‹ Éléments de sociologieChapitre 24 sur 79 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Des hommes, en grand ou en petit nombre, s'associent pour vaincre une difficulté quelconque, traverser un désert, chasser des bêtes féroces ou construire n'importe quoi. Dès le premier jour, ils reconnaîtront qu’à chaque pas de leur entreprise, des divergences d’avis vont se manifester.

Elles sont dues d’abord à la façon différente dont chaque esprit envisage une même question, et aussi à ce fait que le premier ayant donné son avis, le second est naturellement porté à avoir un avis contraire, à la fois pour ne pas sembler subordonner son jugement à celui d’un autre et pour prouver que lui aussi a étudié soigneusement le point en litige. C’est là un phénomène moral facile à observer chez tous les individus dont la culture n’a pas amendé l’amour-propre, tels que les paysans. Comme cette division revient à chaque instant, les associés la suppriment en donnant à l’un d’entre eux le soin de décider; il devient le chef.

Donc, aux premières lignes de ce chapitre, nous trouvons un triomphe de l'individualité, absolument pareil à celui que lui donne ce fait banal de mettre un caporal à la tête de quatre hommes. Quelque intelligents que soient ceux-ci, ils sont incapables d'accomplir la mission qui leur est donnée s'ils n’ont

pas avec eux un esprit qui veut, juge, et résout à leur place.

Le groupe primitif, le village, tribu ou peuplade, fut, bien entendu, soumis à la nécessité de faire diriger par les plus habiles ses entreprises actives. Dans sa vie intérieure, il confia à un de ses membres le soin de décider dans les litiges qui survenaient entre particuliers et de réprimer les actions qui nuisaient aux individus ou mettaient le groupe en danger. Si des relations extérieures devinrent nécessaires, on délégua un ou plusieurs ambassadeurs pour les mener à bien; il arriva souvent que pour parer à une disette éventuelle, on mit en réserve une portion d’une récolte abondante. L’insouciance individuelle aurait vite dissipé cette épargne. On en confia la garde à des individus prudents et intègres. Le mariage, sous une forme rudimentaire, naquit très vite, et pour se distinguer du simple accouplement, demanda quelques formalités et un magistrat pour les accomplir. La réunion de ces attributions diverses constitue un embryon de gouvernement: le chef des expéditions, le juge, le trésorier et ce que l’on serait tenté d'appeler l'officier de l’état civil primitif. Autant le choix à faire des individus aptes à ces fonctions que la nécessité de les surveiller et d’établir les rapports entre ces fonctionnaires

.amena bien vite l'institution d'un chef suprême, élu de cent façons différentes, mais dirigeant absolument ses subordonnés.

Ce type primitif de gouvernement fut altéré. La superstition est une conséquence directe de la double nature de l’homme. Du moment qu'il admettait une puissance extérieure, s’occupant de le diriger et de le juger, il était avantageux pour les chefs de faire servir à leur autorité la terreur qu'inspirait cette puissance mystérieuse. Depuis la désignation du grand chef par les prêtres du soleil jusqu’à la consécration de Charlemagne, premier empereur d'Occident, sans oublier les services que les augures rendirent aux Césars, c’est de Ià que viennent toutes les autorités de droit

divin qui ont remplacé pendant si longtemps la libre délégation que leur intérêt dictait aux citoyens.

Même en déviant ainsi, c'était là un gouvernement, pour ainsi dire, national. Que la soumission du peuple provint de sa superstition, de son ignorance ou de son incurie, elle était volontaire.

Le règne de ce chef ou de sa famille ne durait qu'autant que cette soumission elle-même ; mais bientôt les guerres amenèrent des conquêtes. Un même pays nourrit une race conquise et une race conquérante ; le chef de cette dernière gouverna le peuple autochtone non point parce que celui-ci y consentait, mais en vertu de la force que lui donnait l’armée d'invasion ; plus tard même, quand la fusion se fut faite, les descendants des envahisseurs, par les richesses qu’ils avaient amassées, par le prestige qui les entourait et aussi, il faut le reconnaître, par la culture supérieure qui était leur partage, formèrent une classe à laquelle l'autorité était réservée sans conteste. Sans prendre nos exemples dans les temps préhistoriques ou dans les iles de l'Océanie, l’invasion des Francs au début du v° siècle, la conquête de la Sicile et celle de l’Angleterre par les Normands confirment absolument cette origine d’un pouvoir né en dehors du peuple, d’un élément étranger venant diriger despotiquement l'élément indigène.

Même dans les pays qui furent préservés de l'invasion, et en vérité ils sont bien rares ceux qu'ont épargnés les effroyables migrations des conquérants, il se produisit un phénomène de sélection dont l'issue est identique.

Les fonctions devinrent rapidement héréditaires par la facilité qu'avaient les fonctionnaires d'assurer leur succession à leurs descendants. La loi d'adaptation donna à ces privilégiés les qualités propres du gouvernement, de la domination, tandis qu'elle donnait aux autres l'instinct de soumission et d’obéissance. Peuples conquis, peuples purs de tous mélanges arrivèrent à un

RE 12 Mt ? ik

186 ÉLÉMENTS DE SOCIOLOGIE k.

résultat semblable : une minorité gouvernant héréditairement une majorité, pensant pour elle, lui imposant des lois, la contraignant au travail et vivant de ce travail.

À une certaine période de l’histoire sociale, nous trouvons partout un roi absolu entouré de ses féaux, ceux-ci dominant leur siècle par la terreur de la puissance royale qui les aurait aidés à écraser toute rébellion, celui-là régnant parce que les seigneurs étaient ligués pour le soutenir et que le peuple, qui avait la force et la faiblesse du nombre, ne l'était pas pour secouer le joug et qu’il avait fini par l’accepter docilement. De cette organisation politique, que tous les peuples d'Europe ont traversée, dérivent toutes les formes actuelles de gouvernement. A la vérité, la modification s’est opérée différemment suivant que ce pouvoir avait ou non une origine étrangère et aussi suivant les mœurs et les traditions des peuples.

Nous voyons en Angleterre que l’évolution s’est faite par degrés. Chaque échelon de la hiérarchie sociale recevant à son tour une plus large part dans l'autorité, les hauts barons ont contraint le Roi à leur garantir des droits et des profits. Les simples possesseurs du sol, plus tard, ont exigé et acquis de protéger leurs domaines et de gouverner leurs intérêts. Enfin, nous assistons à l'heure actuelle à un essai de suffrage universel. En France, au contraire, la noblesse s’est contentée de faire cortège à la majesté : royale.

Elle a fait du souverain le représentant et la synthèse de son autorité; c’est le peuple suppléant par un groupement partiel à l'infériorité résultant de son grand nombre, qui a borné la toutepuissance royale. À l'abri de ces bornes, des talents ont germé, qui ont fait revivre les traditions que l'invasion avait effacées,

Fa + 4 LES GOUYERNEMENTS 187

qui ont atténué d’abord les déplorables effets de cette tyrannie née de la force et qui ont ainsi donné au peuple la possibilité de l’abattre. Nous voici donc en présence des trois formes élementaires de gouvernement : au commencement et à la fin, les démocraties où tous les citoyens déléguent aux plus aptes les fonctions dont la collectivité ne saurait s’occuper ; la monarchie, où un homme hérite du pouvoir absolu d'organiser et de diriger un peuple; l’oligarchie, où ce chef unique et héréditaire est remplacé par une caste, exerçant le même pouvoir aussi par hérédité.

Naturellement ces formes simples se combinent entre elles ; si la monarchie s'allie à l’oligarchie, elle devient cette monarchie aristocratique à laquelle 1789 a mis une fin. Si, dans cette alliance, on laisse entrer le facteur démocratique, on obtient la monarchie constitutionnelle qui, suivant que les deux éléments secondaires varient de proportion, peut être l’organisation presque féodale de l'Autriche ou le gouvernement « juste milieu » de 1830. La monarchie quelquefois, lorsque la faiblesse de l'aristocratie rend celle-ci inutile, ou que sa force la rend redoutable, s'allie directement avec les classes profondes de la société ; cela s’appelle le césarisme, produit hybride de l’hérédité et du consentement général.

Alors même que le gouvernement sort des libres délégations des gouvernés, il prend diverses formes ; au fond, il a plus ou moins de similitude avec ces trois régimes; dans le but d'éviter la crise que détermine l'élection au pouvoir suprême, pour ne pas subir les maux des compétitions que le décès du chef fait éclater, la nation peut parfaitement résoudre que la dignité royale sera héréditaire. Une pareille institution n'est pas forcément despotique ; elle peut être entourée de telles conventions que le Roi ne soit plus que le représentant de La nation et pas

du tout son maître. L’Angleterre nous en offre un exemple. Et chaque pays d'Europe, étant vis-à-vis des autres dans la même situation que l'individu vis-à-vis de ses semblables, il peut avoir intérêt à être représenté par un homme seul dont la parole aura cette importance que lui ou son fils seront encore au pouvoir quand le moment de la tenir sera venu.

A l'heure du danger, le peuple peut mettre à sa tête celui dont il aura reconnu le génie, suivre aveuglément ses ordres, mais cette puissance ainsi accordée ne survit pas au péril qui l’a fait naître. L’essence des dictatures est d’être temporaire. À moins que l’état mental d’un peuple n’appelle la tyrannie, il ne subira pas aux époques de paix et de calme la règle de fer qui fut son salut dans la guerre ou dans une crise. Si une nation croit inutile, arrivée à un certain degré de développement, d’avoir recours à l’hérédité, elle devient la république. Il faut convenir qu'il y a autant de républiques possibles que de peuples, mais c’est du reste fort logique, puisque, émanant de la seule volonté des gouvernés, cette forme de gouvernement doit varier avec les mœurs qui la produisent. Depuis la république de Pologne dont le chef était roi, la république de Venise où il s'appelait doge et n’était que l'instrument docile, le prête-nom d’une oligarchie parfaite, jusqu'à la république des Etats-Unis où le peuple se gou- verne à peu près lui-même et à la nôtre où il se dirige par ses délégués, tout cela est la république; sa qualité spéciale, celle qui suffit à la caractériser, c'était autrefois la non-hérédité de la première magistrature. On y a ajouté aujourd’hui l'intervention de tous les citoyens dans le gouvernement ou dans le choix du gouvernement; en un mot la république d’aujourd’hui est démocratique ou n’est pas.

Même en précisant ainsi ce que doit être la république, elle peut offrir d'importantes modifications. Il n’est pas besoin pour

les trouver d’aller plus loin que le différend entre la centralisation et le fédéralisme. Elle peut être libérale ou autoritaire, conservatrice, progressiste ou révolutionnaire ; elle peut accorder plus ou moins de faveur à ceux que leur culture et leur adaptation personnelle paraissent rendre plus aptes aux travaux politiques ou, au contraire, ne confier les fonctions gouvernementales qu'aux membres de ces classes qui en furent exclues si longtemps. Elle n’en reste pas moins la république démocratique.

Page 1