‹ Éléments de sociologieChapitre 21 sur 79 · PRE · texte numérisé non relu

PRE

que lorsque cette partie passive peut juger de son véritable intérêt. Mais qui donc appréciera si, d’abord, elle connaît ou non cet intérêt et, ensuite, quel il est ? Nous voilà donc contraints de chercher ailleurs une autre mesure de la justice, cette Loi trop simple ne nous la donnant plus. Dans le cas du malfaiteur puni, elle donne même une indication fausse, l'intérêt de ce malfaiteur s’opposant d'ordinaire à ce qu’on le guillotine. On dira : Mais la victime du méfait a le droit d'exiger le châtiment et, entre ces deux droits, nous choisissons celui de l’innocent. Pure pétition de principes : Où est l’innocent et où est le coupable, avant l'application de votre pierre de touche? Et que vaut celle-ci si vous ne la trouvez qu'après avoir décidé à priori? Vous en avez donc une autre ? C’est celle-là qu’il faut montrer puisque, seule, elle vous sert. Et encore, nous admettrons que la victime du méfait ait droit au châtiment du malfaiteur, ce qui est absolument contestable. La loi du talion qui a réglé l'existence du peuple de Dieu et inspiré tant de codes jusqu’à nos jours n’est bonne au plus que comme tarif des peines. Comme système pénal, elle ne supporte pas l'examen. La réparation du dommage est évidemment le but à atteindre. Or, si l’on me crève un œil, en quoi verrai-je mieux parce que l’on crèvera celui de mon bourreau ! Le seul résultat, c'est qu'il y aura deux borgnes dans le pays et que vous aurez ajouté un crime à celui que vous vouliez réparer. On incendie ma ferme. Serai-ie indemnisé parce que vous brülerez celle du malfaiteur ? Je préfère cent fois que vous me la donniez pour compenser ma perte. Quel est donc le but que vise ce principe du talion ? Est-ce de me donner la joie de la vengeance, alors que celle-ci est prohibée par la même doctrine qui installe ce mode de justice sommaire ? Evidemment, non! Mais, alors? Effrayer les mauvais esprits? empêcher les crimes? Nous revenons ou plutôt nous arrivons à l’idée sociologique. Prévenir le dommage,

“voilà la règle, et quel dommage ? Celui que tous jugent tel et qui, par conséquent, l’est pour tous.

La morale contractuelle a un autre étalon. Elle condamne tout ce qui est une violation du contrat, du pacte social et seulement cela. La grande difficulté, c’est de savoir exactement ce qu'édicte ce fameux pacte. Puis, comme il est nécessairement revisable, lorsque l'intérêt des deux parties le demande, on peut discuter si l’acte en litige n’est pas un commencement de légitime revision. Enfin, on peut choisir entre la lettre et l'esprit, ou du moins discuter si ce dernier est, ou non, favorable à l’inculpé.

On ne peut méconnaître au surplus l'existence de droits préexistant à la société que, par conséquent, le contrat n’explique pas. On est obligé d’en faire autant de dieux qui sont parce qu'ils sont. L'habitude gagne de proche en proche et nos idées générales admettent une infinité de petits dogmes, imposant chacun le respect de droits qui ne condescendent pas à se motiver. L'idée du Droir et ce qui distingue le juste de l’injuste sont malaisés à trouver au milieu du dédale. Ici, la sociologie apporte vraiment la lumière.

Ce qui est juste, c’est ce que l’homme doit faire pour que la Société puisse exister, ce que la Société doit accomplir pour permettre à l’homme de vivre et de développer ses facultés. Cette loi porte en elle sa sanction et elle est tirée de cette sanction même. Nous sommes absolument incapables de discerner le bien et le mal abstrait, du moins de ne pas nous tromper dans notre choix, d’ailleurs sans contrôle. Ici, point de doute, puisque nous appelons « le mal » ce qui compromet la solidité de l'édifice qui ne saurait crouler sans nous écraser de sa masse.

Vous ne trouvez plus trace de la révélation. Il ne reste rien

dans cet axiome qui nous fut légué par un passé adorateur d’une Providence intervenant pour régler nos actes. Jypotheses non fingo, dit la science, et elle donne, sans lever les yeux vers d’autres sphères, la théorie du Droit sans réfutation possible.

Naturellement, il s’est produit ici un phénomène d'ordre moral pareil à la codification des rapports légaux entre les hommes. Pendant que, pour ne pas avoir besoin de rechercher les obligations des contractants à chaque transaction et de les énumérer, on a arrêté un certain nombre de règles générales qu'on nomme lois et qui règlent ces contrats sans même être invoquées, pareillement, étant donné l’impossibilité de se demander à chaque litige lequel des deux avis était le meilleur au bien commun, le consentement universel a laissé s'établir comme une sorte de jurisprudence, a décidé qu’en outre des droits primordiaux pour la conservation desquels la société existe, il serait reconnu certaines règles restrictives, certains droits impliquant certains devoirs. Et aujourd’hui, nous sommes affranchis de juger le bien fondé de ces arrêts, parce que nous avons modifié la société en vue de leur maintien et qu’il est d’un intérêt primordial de les respecter, fussent-ils erronés dans leur principe; la vie sociale reposant en partie sur eux, leur mépris devant amener une ruine passagère, nous ramener à l’époque où ils passèrent en chose jugée, de même que le mépris des droits et des devoirs personnels primordiaux nous ramènerait à l’état bestial (1).

(1) « Je crois que les expériences d'utilité, organisées et consolidées à travers toutes les générations passées de la race humaine, ont produit des modifications correspondantes qu'une transformation et une annulation continuelles ont transformées chez nous en certaines facultés d’intuition morale, en certaines émotions répondant à une conduite juste ou fausse et qui n’ont aucune base apparente dans les expériences d'utilité individuelle. » (Herbert Spencer. Lettre à M. Mill, dans Mental Science de Bain, p. 722, 1868.)

La plus importante de ces bases ou de ces assises sociales est certainement l’équité. Lorsqu'un homme souffre un dommage par le fait d’un autre, il lui est dû réparation. Cette règle, aujourd’hui principe, est tout simplement le produit de la règle de justice énoncée plus haut. Si on se refuse à admettre cette filiation, on en revient au dogme inné, au principe souverain, à la révélation.

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