mettre socialement au monde; j'entends en leur donnant un nom, des habitudes, des goûts et des instincts particuliers. L’ar-

gument ne me semble pas irréfutable. On pourrait trop aisément l’étendre au vivant du père et, cette créance étant admise, accorder aux créanciers des garanties que personne n’a osé réclamer pour eux. D'ailleurs, ces considérations existaient avant le droit actuel, à un plus haut degré encore. Elles n’échappent certainement pas aux publicistes des nations anglo-saxonnes ou slaves. D’où vient que cette quasi-égalité de partage est spéciale au code Napoléon ?

Il n’y a pas là un effet d'équité abstraite. La loi n’a pas voulu faire le fils créancier du père, comme les enfants prodigues qui sont toujours enclins à ne voir qu'un usufruitier dans celui qui jouit du patrimoine. Elle a visé plus haut, à l'intérêt de l’espèce, d’abord, au bien national ensuite.

Que la société, faite pour servir l'individu, s'incline toujours devant les droits imprescriptibles de celui-ci, c’est naturel et nul n'oserait demander que l’on privât un citoyen de jouir de ses biens comme il l'entend. Mais, après sa mort, il n’a plus ni droits ni intérêts que comme chaïnon de l’espèce ou membre de l’agrégat, celui-ci protecteur de celle-là. S'il répudie l’idée de famille, s’il laisse ses biens à un étranger, il vient un moment où le droit de ce tiers sur cet héritage n’existe pas encore. La société, qui a respecté l’omnipotence du propriétaire sur des biens par lui créés ou conservés, peut se demander si les laisser passer à un autre possesseur, qui ne peut les avoir que par le fait de son consentement à elle, ce n’est pas porter atteinte à son propre intérêt et perdre de vue son propre but.

Elle estime que laisser les richesses changer de main constamment, sans être accompagnées de l’héritage de traditions et d’instincts, c’est supprimer toute stabilité sociale. Elle pense que le travail de l’usine sociale en souffrira, autant que si l’on confiait une charrue au graveur et un burin au laboureur ; que ces

enfants, élevés pour une fonction, seront impropres à une autre, je ne dirai pas moindre, mais différente, alors que le légataire pourra très mal disposer d’une fortune inaccoutumée. Les déclassés violemment sont une plaie. Si nous ne savons y remédier, du moins ne l’accroissons pas. Elle se rappelle de plus ce qu’elle doit à la famille. L'héritage en est-il séparable ? Ce qui précise, en la matérialisant, la différence entre le mariage et le concubinage, n'est-ce pas précisément cela? Une raison morale intervient. Lorsqu'on fait des enfants, c’est pour les aimer. Si plus tard, une brouille survient, qu'est-ce à côté de ce lien infrangible de père à fils? Elle ne veut pas admettre l'effet d’une irritation passagère. Elle décrète la dévolution aux enfants des biens paternels.

Elle en a le droit cent fois. Il n’y a plus ici d’antagonisme entre un propriétaire et la communauté. Je suis médiocre juriste et j'explique mal ma pensée. Je voudrais dire: On lèse un droit conçu, mais point né. Par exemple, certains Etats défendent à leurs citoyens de laisser leurs héritages à des étrangers. C'est une prohibition identique. Ce n’est pas me spolier de mes biens que de m'empêcher d’en recueillir d’autres à titre gratuit. On ne vole pas les diocèses en les empêchant de recueillir des legs. Le légataire ne peut donc se réclamer du droit individuel. Le testateur n’est plus et la société est dégagée à son égard. Elle conserve cette forme abstraite : une famille, et sert les intérêts collectifs.

Que la répartition ordonnée soit bonne, là n’est pas la question. Le partage égal est une conséquence de notre vie démocratique et le législateur a eu cette très louable pensée de ne ‘pas voir anéantir l’œuvre coûteuse de la Révolution. Il n’avait pas prévu le développement de la fortune mobilière et ne pouvait deviner qu'il préparait l'avènement d’une féodalité trois fois détestable. Mais son droit d'intervenir est incontestable.

Une liberté qu’on entend rarement citer dans les déclamations des meetings, c'est la liberté individuelle, le respect de notre corps. Il semble qu’elle soit si assurée en France que ce soit devenu oiseux que d'en parler. Les Anglais la réclament sans cesse et ils l’ont. Nous ne la demandons jamais et nous ne l’avons pas.

Je ne m’attaquerai jamais à des abus qui viennent des fonctionnaires. La loi me vengerait. Mais lorsque je me vois victime d’un abus légal, je puis me demander où est cette liberté qu’on a mise au fronton de toutes nos administrations et qu’on y a laissée.

Un banquier de la rue... est arrêté sous la prévention d’attentat sur la petite fille de son concierge. Il passe un mois en prison, perd naturellement des sommes folles, ne pouvant ni liquider ni diriger ses affaires. On examine l'enfant. Elle était intacte.

Un malveillant dénonce mon lecteur comme coupable d’escroquerie. Le commissaire fait appeler ce lecteur qui est notoirement en voyage. À son retour, il va au commissariat. On le met en arrestation. Il passe la nuit au dépôt et le lendemain reçoit des excuses d’un substitut, à moins que ce ne soit que trois jours après.

Et si nous avons donné lieu à la moindre présomption, après le Dépôt vient Mazas, cette chambre de torture avec le juge d’instruction pour bourreau. L'ordonnance de non-lieu sert d’indemnité pour les pertes matérielles, de baume pour les blessures

morales.

Un gardien de la paix est grossier envers une dame. Vous le lui représentez. C’est vous exposer à passer la nuit au poste. Ces braves gens, illetirés et généralement assez stupides, sont les vrais

maîtres de Paris. Ils portent un uniforme et cela suffit. C’est le sceptre actuel. Pourvu qu’un homme ait des fils d’argent sur ses manches ou se tienne derrière un guichet, il devient notre seigneur et maître. À la gare du N..., dans un différend avec le chef de gare, il appelle en témoignage le sergent de ville qui est là en permanence depuis plusieurs années. Je lui fais observer que ce gardien est un témoin suspect entre la Compagnie qui le paie et moi qu’il ne connaît pas. Aussitôt, insurrection générale, levée de boucliers. Il paraît que j'avais suspecté des fonctionnaires publics. De quoi ne m'’at-on pas menacé ? Si j'avais eu la même aventure au Creuzot ou chez tout gros industriel, jamais on n'aurait eu l’idée de traiter un client mécontent en gibier de cour d'assises. Tout simplement parce que M. Schneider n’a pas de galons..… et qu'il a de l'esprit.

H. Spencer parle longuement de la loi sur les prostituées. Mais, en France, elle est encore bien plus horriblement draconienne. Je m'arrêterai dans un autre chapitre sur le fait qu’elle réglemente. Je ne veux ici envisager que la faculté, donnée à un agent exécutif, de priver de leur liberté des malheureuses qui ont violé de simples règlements préfectoraux, et cela pour un temps relativement long. C’est le seul exemple que nous ayons dans notre pays de cette confusion entre l’agent qui constate et celui qui punit, entre le témoin et le juge, entre le ministère publie et le tribunal. Cette juridiction a un nom plus exact. Elle s’appelle l’arbitraire.

Nous voyons là la liberté individuelle complètement supprimée, toute une classe de personnes dépouillée de toute sauvegarde. L'on invoque la santé publique, mais oserait-on déclarer que le brasseur frappé d’un procès-verbal pour salicylage de sa bière pourra être condamné par le même agent à trois mois de prison

sans jugement? Et cependant, on pourrait alléguer l'intérêt de consommateurs parfaitement innocents alors que, dans l’autre cas, ceux que l’on protège en sont bien peu dignes. Enfin, si le pouvoir veut envisager les intérêts particuliers, nous en revenons aux règlements.

Mais cette loi ne me semble pas condamnable parce qu’elle viole un prototype d'équité. Seulement, elle est inutile et malfaisante ; inutile, parce que faite dans l'intérêt de l’espèce, elle ne nous à pas donné des générations plus fortes que chez nos voisins qui ne la connaissent pas. J'ai oui dire qu’en vérité la débauche y gagne en sécurité. Malfaisante, parce qu’en s’emparant de la malheureuse que le besoin ou l’égarement fait faillir, elle en fait la proie éternelle du vice ; que cette classe d’ilotes, qui a ses mâles, devient la plèbe affamée, hideuse et qu'elle contribue puissamment à créer ces funestes bas-fonds sociaux, d’où pourrait bien venir la peste finale.

Ce n’est pas au nom de la déesse Liberté que je blâme ce système et si peu que je voudrais que des législateurs avisés et patients se missent à élaborer un règlement plus draconien encore contre ces prostituées de haut vol qui se nomment les courtisanes ou, plus élégamment, les demi-mondaines. Elle sont le phylloxéra social. Que le remède contre ce fléau soit rapide, radical et il sera bon. Peu importe s’il lèse les droits individuels de femmes qui respectent la santé pour épuiser les vies, anéantir les capitaux, engloutir les talents, ruiner les honnêtetés et obscurcir à tel point la conscience publique que j'ai vu un négociant de Paris, juge consulaire, traiter durement ses ouvrières tant qu’elles étaient honnêtes et les accompagner à [a portière de leur voiture, plus tard, quand elles étaient devenues des drôlesses riches.

A mesure que décroit la domination du pouvoir sur l’individu, celui-ci trouve un lien nouveau qui se renforce et que l’on nomme l'opinion. Ce nouvel élément sociologique a une genèse régulière. Faible au début, il se compose du jugement que portent sur nous ceux qui ont affaire à nous, jugement qui ne dépasse guère la sphère de nos relations. Mais à mesure que le peuple s’incarne moins dans un chef, la solidarité devient plus grande entre les citoyens. Chacun d’eux est intéressé à ce que tous agissent en vue du bien commun et, comme chacun se figure agir mieux que les autres, il s'ensuit qu’il se croit intéressé à les contraindre d'agir comme lui. Il y a là un tyran plus puissant que tout autre et que nul sanctuaire n'arrête. C’est de celui-là surtout que la sociologie doit s’occuper. Les oppressions politiques sont fugaces et précisément pour cela la servitude de l’opinion est plus à craindre. Une loi existe dont la démonstration va suivre, que l’on peut prévoir de l’exposé qui précède et dont voici Ja formule, un peu mathématique. « L'autorité qui asservit l’homme est une constante. Elle est le produit de son assujettissement au pouvoir constilué et de sa domination pur l'esprit public, les mœurs, l'opinion. Celle-ci est donc inversement proportionnelle à celle-là. »

Cette loi, qu’enseigne l’observation et que démontre le raisunnement, est naturellement un peu moins rigoureuse qu'une loi géométrique, mais elle l’est absolument sil’on prend des moyennes. Elle est ici présentée sous une forme simplifiée, mais elle se généralise et, en y faisant entrer l’assujettissement aux obstacles naturels, on la vérifierait dans les mers polaires.

C’est, en eflet, une chose évidente que la solidarisation des

intérêts, suivant leur émancipation. Dès le collège nous voyons que, si le professeur est très sévère, nous nous en rapportons à lui du soin de nous délimiter notre tâche. S'il est, au contraire, très bienveillant, nous exerçons sur nos camarades une sorte de surveillance afin de produire une somme de travail que nous croyons utile pour que le professeur continue sa bienveillance.

Mais, à toutes les périodes de notre vie, nous retrouvons cette tendance de la majorité qui lui fait contrôler des actes individuels, avec une rigueur qui s’accroit suivant que les actes sont plus ou moins libres. 11 semble qu'entre la Société et l'individu, il doive exister toujours un lien d’une force déterminée, que le public se charge de renforcer si le pouvoir consent à en diminuer la force.

Si l’on parcourt l’Europe, si l’on divise les Etats en une sorte d'échelle dont le gouvernement despotique occuperait le sommet, l’on voit la tyrannie publique grandir en sens inverse. Je ne connais pas par exemple de pays où les mœurs soient aussi tolérantes qu'en Russie. Il n’en est pas, certainement, où l'originalité soit aussi respectée : depuis l'écrivain de génie, se vouant à des occupations manuelles avec une excentricité si grande que, dans d’autres contrées, elle le ferait conduire tout droit dans une maison de santé, jusqu’au débauché qui soutient la liberté de son vice contre nature, tous les excentriques y sont respectés s'ils prennent la peine de démontrer qu'aucune règle d'équité ne condamne leurs excentricités.

La politique mise à part, il n’est pas de pays où la liberté soit aussi grande. La sujétion de l'individu au public y atteint son minimum. Si notre loi est vraie, celle du citoyen vis-à-vis du pouvoir devra y être à son maximum. La réalité confirme l'hypothèse. Si nous en venons aux pays où les lois respectent presque absolument la liberté individuelle, je veux dire l’Angleterre, nous

trouvons que les mœurs y sont plus tyranniques que dans aucune autre contrée. Si nous restons dans une nation où le gouvernement et les lois laissent une demi-liberté à leurs sujets, les mœurs et l’opinion n’exercent qu'une demi-tyrannie. Ïl est inutile de s’attarder à des démonstration de ce qui deviendra, et vite, un axiome pour qui prendra la peine de l’étudier. De même, pourquoi tenter de prouver que dans les pays encore barbares, ou dans les régions désertes, la tyrannie des forces naturelles compense précisément l’absence d'opinion ou de gouvernement ? Cette loi admise, il reste à découvrir quelle est, de ces puissances, celle dont le joug est le plus insupportable. Il se trouve que c’est justement celle dont les conséquences sont le plus funestes et, en même temps, celles dont on pourrait le plus aisément diminuer l’action. Nous ne sommes soumis au pouvoir légal que pendant une faible, très faible portion de notre existence. Il limite notre essor individuel et ne nous empêche pas de le prendre. S'il arrive à nous couper les ailes, il ne peut du moins éviter qu’elles ne poussent. L'opinion, au contraire, a cette conséquence que, non seulement notre action est bornée, mais que notre essence est modifiée. Si la tyrannie du gouvernement nous fait accumuler des forces dont profiteront nos descendants et qui la balaieront en un jour d’émeute, la toute-puissance de l'esprit public détruit ces forces en leur germe, les stérilise et brise l'essor qui lancerait l'humanité vers des destinées plus hautes. Que la collectivité doive imposer à l'individu des règles de conduite, en dehors de celles qu’impose la loi, rien de plus juste. La loi, en effet, peut nous empêcher d'accomplir des actes directement dommageables à autrui. Nos actions ont des conséquences médiates si étendues qu’il faut bien qu’une force quelconque nous interdise les actes préjudiciables, füt-ce d’une façon indirecte, au développement de nos contemporains. Tel est le

rôle de l'opinion. Lorsqu'elle le dépasse, lorsqu'elle vient nous interdire sans motif le libre exercice de notre activité personnelle, elle excède son droit et, en détruisant des forces, elle porte atteinte au patrimoine commun.

Par exemple, lorsqu'elle limite en quoi que ce soit notre liberté de pensée. S'il est une liberté essentielle à l’âme humaine dont les générations aient tiré leur dignité, c’est certainement celle-là. En empêchant son libre essor, on a tenu pendant des siecles l'espèce humaine dans l’erreur. Deux hommes se sont trouvés qui ont sacrifié leur vie à la prédication de ce qu’ils croyaient être la vérité et qu'ils étaient seuls à juger telle. Leurs noms sont restés grands parmi les plus grands et la reconnaissance envers le dernier, ne trouvant pas de limite, y reconnait un Dieu. L'un s’appelait Socrateet l’autre Jésus. Cest alors que l’humanité toute entière bénit leur mémoire, qu'elle s’enorgueillit de les compter parmiles gloires de l’espèce humaine, c’est alors que nous la voyons régenter impérieusement tous les élans de la pensée humaine et courber sous un niveau impérieux tout ce qui paraît dépasser la commune mesure qu'elle a imposée à tous. Les leçons du passé ne servent de rien. On a beau leur montrer que ce qu’aujourd’hui nous croyons être la vérité est sorti d'un seul cerveau, en opposition avec la croyance de tous, leur rappeler que le monothéisme de Socrate, la religion de Jésus, la réforme de Luther, la cosmogonie de Newton ont été d’abord des opinions isolées, avant d'éclairer le monde en le réformant, ils ne s’obstinent pas moins à condamner toute pensée individuelle et ils font de l’opinion générale une sorte de règle qui tire ses motifs d’une sorte de révélation et qui n’admet pas d’appel contre ses jugements.

Tout individu qui abandonne les sentiers battus pour explorer les voies nouvelles s'expose aux soupçons s’il réussit, au mépris s’il échoue. Nous assistons tous les jours à des ostracismes inex-

plicables ; par exemple : un savant dont la France s’honore, et dont l'honneur est au-dessus de la discussion, fait contracter à ses deux filles cette sorte d’union que l'on appelle le mariage libre. Il serait assez explicable que les croyants n’eussent pour lui que des paroles de blâme. Mais qui donc pourra comprendre que ceux qui s’intitulent libre-penseurs aient pu partager cette indignation? Et cependant il n’a été soutenu, excusé que par la fraction qui aurait voulu faire de ce nouveau mode de mariage une règle générale. Et, par conséquent, des deux côtés, on a méconnu le droit évident qu’a tout homme de faire ce qui lui plait, sans imiter ses concitoyens et surtout sans prétendre leur servir d'exemple. Nous en sommes arrivés, dans ce genre d’oppression, à un tel degré que nous pardonnons assez aisément à ceux qui violent la loi, à ceux qui méconnaissent les prescriptions religieuses, mais que nous sommes impitoyables pour ceux qui agissent en dehors des coutumes. Sans nous apercevoir que ce sont les mœurs qui font les lois et que, donc, le meilleur moyen d'arriver à une réforme de celles-là, c’est de coopérer à une modification de celles-ci, nous demandons tous les jours un amendement de notre code sans permettre que l’on touche à nos coutumes. Qu'il s'agisse de religion, de politique, de morale, nous ne prêtons aucune attention à ce que nous enseigne le raisonnement. La convention est tout; nous en sommes les esclaves. Jamais autorité ne fut plus incontestée.

Il y a déjà quelques années, j'assistais dans un théâtre de Londres à la représentation d’une pièce où les libres-penseurs étaient grossièrement injuriés. À mes côtés, un spectateur se leva, fils d’un pair d'Angleterre, et déclara à haute voix qu'il ne supporterait pas les injures que la justice n’aurait pas tolérées si elles s'étaient adressées au membre d’une communion reconnue. Je n’ai pas trouvé parmi les esprits libres auxquels j'ai raconté

le fait un seul homme de bonne éducation qui ne l'ait blâmé. Il y a ici un parti pris de trouver admirable toutes les audaces qui affermissent les opinions de la majorité et de trouver absolument inconvenantes celles qui affirment des opinions nouvelles. Suivant que nous changeons de milieu, nous trouvons au faubourg Saint- Germain le mépris profond pour ceux qui meurent au service du parti communiste, au faubourg Saint-Antoine, la raillerie inguérissable envers ceux qui apportent leur existence pour servir la religion chrétienne dans les pays lointains. Ni ici, ni là on ne veut comprendre ce qu'il y a de sublime dans un homme immolant sa vie à ce qu'il croit être le bien de ses semblables. Ici et là, il y à une idée qu'aucune opinion n’est respectable, sinon la nôtre. Des deux côtés, la conviction absolue qu’un homme doit accepter aveuglément les croyances du milieu ou il vit. Partout la suppression de toute originalité ; l’assujettissement de l’homme à la médiocrité courante; comme résultat, la civilisation jetant l'être sur un lit de Procuste, imposant à tous un maximum de dimensions et nous emprisonnant dans un uniforme physique et intellectuel qui fait que le despotisme deviendra avant peu Île seul régime sous lequel pourront fleurir les personnalités.

On s’est beaucoup moqué de cette idée d’un révolutionnaire demandant que les clochers fussent abattus, parce qu'ils blessaient le principe d'égalité. Mais c’est là la théorie courante. Tout ce qui nous dépasse, bien plus, tout ce qui nous est inégal nous déplait. Les catholiques admettent volontiers: la sincérité d’un musulman qui reçoit le baptême, ils ne peuvent croire à la bonne foi d'un chrétien qui se fait circoncire. Tous les jours et dans tous les partis nous donnons l'exemple d’une aberration pareille. Nous nous refusons à admettre l'honnêteté des gens qui ne pensent pas comme nous, sans réfléchir que si l'opinion régnante était inattaquable, nous devrions encore porter nos sacrifices à

COMBRES DE LESTRADE. 9

Jupiter ou à Hermès. Rien n’y fait. Nous savons très bien que nous ne pouvons nous dire chrétiens qu’en faisant entrer l’hypocrisie dans la doctrine du Christ, que depuis longtemps nous considérons comme lettre morte tout ce qui fait l'originalité de l'Evangile, que pas un de nous ne croit à l'obligation de tendre la joue droite lorsque la joue gauche à reçu un soufflet, que nous avons cessé de considérer comme des êtres réprouvés ces riches auxquels il sera plus difficile d’entrer dans le royaume du ciel qu'a un chameau de passer dans le trou d’une aiguille. Malgré tout, si un homme a le courage de déclarer qu'il doit mettre ces doctrines d'accord avec ses actes, il devient aussitôt l’objet de tous les mépris et le public ne lui pardonne pas d’avoir raison contre tous.

Cette tyrannie de l'opinion a des effets parfaitement opposés à l'intérêt social. Elle tend à anéantir l'initiative individuelle et c’est de celle-ci que sont dérivés tous les progrès. Elle fait de la médiocrité la souveraine du monde. Par essence même, le gouvernement de tous est celui des moyennes, autant dire des médiocres. Surtout, elle invétère les coutumes mauvaises, puisque le seul fait qu’elles sont adoptées les rend comme inviolables. Etelle est plus funeste encore au bonheur de chacun puisqu'elle a pour première conséquence d'empêcher ceux qu’elle opprime de vivre suivant leurs goûts, qu’elle leur impose ses goûts à elle, et fait que les citoyens du pays le plus libre, politiquement, meurent sans avoir agi une fois suivant l'impulsion de leur nature.

Guillaume de Humboldt à résumé ainsi son œuvre capitale : « Le grand principe auquel aboutissent tous les arguments exposés dans ces pages, c’est l'importance essentielle, absolue du développement humain dans sa plus riche diversité ». Et c’est

une vérité aisée à démontrer. Quelles sont les facultés humaines requises par l'existence individuelle libre ? Elles sont innombrables. La réflexion, l'observation, l’étude, l’activité, la combativité, que sais-je! Pourvu qu'il sache imiter, l’homme en sait assez dans cette vie au moule uniforme qu’on veut lui imposer. Le « cela se fait » ou le « cela ne se fait pas », lui suffisent amplement. La collectivité y perdra bientôt la force produite par ces facultés que leur inutilité atrophiera bien vite, et le membre de l’agrégat devra renoncer au bonheur, à moins qu'on n’en voie l'idéal dans l’inertie des choses inorganiques.

Par cela même que nos besoins croissants avec la civilisation nous rendent plus tributaires de nos semblables, la communauté tend à augmenter chaque jour la dépendance où elle nous tient. Nos efforts devraient donc avoir pour premier but de résister à cette tendance, de sauvegarder l’individualité. Point! Notre seule règle de conduite, si nous sommes exempts de l’obéissance à une loi religieuse, est la parfaite imitation des autres. Nous ne décidons l’accomplissement d’une action, le choix d’une carrière qu'après nous être dit : « Que font ceux de mon rang, de ma classe ? » C’est une offense à l'opinion que de se déterminer par ses propres convenances. Que peut-il résulter de cette uniformisation des êtres ? Peut-on espérer qu'une idée nouvelle frappera à la fois la majorité des millions d’esprits qui forment le monde ? Certes non ! Tout progrès est conçu d’abord par un seul cerveau, accepté par quelques-uns. Ceux-là aujourd'hui, seront honnis, bafoués et persécutés même, par cette quarantaine morale où on les tiendra. Les adeptes qu'ils pourraient faire hésiteront à partager leurs convictions, de peur de partager les outrages dont on les couvre, les moqueries qui les accablent. Et le germe nouveau meurt stérile, faute de terrain où fructifier. Et cela est si vrai que dans le siècle le plus fécond en hardiesses, aucune n’a sub-

sisté qui touchât à la sociologie, aux mœurs ou à la religion.

Jadis si un penseur se levait et, seul, préchait une doctrine nouvelle, on lui donnait la cigüe à Athènes, on le crucifiait à Jérusalem, on le brülait à Florence, mais en l’écoutant. Aujourd’hui, on le raille et l’on tourne en dérision ceux qui voudraient pourtant savoir si celui qui était un aigle à Notre-Dame est devenu un sot rue d'Arras. Autant je comprends que les religions d'autrefois se soient débarrassés, par la force, de ceux qui attaquaient les dogmes qu'elles croyaient indiscutables, de ceux qui blessaient leur foi, cette foi qui faisait partie de la personne des croyants, autant je m'émerveille en voyant les générations actuelles, profondément sceptiques, dont la conduite est le démenti de leurs doctrines, enfouir sous les railleries toutes faites l’homme qui donne l'exemple de sacrifier sa carrière, ses habitudes, ses affections à ce qu’il croit être la vérité. Nous poussons tous, en public, le cri de Gœthe : « De la lumière! » et nous envoyons à l’asile celui qui tâche d’en faire jaillir.

Entendez un groupe d'hommes jugeant un acte. Ils ne le condamneront pas au nom d’une église démodée. Ils ne le soumet. tront pas à une étude qui rechercherait ses mobiles et ses conséquences. Le critérium de leur morale, c’est la coutume. On en arrive à trouver plus honnête la femme qui cache son amant et vole l'estime publique que celle qui fuit hardiment avec celui qu’elle aime. On tolère que le catholique outrage son Dieu, en communiant au sortir d’une orgie, et l’on jette la pierre à l'homme de bonne foi qui tâche de démolir une religion qu’il croit funeste. . Si les opinions sont sujettes à ce contrôle du public, que dire des actions ? Il y a quelques années, le fils d’un des plus riches capitalistes d'Europe refusa son héritage, préférant la vie simple, et obtint une chaire de professeur quelque part. Je n’ai pas une seule fois entendu à son sujet d’autres appré-

ciations que des blâmes. Le plus doux était : « Il est fou ! »

Et pourquoi, s'il vous plaît ? Vous aimez le luxe ou vous trouvez un plaisir énorme à faire l’aumône. Il déteste l’un et est trop occupé pour l’autre. Il se décharge d’un fardeau qui lui parait lourd. Pourquoi est-il plus fou que vous? Fait-il autre chose que de satisfaire ses goûts, comme vous-mêmes ? Ils sont différents, soit? En sont-ils plus déraisonnables, parce qu'il est seul à les avoir ?

XIT

C'était avec une merveilleuse entente de la vie que toutes les théogonies antiques avaient découvert la dualité constante des forces naturelles. Isis et Osiris, Dieu et Satan, liberté et autorité, force et matière, partout et toujours deux forces opposées soutenant l'univers par leur attraction inverse. La société a aussi ses deux pivots ou, pour dire mieux, ses deux ressorts. La continuité et l’évolution sont les noms qui leur conviennent.

Chaque génération trouve à son berceau un patrimoine considérable, légué par ses devancières et qu’elle accroîtra, même en en mésusant.

Tout homme, de même, dès sa naissance reçoit, non seulement sa part de cet héritage commun à tous, mais comme un legs particulier par les facultés que ses pères ont cultivées, par les instincts qu'ils lui ont formés.

Un cataclysme social, comme l'humanité en a vu tant, peut en un jour, pour ainsi parler, détruire le fonds commun de civilisation. Seulement peu à peu, dans la nuit qui succède à la tempête, les richesses particulières diminuent, se perdent et le naufrage est complet.

Sauf ces bouleversements, la continuité est un des deux facteurs de la vie sociale. Le plus important peut-être, puisque tem-

porairement elle peut suppléer à l’absence de l’autre, qui ne pourrait rien sans elle. On conçoit la matière sans le sculpteur et point celui-ci sans celle-là. à

Un intérêt général existe donc à ne pas voir détruire ou neutraliser cette force nécessaire. Elle serait un.péril évident si chacun, faisant fi des leçons du passé, voulait à tout instant renouveler des expériences souvent faites, toujours vaines. L'opinion publique a pour rôle légitime d'éviter à l’individu ces tentatives condamnées à l'avance, à l’agrégat d’en supporter les conséquences.

Comme le principe d'évolution est nécessaire, comme la société livrée à la seule continuité ne tarderait pas à succomber, pareille à un arbre dont la sève s’arrête, sa libre action doit être préservée, et c’est l’individualisme seul qui peut l’assurer. Quelle est la limite de leurs domaines respectifs ?

Jadis, à l’école primaire, on nous donnait un livre appelé : Morale pratique, que nous lisions en cachette au lieu de rechercher les beautés de Noël et Chapsal. Il était divisé en trois parties: « Devoirs de l’homme envers Dieu», « Devoirs de l’homme envers ses semblables », « Devoirs de l’homme envers lui-même ». Cette division me paraît être excellente pour coordonner la recherche du droit de tous à s’ingérer dans la vie de chacun.

Quelque incroyable que ce soit, ils sont encore en majorité, ceux qui voudraient imposer aux autres leur façon de servir Dieu. J'avoue ne voir aucune différence entre la mentalité du légat qui, au siège de Béziers, criait : « Tuez ! tuez! Dieu reconnaîtra les siens! » et celle du missionnaire sacrifiant sa vie pour aller faire apostasier de braves Chinois. L’effort de raisonnement e plus vif ne me fera jamais comprendre comment ils conçoivent Dieu, ceux qui admettent qu'il traitera différemment un sauvage, suivant que ce pauvre diable aura eu, ou non, la chance de rencontrer'un envoyé de la rue de Grenelle.

Et l’on agit de la même façon envers nous, pauvres infidèles de la mère-patrie. Pour mon compte, j'ai le bonheur d’être lié avec nombre de catholiques fervents dont j’admire la foi, et il ne se passe guère de semaine sans qu'ils me disent : «Vous êtes trop honnête pour ne pas revenir à l'Eglise! » Ce qui équivaut à ceci : « Votre conscience vous empêche de pratiquer une foi à laquelle votre raison vous empêche de croire. Vous n'êtes pas plus sot que nous. Mais vous êtes dans le faux. Nous en sommes sûrs et vous le reconnaitrez. » [ls ont raison, puisqu'ils croient à une Providence gouvernant nos pensées et nos actes. Mais comment concilier ces idées avec la sociologie, et même avec les tribunaux ?

Comment, surtout, se peut-il faire que les adversaires les plus - déterminés de la grâce, tombent continuellement dans la même erreur? Les libres-penseurs se refusent à admettre que l’on croie aux dogmes; les catholiques grecs ne tolèrent pas le catholicisme romain. Dans le pays de la liberté philosophique, dans celui où Voltaire avait appris à penser, on a refusé l’entrée du Parlement à un député parce que ses croyances étaient différentes de celles de la majorité!

Nous voyons autour de nous une foule dont Dieu est le moindre souci, qui ne se préoccupe guère de lui que lorsque la fin suprême l’en rapproche, qui arrange ses travaux et ses plaisirs exactement comme s'il n'existait pas, et si l’un de nous a le malheur de dire que peut-être elle a raison, cette foule le lapide, furieuse de ne pas avoir tort.

Si les raisons d'équité, et il n’est pas bon de trop s'appuyer sur elles, condamnent l’ingérence publique en ces matières, l'intérêt social est d'accord avec elles.

Au lieu de l'harmonie, née de la diversité, qui règnerait Jà où les habitudes religieuses de l'individu ne seraient pas prises en compte par la collectivité, nous formons des camps où notre

intolérance se multiplie par l’esprit de drapeau — Dans un pays où les mœurs ne tyranniseraient pas les consciences, les penseurs rechercheraient impartialement la vérité, et nous donneraient les résultats de leurs recherches sans y mêler le désir de servir leur cause. On n’appellerait pas renégat le grand écrivain qui, sorti du séminaire, a cru à l’humanité de Jésus et on ne taxerait pas d’imbécillité le grand savant qui, au dernier moment, à vu luire à ses yeux mourants le soleil de la Foi.

- Les devoirs de l’homme envers ses semblables intéressent beaucoup plus ceux-ci, puisqu'ils sont appelés à profiter de leur accomplissement, à souffrir de leur omission. Toutefois, il convient de soustraire d’abord du domaine de l’opinion tout ce qui est régi par les constitutions et les lois. De même, nous devons éviter d'y faire entrer tout ce qui, dans la conduite d’un individu, touche aux intérêts des autres ; ce serait le rendre universel.

On ne peut pas obliger un membre de la Société à servir les autres, à leur être utile. On peut le contraindre, sous peine d’encourir le mépris, à ne pas leur être nuisible. Voilà la règle où, comme dit S. Mill, le « tu ne feras pas! » dépasse de beaucoup

en importance le « tu feras ! »

Sije veux négliger mes intérêts, libre à moi! L’utilité générale n'est pas compromise par cette théorie. En eflet, je serai assez puni et mis hors d'état d’engendrer une famille qui héritât de mes goûts, par la ruine qu'ils détermineront infailliblement. ; Et, qui done, d’ailleurs, sacrifie ses intérêts? Je puis les gérer d'une façon que l'opinion générale trouvera imprudente ; je puis négliger telle branche parmi eux que le public croit plus importante. Qu'importe, si cela satisfait mes goûts, si je retire de cette gestion plus de plaisir que ne m'en donnerait une autre? Qui donc mieux que moi peut juger de mon bonheur ?

Avant de rechercher une règle générale qui limite le pouvoir indiscutable qu'a le public sur l’individu dans l'intérêt de Ia continuité, prenons quelques exemples :

Il me plaît à moi de n’adopter aucune carrière, de renoncer à toute ambition, de ne me livrer à aucun travail, dénommé dans la liste des patentables. Je me contente de penser. Labeur bien inutile, dira-t-on. Pas autant qu'on le croit! J’y gagne, moi, de mieux observer cette vie que je traverse, de mieux savourer les nobles voluptés qu'elle offre. Il est du reste inutile de détailler les avantages que me présente cette résolution puisqu'ils compensent à mes yeux tout ce à quoi je renonce. Est-ce à dire que je refuse mon tribut à l’épargne commune? Non, certes. Pour mille penseurs inutiles, il en viendra un qui s’appellera Newton et qui révèlera aux hommes les lois de cet univers dont chacun d’eux se croit le centre.

Mais si, effrayé par de si hautes pensées, je préfère à ces nobles jouissances les plaisirs grossiers de la matière, si je me livre par exemple à l’ivrognerie la plus crapuleuse, de quel droit mes semblables m'en empêcheraient-ils? Que m'offriront-ils, en échange de ces plaisirs qu'ils proscriront? Savent-ils si, en m'empêchant de trouver l’oubli dans le vice, ils ne me pousseront pas au crime ? Et, d’ailleurs, ils n’y ont pas plus intérêt qu'ils n’en ont le droit. Ou je suis un être parfaitement vicieux, et il vaut mieux pour eux quils laissent mon intempérance me détruire, ou je suis un être faible et Je ne paierai, pas par ma guérison, la peine qu'ils ont prise pour me guérir.

Ainsi de suite, nous pourrions prendre l’une après l’autre toutes les actions purement personnelles, et démontrer que le

public excède de beaucoup son droit en ayant la prétention de s’y ingérer. Tout ce qui pourrait être fait sans la protection de la société échappe à sa réglementation. Mais, au contraire, tous les actes que l’on pourrait appeler des actes sociaux tombent dans le domaine social; tous les commerces, quels qu'ils soient, relèvent de la société et il est donc parfaitement légitime qu’elle les réglemente. Même en invoquant ce principe abstrait de liberté qui est celui de l’école anglaise, on doit accorder ce pouvoir à la collectivité. On ne peut pas réclamer le droit de faire fortune en nuisant à ses semblables et, le vendeur de liquides frelatés est très justement réprimé. D'un autre côté, il ne s’est pas encore trouvé d’acheteurs faisant intervenir le principe de liberté, et revendiquant le droit de s’empoisonner avec de la fuchsine.

Donc, tout ce qui ne sert pas les autres devra être permis par cette grande puissance qu'on appelle l’opinion publique ; tout ce qui leur nuit devra être défendu. Ici, encore une restriction se pose. Un commerçant, par cela même qu'il fait une grosse fortune, peut nuire à ses concurrents moins favorisés. Il faut donc expliquer la loi qui précède en disant que la société ne devra proscrire que les actes qui nuisent immédiatement. Enfin, la société a droit à certaines contributions individuelles. Elle est basée sur le sacrifice que fait chacun d’une partie de ses droits individuels en vue d'avantages collectifs. En abdiquant partiellement au bénéfice de la masse, l’autorité coactive lui a transmis son droit, lui a légué la nécessité de recouvrer ses contributions, La marche sociale, pareille en cela à la marche du gouvernement, n’est assurée qu’à ce prix. La limite exacte de ce droit indéniable de la majorité me semble pouvoir se résumer ainsi :

La société ne peut imposer à l'individu que les actions que chacun ne pourrait faire si tous ne le faisaient pas. Dans la légis-

lation et dans la morale, cette règle s'applique. Il est certain que la femme adultère, par exemple, lèse la dignité du mariage dont tant de femmes ont besoin comme confort aux épreuves de la vie. Il n’est pas moins vrai que le joueur en compromettant son patrimoine, abstraction faite des droits que la famille à sur lui, ne fait tort qu’à des intérêts dont il est le souverain maitre et que nul n’a charge de sauvegarder.

Comme on le voit, nous nous sommes tenus loin de cette aveugle admiration pour la liberté, qui ne peut aller d'accord qu'avec une ignorance complète des lois sociologiques. La liberté n’est qu’une modalité sociale. De même que la manière de vivre d’un individu change avec son état de santé, de même le degré de liberté des hommes doit changer, non pas seulement en proportion avec l’âge de l'humanité, mais encore avec l’état variable de la civilisation. N'oublions pas surtout que si l’on a donné les noms de liberté et d’autorité aux deux pôles sociologiques, cela ne donne aucune supériorité à l’un sur l’autre. Ils se complètent. Ce n’était pas une raillerie cruelle que d'inscrire « Liberté » sur la porte des prisons de Gênes. La répression des méchants est un élément de la liberté des bons. Nous contraindre ici, c’est souvent nous affranchir là. Deux exemples suffisent. Prenons-les aux deux bouts de l’échelle : En nous obligeant à travailler aux chemins vicinaux, ou à contribuer pour les grandes routes, l'Etat nous libère de la servitude et des obstacles naturels. Lorsque la patrie nous enlève quatre ans de liberté, nous force à les passer sous un régime de fer, elle assure la dignité du pays, la sécurité du foyer; bien plus, la liberté de parcourir l'univers, la tête haute, sans avoir à craindre qu’on reconnaisse en nous un citoyen du pays qui s’abandonne.

ELVR Er ALV

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