LIVRE V
La famille groupa d’abord les hommes au début par la néces-sité qu'ils en avaient. Plus tard, par la soumission commune à l'autorité paternelle et plus tard encore par la solidarité familialesi profitable à toutes les sortes d'intérêt. Afin de conserver la paix entre ces familles, de régler les conflits autrement que par la force, surtout de régir les intérêts collectifs que ne pouvaient manquer d’avoir un certain nombre de familles vivant côte à côte, on les réunit en une sorte d’être nouveau qui S’appelait ici la tribu, à la cité, et dont la définition nous a été donnée par Cicéron : Civitas est socielas juris.
Il est dans la nature humaine de tout aimer et de tout servir de facon comparative. L’individu s’attacha d'autant plus à cette fraction du corps social à laquelle il appartenait, la servit d’autant plus utilement qu’il eut un plus vif désir de l’élever au-des. sus de ses voisines et rivales.
La nécessité de pouvoir défendre les droits collectifs si la force les attaquait opéra le groupement de ces petits états, soit par alliance, soit par conquête. Les nations naquirent. M. de Lamartine, dans sa Marseillaise de la paix, chantait :
Nations, mot pompeux pour dire barbarie,
L'égoisme et la haine ont seuls une patrie La fraternité n’en a pas.
Et M. de Lamartine se trompait lourdement. Qu’aujourd’hui, l'utopie se réalise de faire un seul peuple du milliard d'êtres qui peuplent la terre et demain nous les verrons progressivement retourner à une division que les différences de climat, de mœurs et de traditions rendent inévitables. Mais outre que c’est une nécessité, ce n’est pas une nécessité regrettable.
C'est une conception très fausse que d’opposer la patrie à l'humanité. Etres faibles, sûrs de nous tromper si nous visons un but trop élevé, nous servons l'humanité à travers la patrie et par elle. De même, nous savons que l’on se trompe en faisant des droits individuels l’antithèse des droits collectifs, qui n’en sont que la résultante. Un individu n’a guère d’autre moyen de servir utilement les intérêts généraux que de ne pas laisser péricliter les siens propres.
Pour assembler dans une même grande famille des hommes qui, grandis sous le même climat, ont des mœurs semblables, profiter de cette réunion pour diminuer les obstacles qui séparent l'humanité du progrès; de plus, pour donner à chacun de ces citoyens sa part de l'héritage moral et matériel qu'ont laissé les générations écoulées ; dans l’âme de ceux que les besoins clouent à un travail abrutissant, mettre cette fierté d’être citoyens de leur pays, cet idéal de le servir glorieusement, voilà le rôle sociologique de la patrie. Son importance est accrue sans dimites par les traditions. Depuis l’origine de l’histoire, nous trouvons toujours des rivalités de pays à pays et dans notre sang nous voyons se glisser l'instinct du patriotisme exclusif. Nos pères nous disent les douleurs et les gloires de la patrie ; par un phénomène psychologique singulier, nous voyons à la fois dans ‘a patrie comme un élargissement de nous-même, comme une grande famille et comme la quintessence de la société entière. Nous l’aimons et la servons comme nous-même ; les outrages
qu’elle reçoit, nous frappent droit à la joue ; sa prospérité fait
notre prospérité ou en dérive. Semblable à la famille par la solidarité morale qui relie tous ces citoyens, elle ne pourrait d’ailleurs lui être comparée sans être amoindrie, sinon à une famille dont le nom fût assez illustre pour être connu de l’univers entier. Que l’on se rappelle la différence des devoirs qui incombent à l'héritier d’un pareil nom et de ceux qu'’entraîne un nom parfaitement obscur, et l’on verra combien la patrie peut lui demander davantage que la famille. Enfin, elle est bien pour nous la réalisation de cette chose abstraite que l’on nomme la société. C’est elle qui nous en assure les bienfaits. Elle en est la représentation vivante. De plus, elle est attaquée ou par des rivaux ou par des ennemis et le sentiment d’émulation qui est un des plus nobles ressorts du progrès humain nous fait l'aimer d'autant mieux. La tradition, l’orgueil personnel, l'intérêt privé, se joignent en faisceau pour appuyer ce sentiment que l’on nomme le patriotisme.
IT
Nous avons dit que les intérêts nationaux étaient à l’humanitéce que les intérêts individuels sont à la collectivité. Spencer exprime cette pensée en disant que le patriotisme est aux nations ce que l’égoisme est aux individus. Il en dérive que ces deux sentiments ont des limites communes ou plutôt semblables.
Notre égoïsme cesse d’être bienfaisant lorsqu'il entrave dans Son action l’égoisme d'autrui, il devient dangereux s’il méconnaiît le besoin que chacun de nous a de ses semblables. Pareillement, le patriotisme perd sa grandeur s’il attente au patriotisme d’autrui. 11 va directement contre son but et compromet les intérêts qu’il croit servir lorsqu'il tend à faire de la nation une sorte de: peuple isolé, ne se souvenant de l'existence d’autres peuples que-
pour les haïr ou les mépriser. Si l’idée patriotique sagement réglée donne aux citoyens la dignité et la confiance en soi-même qui sont indispensables à tout progrès, en revanche lorsqu'elle dévie, elle les lance dans les entreprises condamnées à l'échec ou à une contre-mine ; elle leur inspire cette vanité aussi funeste ‘que l’orgueil est fécond.
La conduite d’un homme vis-à-vis de son pays et des autres pays est ordinairement réglée par des lois positives. Par conséquent,ce sont ces idées surtout qui influencent le faux patriotisme.
On pourrait presque assigner au patriotisme une sorte de frontière, rudimentaire, grossièrement définie mais qui aurait cet avantage de s’apercevoir aisément. Pourquoi lui permettre plus qu'à l’égoïsme? Nous reconnaissons souvent que l'excès de celui-ci est un défaut; au contraire, le patriotisme nous paraît ne pas devoir connaître de bornes et je confesse avoir écrit quelque part qu'il n’existe que lorsqu'il est excessif; c’est une erreur qui devient évidente par cette simple comparaison avec l'égoisme. On ne le reconnaît pas. Alors que l’on trouve très naturel et très sage qu’un homme convienne de sa propre infériorité et se voue exclusivement à une carrière en rapport avec sa valeur, on blâmerait sévèrement tout citoyen qui voudrait convaincre son pays qu’un autre pays lui soit supérieur.
Dans la vie privée, il nous arrive souvent d’avoir des torts, et, du moins quelquefois, de le reconnaître; on nous en estime d’autant plus ; de même si un de nos proches commet une faute, nous l’avouons et nous la lui reprochons. Si notre pays commet vis-àvis d’un pays voisin un véritable crime, nous sommes tenus de n'en rien dire, de n’en rien voir sous peine d’être considérés comme une sorte de traître. Il n’y aurait que demi-mal, si nous apprenions l’histoire des autres peuples d’une façon objective. Dans ce cas, libres d'opinions préconçues, l’histoire de la Suède
et de la Russie nous permettrait peut-être d'acquérir d’exactes idées sociologiques, mais au contraire c’est toujours subjectivement que nous étudions la vie des autres nations, et l’on pourrait mettre comme sous-titre aux ouvrages qui en traitent : « par rapport à la France ».
Le théâtre s'est beaucoup moqué d’industriels enrichis qui voient dans l'industrie la seule fonction sociale louable, qui ont un souverain mépris pour les non-industriels et qui sont tout prêts à jauger le génie sur sa cote à la banque. Ils ne sont pas plus ridicules que nous, ne voulant reconnaître ni admirer que nos compatriotes et assez portés à serrer la main en signe de condoléance à ceux qui ont le malheur de ne pas être nés chez nous.
Nous trouvons des exemples des erreurs qu'engendre le préjugé patriotique dans l’histoire de toutes les guerres. Les Allemands se racontent encore les cruautés et les exactions que les Français leur firent subir au commencement de ce siècle. Nous ne sommes pas près d'oublier celles dont nous avons été victimes de leur part. Ni eux ni nous ne reconnaîtrons jamais qu'il y à eu réciprocité. Les Anglais remplirent le monde de leurs cris d’indignation lorsque Pélissier enfuma les grottes où s'étaient réfugiés les Arabes. Plus tard, après avoir fusillé en masse un groupe d’Indiens rebelles, ils mirent le feu au tas parce que quelques-uns respiraient encore. La même année, à Delhi, ils enfermèrent dans un cachot trois fois plus de prisonniers de tout sexe que le cachot n’en pouvait contenir, ils n’y parvinrent qu'en les entassant non pas même comme des bêtes destinées à l’abattoir, mais comme des sacs de blé. Le lendemain, le dixième à peine yivait encore Après cela, ouvrez un livre anglais sur la Russie et vous y verrez avec quelle horreur ils décrivent les eruautés russes ou indiennes. L'idée de parti et notre hostilité à
Napoléon III, nous ont amené à rendre justice à Juarez, mais pendant longtemps, peut-être même encore, Maximilien a été pour nous la seule figure sympathique de la tragédie mexicaine. Aucun de nous n’a cherché à imaginer les sentiments que nous éprouverions si l’Europe coalisée nous imposait la tyrannie d’un archiduc d'Autriche. On peut insister sur ce fait : lorsque l’individu accomplit un acte quelconque, pour le juger, nous nous substituons à lui en pensée; comme l’on dit, nous nous mettons à sa place ; lorsqu'il s’agit de la patrie, nous nous croirions coupables de procéder ainsi et nous nous refusons à assimiler l'acte de Bonaparte annexant la Hollande à celui de Guillaume nous dérobant l’Alsace.
Nous cessons en ce cas de raisonner, nous ne faisons plus que sentir. ILest quelquefois très sage de penser avec son cœur, mais à une condition, c’est de reconnaître aux autres le droit d’en faire autant. Pour montrer d’une façon plus évidente encore combien le préjugé patriotique altère la conscience générale, comparons les deux grands faits de l’histoire du siècle : la révolution et l'empire.
De cette grande chose qui fut la féodalité, seuls les abus survivaient. Les classes dirigeantes avaient déserté leurs devoirs pour mieux exercer leurs privilèges ; les oisifs pouvaient tout, les producteurs rien. La corvée, le droit de chasse, celui de mouture et la dime s’unissaient à la déplorable administration des propriétaires pour rendre perpétuel cet état de famine que Labruyère a peint d’ineffaçables couleurs. L'industrie était couchée sur un lit de Procuste, nul n’avait le droit de faire mieux que les autres. Perfectionner était illégal et les inventeurs étaient mis à l'amende. Le pouvoir judiciaire faisait de l'iniquité un dogme. Et
au-dessus de cette faim générale, de cette barbarie mal déguisée, de ces souffrances universelles, le luxe effréné et la luxure odieuse de privilégiés imbéciles. La même année, le roi, dans ses chasses, voyait des hommes périr d’inanition devant lui, et donnait à une prostituée ce meuble somptueusement bête, une toilette d’or massif.
Le peuple se souleva et, d’un seul coup de son épaule puissante, fit s’écrouler l'édifice vermoulu ; alors, dans leur incorrigible aveuglement, les privilégiés de la veille oublièrent qu'ils étaient Français pour se rappeler qu'ils étaient nobles ; les uns s’enrôlèrent sous la bannière de l’étranger pour combattre la France nouvelle; les autres restés ici, devinrent les espions de nos ennemis. La nation, indignée de voir que, non contents de l'avoir spoliée, abaissée, torturée pendant des siècles, ces hommes voulaient encore l’empêcher de se bâtir une maison avec les ruines de son cachot, la nation s’affola ; l'heure de la vengeance était venue ; elle fut d'autant plus terrible qu'elle contenait la crainte de voir revenir ce temps où le peuple ne vivait que de faim, où les rois mouraient de luxure.
Quel jugement porte-t-on sur les journées de la Terreur ? Tout le monde le sait.
Un jour vint où, lasse de la liberté, la nation se laissa conquérir par un homme dont les forces étaient faites de génie et d’absence de sens moral; le mensonge était sa règle; sa barbarie dépassait la barbarie des empereurs romains. En Egypte, il décapite deux mille fellahs pour venger cinquante de ses soldats ; à Jaffa, il fait passer au fil de l'épée deux mille cinq cents hommes qui s'étaient rendus; sa soif, ou du moins son mépris du sang humain se révèle sans cesse. Un jour, il rêve d'importer en France les jeux du cirque païen; plus tard, il ordonne de sangfroid un inutile combat pour donner à sa maîtresse le spectacle
d'un engagement. Qu'un tel homme ait déshonoré la justice en mettant des têtes à prix, qu'il ait consterné la conscience humaine par le lâche assassinat du duc d'Enghien, qu'il ait payé sa couronne en nous volant la liberté, quoi de plus naturel! Cet homme, dans le seul but d’assouvir sa soif de despotisme, de satisfaire sa vanité maladive, a fait tuer sur les champs de bataille plus de trois millions d'hommes, a retardé de plus d'un siècle la maturité des fruits de la Révolution.il a ruiné la France, lui a aliéné le monde, l’a laissée démembrée et envahie. Cependant, et c’est une honte vraie pour nous tous, nous sommes fiers d’avoir été le jouet de cet homme-fléau; il semble que la patrie s’enorgueillisse d’avoir été violée par ce mâle puissant.
D'un côté, des hommes sans intérêt personnel, sacrifiant leur vie, immolant leur gloire pour donner à leur pays la plus légitime des vengeances et pour inspirer à ses ennemis la plus nécessaire des intimidations; dans ce but, sacrifiant dix mille hommes reconnus coupables ou de bonne foi supposés tels. De l’autre, un monstre sacrifiant deux millions d’existences, la liberté de son pays, commettant tous les crimes que la corruption effrénée unie à la toute-puissance peut commettre, sans autre excuse que d'être né une bête de proie.
Aux premiers, à ceux qui ont sauvé la patrie, tous nos mépris; au second, à celui dont le parjure amena Waterloo, toute notre admiration (1).
D'où vient donc cette aberration du jugement public? Est-ce la grandeur de ce tigre qui nous éblouit? Non, car la Convention, elle aussi, avait la grandeur et de plus la majesté sereine des hommes et des choses justes. En outre, il faudrait à ce compte, admirer la peste et le choléra qui sont aussi de grands fléaux. À
(1) Voy. H. Spencer, Principles of Sociology.
me
PATRIÉ 179
moins d'admettre que l'admiration populaire va droit à la perversité sans bornes, nous trouvons là un des méfaits habituels des préjugés patriotiques.
Les victimes de la Révolution étaient des Français et nous pardonnons à Bonaparte d’avoir perdu cinq cent mille de nos concitoyens en Russie, parce qu’il a fait tuer deux cent mille Russes. Nous oublions les deux invasions et Waterloo, en nous rappelant qu'il a humilié l’Europe ;nous ne lui en voulons pas d’avoir laissé la France épuisée, exsangue, puisqu'il a ruiné le monde. Ce deuil universel nous semble plus beau que la grande œuvre révolutionnaire, qui n’avait en vue que la France. Inconsciemment, nous préférons le criminel abandonnant son foyer pour aller piller sur les grandes routes, y laissant la vie de ses hommes et l'honneur de sa maison, que le juste père de famille qui ne vise qu'à faire de ses fils autant d'hommes probes et libres, et heureux par surcroit, s'ils savent l'être.
Ce n’est pas seulement l'équité sociale qui seuffre de cette déviation du patriotisme. Les intérêts nationaux eux-mêmes s’en trouvent fort mal. Pareils en cela au parvenu que sa suffisance aveugle, les peuples où le patriotisme est à l'excès se lancent dans les entreprises téméraires et, en tout cas, ne recueillent pas les fruits que devrait leur donner leur qualité de membres de l’agrégat universel. |
Sous le rapport matériel même, le bien-être est diminué chez les nations qui tendent encore à ne consommer que des produits indigènes ; c’est surtout l'essor intellectuel qui en est compromis: Un peuple ne peut acquérir aucune véritable notion sociologique, s’il s’obstine à se croire le modèle parfait à imiter.
Nous avons cessé de croire que notre organisation politique et militaire fût la seule bonne, mais nous sommes encore parfaitement sûrs que nos habitudes et nos mœurs sont incomparable-
ment préférables aux habitudes et aux mœurs des divers autres pays. Depuis la toilette des femmes jusqu'aux conférences des savants, depuis les œuvres d'art jusqu'aux beautés natu relles du pays, nous trouvons que chez nous, tout est mieux qu'ailleurs. — Nous le trouvons si bien, qu’au moment où j'écris, je me dis à moi-même que nous n'avons pas si grand tort de le trouver. Nous reconnaissons quelquefois notre infériorité dans l’industrie, mais nous le faisons avec une modestie vaniteuse, comme le gentilhomme reconnaissant qu'il n’entend rien
aux affaires.
Peut-être, dans l’immense avenir, viendra un jour où chaque nation retirera de l’existence de ses voisines seulement les avantages, où une communion pacifique les réunira, où chaque peuple sera comme un citoyen du même pays. Ce moment là, l'an premier de l’ère nouvelle, sera infiniment retardé par l'excès du patriotisme. Je reconnais volontiers,par exemple, qu’il le serait bien davantage par l'absence du patriotisme. Les rêves singuliers des adversaires de la patrie sont les plus dangereux du monde; ils prétendent, à faux, parler au nom de la science sociologique ; celle-ci affirme, bien au contraire, la nécessité des nations servies et défendues par l’amour jaloux de leurs citoyens. Il est impossible en effet de concevoir un seul gouvernement, un seul code pour régir tous les hommes. Ceux-ci ont des mœurs qui proviennent à la fois des traditions que les siècles seuls pourront effacer et des climats que nous devons subir. Le même système d'administration ne saurait Convenir à un pays où la population est dense et au nègre du Congo. Je sais bien qu'on pourrait faire une fédération d'États avec leur constitution particulières, mais ce n’est guère autre chose que l'alliance entre les
nations ; l'exemple des Etats-Unis, en Amérique, n’est pour rien là dedans. Ce grand peuple avait tout entier été formé d’émigrants et de fils d'émigrants ; tous avaient déjà renoncé à leur patrie et en tout cas, ils pouvaient en faire une du district où leurs intérêts les appelaient. Construisant sur un terrain absolument libre, ils ont constitué une division utile à la marche des affaires publiques et privées et ils voient la patrie dans le total de ces petits Etats. Mais si, en Europe, en Asie, vous réunissez en fédération les peuples qui ont une histoire privée, une existenee nationale longue et active, de deux choses l’une, ou cette fédération ne sera qu’une forme développée de l'alliance pacifique entre ces peuples ou, si elle tente une unification impossible, elle ne durera pas.
L'individu a sur la société des droits absolus; elle doit lui donner la protection de sa personne et de ses biens, non pas seulement contre les empiétements de ses semblables, mais encore, et d'autant plus que l'humanité progresse davantage, contre les obstacles naturels. Les travaux publics de tout genre, l'instruction, les arts, la protection de l’industrie contre l’infériorité qui résulte d’une cause locale, tout cela l'individu l’attend à bon droit de la collectivité ; elle lui doit plus encore, l’estime générale qui récompense l’homme utile et loyal, la notoriété pour celui dont les services aident grandement ses semblables, et la gloire pour le génie ou les héros qui honorent leur pays. Elle ne peut s’acquitter de ces dettes qu’en se substituant la Nation.
Si même on parvenait à anéantir ce sentiment qui est très heureusement devenu un instinct, on devrait désirer le voir renaître; en lui réside l’origine de l’émulation la plus féconde. L'homme heureusement n’est pas seulement de la matière, ou du moins la matière qui le forme a le privilège de concevoir l’abstrait. Rien ne l'élève autant au-dessus de lui-même, rien ne le porte autant
envisager ses devoirs d'être social que Son amour de la patrie.
Servir son pays est une façon de servir l’humanité ; aimer ses concitoyens, c’est aimer ses semblables. Vouloir trop élargir l’humain lien, c’est courir le risque de voir se rompre le faisceau. Supprimer la patrie, c’est renoncer de gaieté de cœur au plus noble stimulant de tous les efforts, c’est nous enlever un orgueil du cerveau, une fierté de l’âme ; perdre le fruit de tant de sacrifices que l’on fait si volontiers pour le pays dont on est fils. Tenter de l’élargir jusqu’à lui faire embrasser l'humanité, c’est vouloir le remplacer par l’égoïsme et le seul souci des intérêts personnels. Si l’on compare le souci que prend un homme des besoins de sa famille avec celui qu'il prend des intérêts de son pays, si l’on se rappelle qu'il faut envisager, non pas seulement les politiciens, mais ces millions d’hommes qui font la nation, on trouvera une différence sensiblement égale à celle qui sépare notre amour pour la patrie et notre attachement possible à l’univers confédéré.
La science sociale a beau ne pas être une science positive, elle s'occupe pourtant bien plus de ce qui est que de ce qui pourrait être. Le patriotisme aujourd’hui n’est pas un résultat; il est une origine. Il constitue un des facteurs de la vie sociale, et assurément une des bases du progrès espéré ; il n’est très évidemment pas une idée préexistante à la société, mais, transformation séculaire de l’idée de famille, engendré par la nécessité des rapports entre un individu et la somme des individus, il est passé à l’état d'instinct comme la famille et la propriété. Il était à peu près inutile de démontrer qu'il est fécond et bienfaisant, puisqu'il est
et sera toujours.