INTRODUCTION
Puisqu’elle n’est pas une science exacte, la sociologie doit avoir des limites mal définies. Si l’on prend les livres qui en traitent, l’on s’aperçoit bien vite que les auteurs n’ont pas trouvé de champ qui la contint toute entière et qui ne contint qu'elle. J'ai là, devant moi, le livre de Spencer, et celui de M. Alfred Fouillée. À ne regarder que les tables des chapitres, on est tout près de croire qu'ils traitent de matières différentes. Dans ma bibliothèque, je vois des livres de Stuart Mill, de John Lubbock, de Courcelle-Seneuil. Tous s'occupent des détails de la science sociale. Quelle témérité ne me faudrait-il pas pour tenter d’englober dans ce livre une science que ces grands esprits n’ont envisagée que sous quelques-unes de ses multiples faces ! D'ailleurs, je viens de dire que c’est une science subjective. Mon ambition sera largement satisfaite si je dirige l'intelligence de ceux qui me liront vers ces réflexions affranchies de routine, assoiffées de vrai, qui constituent la sociologie de chacun. Peutêtre faut-il des bases pour mettre à même les esprits peu habitués aux réflexions abstraites de traiter certains problèmes, en se dégageant des liens routiniers. Nous étudierons ensemble les questions suivantes : |
Les idées que l’on pourrait concevoir sur l’origine des sociétés ont été profondément modifiées par les découvertes des évolutionnistes, par les auteurs de cette doctrine dont Darwin est plus le parrain que le père. En inaugurant un de ses cours célèbres dans l'Europe entière, Carl Vogt disait à Genève : « Il n’est plus aujourd'hui un esprit pensant qui puisse croire à la création simultanée des espèces. » Cela étant, — et nous devons en croire sur parole l'illustre savant qui fut d’abord l’adversaire le plus résolu du novateur anglais, — nous voilà aussi loin du Contrat social que de l'Histoire théologique. Sans nous perdre dans des recherches historiques en dehors de notre domaine, des études
scientifiques sans intérêt pour le but que nous poursuivons, nous étudierons la formation des sociétés en ramenant les facteurs à des types simples. Tenant compte de l'incertitude que les savants laissent encore planer sur la théorie de Darwin, eux qui sont plus difficiles en fait de preuves que les théologiens, nous tâcherons de trouver une théorie qui puisse se concilier avec la création du monde en sept jours.
De cette humanité embryonnaire, nous devons remonter jusqu'à l'humanité, intellectuellement développée, au milieu de laquelle nous nous mouvons. Arrivés là, nous prendrons la loupe et nous essayerons d'examiner sans parti pris, en dépouillant notre esprit des habitudes et des formes, les bases qui le constituent. À chacune des questions qui se présentent devant nous, s’adjoindront ces questions secondaires : Comment est-ce? Pourquoi est-ce ? Cela pourrait-il être autrement ? Est-ce mieux ainsi ?
Et nous étudierons sous tous ces points de vue, c’est-à-dire sous toutes leurs faces, la famille et le mariage, puisque ces deux institutions amènent la naissance et causent la valeur de l’homme ; la propriété, si importante pour son bien-être; la liberté qui ne lui est pas moins essentielle, la morale qui le guide, les gouvernements qui ue sont que la sanction des principes qui précèdent, la religion dont nous chercherons l'effet, et, comme la matière ne perd jamais ses droits, nous résumerons dans le chapitre de l’économie politique les conséquences qu'ont les enseignements de cette science sur celle dont nous essayons de tracer les éléments.
Je cours un danger que je ne veux pas me dissimuler. On transformera certainement en prédications malsaines toutes les constatations que je pourrai faire. S'il m'arrive par exemple de déclarer qu’une société peut très bien se concevoir sans patriotisme, sans morale sexuelle, sans idée de famille, on sera tenté