‹ Éléments de sociologieChapitre 25 sur 79 · II · texte numérisé non relu

II

Nous pouvons examiner maintenant les divers moyens que prennent ou subissent les peuples pour diriger leurs affaires.

La monarchie absolue et héréditaire, qu’elle soit imposée à la suite d’une défaite nationale ou qu'elle provienne d’une élection intérieure, n’est guère subie que lorsqu'elle est réellement un besoin. Lorsque la masse s’agite pour s’y soustraire, l’heuré de sa fin est prochaine. Basée sur la grande différence de civilisation entre le gouvernant et la gouverné, instituée en vue d'effacer cette différence, elle porte en elle le germe de sa chute. Les rois oublient souvent le but en vertu duquel ils existent ; ils ne sont pas bien loin de croire que leur trône est une propriété aussi inviolable qu'un domaine patrimonial ou un titre de noblesse. Dans le milieu où ils se meuvent, de la hauteur où ils planent, il leur échappe qu’on peut léguer une terre, une marque tangible de la valeur de ses ancêtres, mais qu'on ne lègue pas des hommes.

La croyance où ils sont peut bien les pousser à la résistance lorsque le peuple demande la nullité ou la revision du contrat qui leur a donné le sceptre, mais ne retarde pas d’une heure une date qu’elle ne peut qu'ensanglanter.

La faute que commettent les souverains en ne voulant pas

accorder à leurs sujets une organisation politique, d'accord avec le développement de leur esprit, n’est surpassée que par celle des révolutionnaires de profession qui veulent absolument priver un peuple d’une domination que lui, peuple, considère comme une tutelle et comme une tutelle nécessaire ; alors que la résistance des rois retarde à peine le progrès, l’œuvre des révolutionnaires le compromet irrévocablement et d'ordinaire détermine la perte du progrès déjà fait.

Dans une monarchie oligarchique, où le pouvoir royal est soutenu par les feudataires, parce que ceux-ci le partagent, la révolution sera moins prompte; elle pourra tarder beaucoup à venir. Les plus aptes au gouvernement, ceux que leur intelligence cultivée et plus propre aux idées générales, porte à s'intéresser aux affaires publiques, ont une part d'autorité et intérêt à maintenir l’ordre de choses existant. Vivant à une distance moins grande du restant de la population, ils lui rendent des services, la séduisent par leur luxe et parviennent à la rendre fière de leur splendeur. La révolution pourra même ne jamais éclater, si l’aristocratie a l'intelligence de ne pas se fermer aux génies ou aux talents nouveaux venus, le bon sens de reconnaître qu’un grand homme vaut autant que son arrière-petit-fils. S’incorporant ainsi progressivement les forces vives du pays, la classe gouvernante s’étendra peu à peu jusqu’au moment où elle sera majorité. Rien dans cette forme de gouvernement n’est contraire aux idées sociologiques. Que le principe d'égalité en soit blessé, cela est certain et cela confirme précisément que la science peut l’approuver. La doctrine de l'égalité est par excellence anti-scientifique. Nous dirons plus loin que, s’il est possible de chercher dans l’égalité des droits l’origine d’un gouvernement stable et bienfaisant, c'est une utopie que d’espérer l'égalité du pouvoir politique. On peut bien en un mot égaliser les conditions de la lutte pour le

pouvoir, mais entre les combattants le plus vigoureux est celui qui gouverne. Le défaut de l’oligarchie, c’est que les qualités qui ont fait choisir les gouvernants survivent peu d'ordinaire à leur triomphe, qu'ils cessent de comprendre leur rôle pour se vouer tout entiers à la jouissance de leurs privilèges ; en outre, et par son essence même, l'aristocratie n’ouvrira ses rangs qu’au grand homme vieilli et à la condition qu'il ne professe pas d'idées contraires à celles qu’elle croit nécessaires à sa propre conservaton.

Elle suivra bien le développement de l'esprit public, mais d’un pas boiteux. Chaque jour accroîtra la distance qui les sépare; une heure arrivera où de nouveaux droits et de nouveaux besoins existeront dont elle n’aura pas l’idée; elle s’écroulera comme tout ce qui est inutile en ce monde.

La monarchie constitutionnelle varie de nature, avons-nous dit, suivant qu'elle fait entrer dans une proportion différente la démocratie ou l'aristocratie. L’Angleterre, jusqu’à la réforme de 1840, était une monarchie constitutionnelle aristocratique. On aurait pu la croire plutôt aristocratique puisque tous les droits politiques dont le Roi était privé, appartenaient à une classe héréditaire. Les seules garanties données au commun des mortels étaient d'ordre civil, ce qui est bien loin d’en diminuer l’importance et qui ne peut altérer le caractère oligarchique de la consütution.

Sous la Restauration, nous aviens aussi un gouvernement consütutionnel; sinon en principe, du moins en fait, car il importe peu que la liste des restrictions imposées au pouvoir royal s’appelle charte octroyée ou charte constitutionnelle.

Mais par suite de son origine, condamné qu’il était à servir les intérêts priviligiés par lesquels il existait, il était destiné à tomber bien vite dans la monarchie oligarchique ; il l’essaya en

1830 et fut remplacé par ce régime qui est resté pour nous autres Français le prototype de la monarchie constitutionnelle.

En pensant ainsi, nous généralisons un peu trop; le gouvernement de Louis-Philippe a été celui des classes moyennes, à exclu soigneusement du pouvoir les héritiers des grands seigneurs passés et toutes les classes laborieuses. C'était désin- . téresser de l’existence nationale la force morale et la force matérielle. Donner le sceptre à l'intelligence positive dans ce pays dont la grande gloire est d’être idéaliste, baser l'électorat sur l'argent, c'était introduire chez nous un thermomètre de considération qui répugne absolument à notre passé. De plus, c'était donner une forme concrète aux fatales divisions de classes et, du seuil de 1830, on pouvait prévoir le 15 juin 1848. Ce serait une injustice que d'attribuer à toute monarchie constitutionnelle les défectuosités de celle-là. Rien n'empêche de concevoir une constitution semblable à celle que nous possédons en remplaçant le président de la République par un chef héréditaire. Je sais bien que s’il n’y avait pas d’autres changements, celui-là serait assez puéril; pourtant il pourrait produire certains avantages, apaiser certaines susceptibilités, effacer certaines divisions; enfin il n’est pas ridicule de le supposer. Ce serait là, je crois, l'idéal de Ia monarchie constitutionnelle. Puisque les restrictions apportées au pouvoir populaire ne se justifient que par leur nécessité, on ne saurait en imposer aucune à une nation qui depuis de longues années s’en est affranchie et n’en subsiste pas moins. Et cette forme de gouvernement, quelque imperceptible que serait l’innovation, si respectueuse füt-elle des droits acquis, des coutumes établies, porterait en elle une cause de dégénérescence rapide. Toute royauté, sauf le despotisme pour lequel tous les hommes sont égaux tant ils sont peu de chose, toute royauté engendre une aristocratie. Le fils du roi devenu roi accordera bien plus

volontiers sa confiance et ses faveurs aux fils de ceux qui ont servi son père et qui ont été ses camarades d’enfance ; peu à peu des familles se formeront qui auront le monopole des charges publiques. Insensiblement, cette monarchie ultra-démocratique à son origine, deviendra une monarchie oligarchique, elle reviendra en arrière pendant que le peuple ira en avant. En tout cas, ne fût-ce que par le grand intérêt qu’aura le premier magistrat du pays à la stabilité, il érigera l’immobilité en dogme à une époque dont le progrès est la loi. Le résultat sera le même dans les deux cas : divergence entre le roi et la nation, alors que précisément la nation se sera enlevé la possibilité de trancher ce conflit.

Le gouvernement est sans nul doute un instrument. La première condition pour qu'il subsiste et rende des services, c’est de l’adapter parfaitement au but pour lequel il est fait. Lorsque les corporations, les règlements, les idées dominantes faisaient de la société une sorte de lac qui pouvait avoir des tempêtes mais qui n’avait ni vagues, ni courants, la monarchie, avec la stabilité qui est son lot et sa raison d’être, cadrait parfaitement avec les besoins du pays ; aujourd'hui où la suppression des corps de métier, la liberté, les progrès matériels, les moyens de communication et l'essor des idées ont forcé tout homme à monter s’il ne veut descendre, imposé le progrès aux sociétés comme une condition vitale, celles-ci doivent avoir un gouvernement souple, modifiable sans crise. ;

Des deux principes de continuité et de progrès qui forment la civilisation, l’un dépasse toujours l’autre et réciproquement. Il n’est malheureusement pas dans la nature humaine de les faire marcher de pair. Comme pour regagner le temps perdu, c’est le progrès qui régit notre siècle. Sa marche n’est pas uniforme. Il procède par bonds et, quelquefois voisin du danger, il

doit revenir en arrière. Un homme, si grand soit-il, et précisément parce qu'il est grand, a dans les idées un esprit de suite, de logique parfaitement incompatible avec ces caprices du progrès qui dépendent seulement des instincts des masses, des circonstances extérieures, c’est-à-dire des deux choses les plus illogiques qui soient. Le seul gouvernement qui convienne à cette marche capricieuse de la société est précisément celui qui, né de ces caprices, les reflétera exactement. Si j’osais une comparaison de mon métier, je dirais qu'il nous faut actuellement un gouvernement automatique comme le régulateur centrifuge de nos machines, comme ce métier à filer qui s'arrête quand le fil casse. Tout gouvernement qui ne fera point partie de la nation, qui ne sera pas la nation, sera brisé par elle dans les soubresauts brusques de sa chasse au progrès.

Mais la nation se gouvernant elle-même, ce n'est pas autre chose que la république. En disant « se gouvernant elle-même », j'entends par ses délégués. Le temps du gouvernement direct est en eflet passé depuis longtemps ; toutes les différences entre les diverses formes de république résident dans l’étendue du droit de contrôle que le peuple se réserve sur ses députés et de la grandeur du terrain qu'il soustrait à leur action ; c’est une forme de la république que la dictature, mais bien plutôt ou l'anarchie qui sépare deux vraies républiques ou l'aurore qui la prépare. Toutes les modalités de ce gouvernement qui ne mettent pas une égalité parfaite entre les citoyens ont perdu en Europe et de nos jours toute raison d'exister. Mais, en revanche, reste à l’ordre du jour, la question de savoir si la république doit être libérale ou autoritaire. Dans le chapitre qui traite de la liberté, nous avons détaillé les raisons qui nous paraissent établir que mieux vaut cent fois la liberté sous un autocrate que l’esclavage sous une république. Nous avons même conclu, je crois, que l'oppression d’un

homme est moins lourde que l’oppression de la masse. En étudiant les partis, nous retrouverons ce problème au point de vue de la tyrannie des opinions politiques.

Quelle que soit leur origine ou leur appellation, tous les gouvernements ont pour fonction commune d’administrer la prodigieuse quantité d'intérêts généraux que développe dans un peuple l’existence nationale. Suivant la facon dont l’administration se produit, nous avons un gouvernement unitaire ou fédéral, communaliste ou centralisateur. La part d'initiative plus ou moins grande qu’elle laisse à l'individu détermine la division entre socialistes et libér'AUX.

Il y a un intérêt de premier ordre à étudier cette question du fédéralisme. Alors que toutes les institutions survivent peu d’ordinaire à leur utilité, il serait très difficile à un pays fédéral de devenir un pays centralisé et réciproquement, en dépit des avantages que présenterait cette transformation. Les degrés intermédiaires ont ceci de particulier, c’est qu'ils sont plus opposés à celles de ces deux formes dont elles se rapprochent le plus. C'est plutôt en Suisse qu’en Amérique que l’on peut prendre un exemple de confédération. Les Etats-Unis du nouveau monde sont dans des conditions qui les font trop différer des nations européennes. Les avantages du système fédéral ne sont pas niables ; il fait de la patrié une sorte de famille qui n’est réellement pas beaucoup plus étendue que la famille du sang. Il associe les citoyens au gouvernement d’une façon présque directe, et développe par là dés qualités précieuses. Ce que l’on appelle les abus de pouvoir et que nous connaissons si bien, nous citoyens d’un état unitaire,

semble ne devoir se produire que difficilement sous le contrôle immédiat de ceux quil léserait. À la vérité, ces avantages semblent porter en eux-mêmes leur compensation. Précisément parce que la patrie ainsi réduite n’est qu’une famille élargie, le sentiment qui lui attache son citoyen est plus intense peut-être et tout à fait différent de ce que nous ressentons pour une patrie plus large qui jouit du prestige que peuvent avoir les États dont les maîtres ne peuvent pas voir toutes les frontières. L’émulation féconde, ce grand bienfait de la patrie, disparaît un peu, lorsque la fédération empêche de voir en ses voisins autant de rivaux. Si elle prend pour but d'accroître la puissance ou la fortune de la patrie fédérale, elle devient indirecte, à deux degrés et Dieu sait ce que les sentiments s’amortissent dans cette sorte de répercussion! Les avantages qu'ont pour l'éducation des citoyens les gouvernements directs se trouvent à un degré presque égal dans l'administration de notre commune par le suffrage universel, et dans ce dernier cas, ne sont pas mêlés aux dangers que présente la direction des affaires générales par les gens qui les connaissent d'autant moins qu'ils sont habitués à y voir ceux d’une patrie secondaire.

Le fédéralisme engendre deux patriotismes ; la lutte n’est plus entre les intérêts nationaux et les intérêts personnels, et alors que l’on sacrifie ces derniers sans hésiter, par devoir d’abord et ensuite, peut-être plus, parce qu'un homme ne pourrait se refuser à faire ce que font ses millions de concitoyens, les intérêts cantonaux s'immolent beaucoup moins aisément aux besoins fédéraux. On ne rougit pas d’une résistance qui n’a plus ici le caractère égoïste ; à mesure que, par le progrès, nos États fédérés acquièrent plus de force et plus de richesses, l’union fédérale s’amincit et finit par ne plus subsister que par la nécessité de la défense contre les agressions de l’étranger. Si celles-ci deviennent trop menaçantes,

il peut même arriver que l’union militaire qu'elles déterminent soit le prélude d’une centralisation politique.

Comme partout où se trouvent deux systèmes contradictoires, c’est probablement dans leur fusion, pour mieux dire en les tenant en juste équilibre, qu'un peuple se fera le régime le plus profitable à ses intérêts.

Lorsqu'une nation a dans son passé des siècles d'unité, qu’elle a vu ces trois formidables centralisateurs, Louis XI, Richelieu et la Révolution, la centralisation a chez elle une tendance à s’accroître sans cesse; les moyens actuels de transport et de communication suppriment, il est vrai, quelques-uns des inconvénients mais la rendant plus absolue encore. Je crois que sous l’Empire nous en avions atteint presque l'idéal. On se rappelle deux faits qui peuvent en donner une idée : ce ministre de talent qui savait par cœur le nom de tous les conseillers généraux de France, et je crois aussi, celui de tous les maires des chefs-lieux de canton; c'était bien de lui que l’on pouvait dire : de la place Beauvau, il gouverne toutes les communes. L'autre, qui dirigeait alors l’instruction publique et qui dans un accès de satisfaction, s’écriait en regardant sa montre : « À cette heure, dans les cinq cents collèges de France, les élèves de troisième font une version grecque. »

Si le bon sens public ne combattait pas cette tendance, ne venait pas réagir contre cette force centripète, la centralisation, servie qu'elle est par les circonstances matérielles, ne tarderait pas à enlever aux unités administratives une personnalité qui est nécessaire.

S'il est un axiome incontestable, c’est qu’on est soi-même le meilleur juge de ses intérêts. Soumettre les affaires d’une com-

mune à l'autorité centrale, c’est les faire diriger en réalité par toutes les autres communes. C’est introduire dans la vie municipale ce socialisme, cette tyrannie du nombre, ce mépris de l’individualité que l’on déclare pernicieux sans hésitation, lorsqu'il veut régenter les citoyens. Si les inconvénients, dans le premier cas, paraissent moins grands sous certains rapports que dans le dernier, ils sont plus considérables encore sous d’autres. La commune, il faut le reconnaître, ne peut point exiger pour ses droits l’inviolabilité des droits individuels ; si on méconnaît les siens, la société en souffrira, si on supprime les droits primordiaux à l’homme, elle en mourra. Mais l'individu a un pouvoir de résistance que n’a pas la commune; celui-là ne se laissera pas étrangler sans se défendre, celle-ci au contraire ne pourrait essayer la lutte sans attirer sur elle des rigueurs redoutables. Supprimer l'indépendance de cette unité, en ce qui concerne, bien entendu, ses propres affaires, ce n’est pas seulement déranger la symétrie de cette série qui va, s’élargissant toujours, de l'individu à l’État, c’est ressusciter la vieille démarcation entre gouvernants et gouvernés, c’est rendre absolument passifs le plus grand nombre des citoyens ; on ne peut raisonnablement pas espérer que le brave cultivateur s'intéresse vivement à la loi sur l'enregistrement ou au vote de la subvention de l'Opéra.

La seule politique qui les touche de près est celle dont le champ d’action est sous leurs yeux. Quoique l’on en pense, la vie politique n’est pas languissante dans nos communes, seulement au lieu de voir dans leur minuscule gouvernement le défenseur ou l’adversaire de grands mots sonores, de théories cent fois répétées et dont l’application ne peut rien contre la logique des faits, ils en font tout simplement l’administrateur des intérêts communs. Avouez que ce n'est déjà pas si mal raisonner, et de plus que, par cette raison-là, la centralisation à outrance leur serait mal-

faisante. Les conseillers municipaux trouvent dans leurs fonctions une sorte d'enseignement rudimentaire à l’administration publique. Ils apprennent les rouages d’une énorme machine gouvernementale, la solidarité des communes, se trouvent prêts à diriger les intérêts d'ordre plus considérable dans les assemblées départementales ou, du moins, capables de répandre autour d'eux des notions raisonnables et raisonnées.

Toute différence gardée, les mêmes raisons plaident pour l’individualité des unités plus larges; s’il fallait émettre une règle générale pour présider aux rapports avec l'Etat et ses divisions administratives, je ne sais trop pourquoi elle difféferait de celles qu’adoptent lés sciences pour les relations entre l'individu et la société. La solidarité des communes n’est certainement pas plus grande que la solidarité des hommes.

Etant donné la nécessité politique qu’a pour elles l’existence de l'Etat, elles doivent sacrifier ce qui est nécessaire pour que celui-ci puisse vivre et prospérer. Les avantages parfaitement reconnus de l'égalité des charges sur un point quelconque du territoire national les soumettent à cette règle qu’elles doivent faire ce que les autres ne pourraient pas faire, si elle ne le faisait pas. Les intérêts communaux et publics sont bien nettement tranchés.

Laisser les premiers à la direction absolue des habitants de la

commune, ce n’est pas autre chose que renoncer à cette prétention de vouloir mieux diriger une entreprise que celui qu’elle intéresse. On ne peut pas non plus objecter l'intérêt qu'a la masse à la prospérité de ses fragments, sans voir confondre cette objection par les mêmes raisons qui ont établi la liberté individuelle.

La Révolution, lorsqu'elle voulut assurer l'unité nationale, émietta les provinces et, de leurs débris, fit les départements. Elle obéissait à ce principe, qu’on ne donne pas à une association nombreuse les mêmes franchises qu'à un homme ou à un petit groupe. Si l'on suppose un instant que, dans un but quelconque, on divisât la nation en deux grandes parties séparées par la Loire, par exemple, on reconnaîtra aisément que chaque jour, la scission deviendrait plus grande jusqu’à la séparation définitive.

Pour ne pas compromettre l’œuvre de Cavour, les Italiens ont divisé les anciens états en plusieurs provinces et n’ont laissé aucune de celles-ci constituer une unité. Cette tendance égoïste, si j'ose le dire, croissant en raison directe de l’étendue, de l'importance de l'unité, les liens qui la rattachent au pouvoir central doivent aussi se renforcer proportionnellement. Le département aurait mauvaise grâce d’exiger que son administration fût aussi exempte de l’intervention gouvernementale que peut l’être celle de la commune. Il n’est qu’une conception purement artificielle, les intérêts communs de ses habitants ont une telle étendue qu'ils ne diffèrent pas sensiblement des intérêts généraux ; l'importance qu'a pour le pays tout entier et à tous les points de vue la prospérité d’un département rend infiniment nombreuses les restrictions qu'il est nécessaire d'apporter à son autonomie ; elle n’est guère en un mot, elle ne doit être que la forme sous laquelle le pouvoir central réunit et harmonise les intérêts des communes. Une décentralisation bien plus précieuse qu'on obtiendrait avec des efforts bien moindres, serait la liberté

et l’autonomie des universités, qui nous donnerait des générations nouvelles pleines d’aspirations et d’essor, exemptes de l’estampille officielle.

Le règlement de bien des associations interdit toutes les conversations sur la politique ou la religion ; il semble en effet que parfaitement capables de discuter avec calme les questions qui nous touchent personnellement, où l’on prend et l’on laisse, nous cessions en politique et en religion de reconnaître que nous pouvons avoir tort; nous estimons que notre contradicteur est de mauvaise foi ou est doué d’un jugement inférieur au nôtre.

Et cette chose suffit pour démontrer qu'en religion et en politique, en politique surtout, rien n’est absolu, rien n’est objectif que les raisons nous manquent quand nous en dissertons, car nous ne pouvons pas avouer que ce qui nous à rangés dans un parti, c’est le désir d’imiter ceux qui nous entouraient ou de nous séparer d'eux. La haine que nous inspiraient les abus du parti contraire n’est peut-être que le mobile le plus élevé de ce qui dicte notre choix, mais cette haine, nous l’étendons non pas seulement aux hommes qui se sont rendus coupables de ces abus, mais à l’opinion elle-même. Nous ne daignons plus la discuter. Il semble que nous soyons dépositaires d’un dogme, que ceux qui le nient soient aussi coupables ou aussi fous que le sont pour les catholiques ceux qui refusent d'admettre la décision des conciles.

Dans bien des branches de la science, les savants sont divisés en deux camps, mais ils n’excommunient pas ceux qui sont d’un avis contraire ; même en économie politique, les protectionnistes et les libres échangistes essayent de se convaincre mutuellement à l’aide d’arguments et de statistiques. Dans la politique pure, on se borne à prononcer avec onction le nom d’une étiquette gouvernementale, on en fait un principe et avec ce grand mot

de principe, on est dispensé de toutes preuves, on réussit à diviser la nation, quelquefois à y faire éclater la guerre civile. Et cependant ces principes ont une valeur bien peu absolue, puisque chacun d’eux en trouve un autre qui le combat.

J'ai dit plus haut les raisons qui me paraissent faire de la forme républicaine la seule qui puisse s’harmoniser avec la tendance et l’état actuel de la nation. Je n’ai pas besoin de dire que je crois être dans le vrai, mais refuser d'admettre que je puisse me tromper, n'est-ce pas me décerner à moi-même un ridicule brevet d’infaillibilité? Mes croyances politiques elles-mêmes me font reconnaître le droit de la majorité à diriger la marche commune. Tomberais-je en ce sophisme d'appeler « foule imbécile » la masse des électeurs lorsqu'ils me donnent tort, de la proclamer « peuple souverain » lorsqu'ils sont de mon avis? En supposant même que j'aie parfaitement raison, que d’une façon générale la république soit, sans discussion possible, le gouvernement le plus apte à assurer la prospérité et l’essor de la France, pouvons-nous oublier que la politique agit sur les hommes, variables par essence, qu’elle doit tenir compte de mille facteurs divers, nationaux ou extérieurs, matériels ou moraux, provenant du passé ou engendrés par le progrès ?

Je me rappelle qu’à l'enterrement de Louis Blanc, je faisais de la sociologie avec un des membres les plus distingués du conseil municipal de Paris. Je ne sais à quel propos, je lui dis : « Mais c’est violer le principe de liberté ! » — « Toutes les libertés sont solidaires, me dit-il, et le moyen de préparer leur avènement définitif, c’est peut-être d’en supprimer une si elle favorise trop l’oppression à un autre point de vue. » — On pourrait en dire autant du principe républicain et du principe monarchique. Ils ne pourraient exiger une foi absolue et sans défaillance que s'ils régissaient une nation isolée, sans un passé dont il faille tenir compte, com-

posée de citoyens dépourvus de faiblesses, incapables d'erreurs, c'est-à-dire une nation idéale, qui existera peut-être mais dans longtemps.

Nous avouons notre ignorance sur mille sujets qui nous touchent de près. Avons-nous un procès, nous courons chez l’avocat. La moindre indisposition nous fait recourir au médecin. Mais, sans hésiter, nous déclarons formellement que le salut du pays ne peut être assuré que par telle république ou telle monarchie. Nous faisons mieux, et par cette sorte de métaphore morale qui consiste à prendre le signe pour la chose représentée, l’organe serviteur pour le besoin desservi, nous en venons à sacrifier le bien-être du pays, quelquefois la vie des citoyens à la conservation d’une forme gouvernementale dont le seul vrai but est la sauvegarde de ces vies et de ces intérêts.

Le poète a dit : « Que savons-nous, qui donc connaît le fond des choses? »

Il avait cent fois raison. Nous n'avons ici-bas, la révélation une fois rejetée, d’autres guides sûrs que nos besoins. Le moyen le plus infaillible d’errer, c'est de les négliger, de les immoler à une opinion politique, alors que les raisons qui nous la dictent sont de bien peu d'importance et, en tout cas, ont une autorité bien faible devant l'autorité indéniable des faits. Les théories n’ont droit à notre respect que lorsqu'elles sont le résultat de l’expérience, à moins que l’on n’admette la révélation. Mais à quoi

sert l'expérience dans les matières qui varient chaque jour comme

tout ce qui concerne l’homme? La pratique, au contraire, varie sans cesse et ses enseignements nous montrent aussi sûrement la vérité que les variations de la boussole nous indiquent le nord. Il est aisé de voir combien ont peu d'importance les enthousiasmes irraisonnés pour un système de gouvernement, puisque son utilité et son action bienfaisante peuvent subitement se con-

vertir en leur contraire par un changement de l'esprit du pays ou des conditions dans lesquels il se meut.

Que l’on se fasse tuer pour son opinion, rien de plus naturel ; cela prouve une conviction profonde de sa vérité et un dévouement très noble à ce pays que le gouvernement préféré doit servirle mieux, mais que l’on déteste un seul de ses concitoyens, parce qu'il pense autrement que nous sur ce point spécial, alors que nous lui permettons de ne partager aucune de nos idées en toute autre matière, profiter de ce que l’on ne peut convaincre pour combattre à coups de massue, c’est aussi injuste que funeste aux intérêts du pays. Les souffrances que l’idée de partis politiques a entrainées pour la France sont tellement grandes et, hélas ! tellement récentes qu'il est inutile de les rappeler.

Page 1