BA 2 0 AA A A LES RELIGIONS
Lui a-t-elle été donnée par une création spontanée, provientelle d’une hérédité presque sans origine, mais l’homme a en lui la notion du surnaturel et son esprit a des ailes. Dans une étude semblable à celle-ci, il faut naturellement distinguer avec soin les théories religieuses des applications qu’on leur a données et ne considérer absolument que ces dernières dans leurs rapports avec la sociologie.
Je suppose que, dans la relation d’un voyageur lointain, nous lisions ceci: « Dans ce pays reculé, de singuliers magistrats s’occupent des intérêts moraux des citoyens comme ailleurs les magistrats civils soignent et régissent les intérêts matériels. Un deuil frappe-t-il une famille, ils accourent ; au moyen de fables racontées avec art, ils ne suppriment pas la douleur, mais la rendent moins ardente, la convertissent en un regret passionné qu'ils entremêlent d’espérances ; si c’est d’un désastre matériel qu'il s’agit, ils ne sont pas moins prompts à accourir et, dans ce cas, leur œuvre est plus complète car ils arrivent à effacer complètement les regrets éprouvés; si leur art est impuissant, ils vous offrent leur épaule pour pleurer et essuyent vos larmes. Ils s'occupent aussi d’éloigner leurs clients de ces menues fautes auxquelles nous entraine notre côté sensuel, lorsque leurs
familles à eux-mêmes ne sont pas assez cultivées pour les en préserver. Dans les campagnes, ils détournent une fois par semaine l'agriculteur de son éternelle contemplation de la terre et lui parlent de l'humanité, lui enseignent que l'argent n’est pas le but suprême, que les moyens d’en gagner sont soumis à des restrictions ; ils le forcent à fouiller sa conscience, à s’apercevoir qu'il en à une. Ils lui parlent ensuite de ce qui est plus haut que nous, le devoir, le sacrifice, les récompénses futures, illusoires ou non. Et dans l’âme de cet homme remplie de calculs grossiers, soumise aux penchants égoiïstes et matériels, ils mettent l’idéal. Une fois par semaine, ils réalisent, ne fut-ce qu’en effigie, la conception d’une société où tous les hommes sont égaux devant elle, où ils se réunissent, solidarisés par le besoin commun de foi et d’oubli. Dans ce pays on appelle ces magistrats des marchands de consolations, et quelquefois des marchands d’idéal. »
Sinous lisions cela et si nous nous rappelions les heures sombres de l'existence, —- heureux ceux qui ne les ont pas connues! — ces heures d'angoisse où tout s’écroulait autour de nous, où la ruine, la trahison, la mort et quelquefois la honte semblaient se coaliser pour nous abattre, nous envierions ce pays en nous souvenant combien la souffrance était centuplée par l'impossibilité de la crier, combien au contraire elle était adoucie si une compassion, sans essayer de la diminuer, nous parlait du retour des choses humaines et en nous trompant, ne venait nous donner l'illusion ou l’espérance d’une compensation éternelle aux douleurs d’ici-bas. Un homme, dont le nom pourrait bien se trouver à la première page de ce livre, a traversé dans sa vie deux de ces effroyables crises qui sont à notre existence ce que sont les cyclones aux contrées qu'ils dévastent. Il ne croyait pas. La première l’écrasa pour de longues années, car il n'avait personne pour pleurer avec lui; la seconde aurait dû être plus écra-
sante encore, des douleurs s’y mêlaient dont il avait la charge. Il n’avait pas le droit de s’abandonner à la souffrance puisqu'il devait inspirer le courage. Seul, avec ces cœurs qui souflraient comme le sien, dans une grande ville, au milieu d’inconnus, il envoya chercher ces hommes que les tortures morales réclament comme les maladies le médecin et ils pleurèrent avec lui; ils prirent leur part de la charge d'âme qui lui incombait et ils pansérent sa blessure.
Car nous les avons, ces marchands d'espérance et d’idéal, et ils s'appellent les prêtres. Qu'importent les moyens dont ils se servent s'ils sont bienfaisants? Qu'importe que ce qu'ils nous donnent pour un cordial généreux ne soit que de l’eau claire, si elle apaise les tortures de notre soif? De quel droit, si une illusion nous console, nous fortifie, de quel droit nous en démontrer le néant et nous laisser en proie au désespoir délétère? Les croyances que prêchent ces hommes sont erronées. Mais en étudiant le rôle sociologique des religions, il convenait de rappeler en première ligne qu’elles représentent exclusivement les aspirations élevées de notre être, pour cette immense majorité qui ne trouve pas en soi-même la possibilité de la définir.
Toutes les communions, à l’âge où nous sommes, présentent un caractère commun, c’est que l'esprit qui se sent assez fort pour les rejeter peut se soustraire à leur enseignement et à leurs règles. Si c’est une marque de faiblesse intellectuelle que d’accepter des croyances toutes faites, de faire plier son intelligence devant la révélation, de soumettre sa conscience à une morale instituée par d’autres hommes, il s'ensuit évidemment que les croyants sont des êtres inférieurs qui, comme tels, ont besoin d’une tutelle ou du moins d’un guide. Ils le trouvent dans la religion et dans l’exacte proportion de ce besoin. Lorsque la majorité, dans un pays ou dans un siècle, veut abattre les vieilles
croyances parce qu’elle est arrivée à ce degré de développement où l’on comprend le néant, elle agit exactement comme le feraient les hommes valides en interdisant les fortifiants aux anémiques, les béquilles aux boiteux. Tant que le monde contiendra des douleurs et des faiblesses, l’homme aura besoin d’un secours immatériel pour supporter les unes et se préserver des autres. Ceux qui le trouvent dans l’idée du devoir, dans le sentiment de la dignité, dans l’ordre moral personnel ne peuvent pas en priver ceux qui synthétisent inconsciemment ces choses et les recoivent sous la forme des prescriptions religieuses.
L'homme a un idéal que démontrent autant son goût pour les arts que son aveugle enthousiasme pour les mots abstraits. La liberté, la patrie ne font surgir autant de dévouements que parce que leurs soldats, au lieu de raisonner l'utilité de ces institutions, en font des êtres moraux. Aucun homme n’est vraiment grand qui est incapable d’idéal ; il n’est pas de génie vrai qui ne soit créateur, qui ne réalise ce qu’il a conçu en dehors de ce qui existait. L'idéal est tellement la marque de la supériorité intellectuelle que les fonctions sociales sont d'autant plus considérées qu’elles en contiennent davantage. Si la religion a pour résultat de satisfaire ce besoin dans des esprits où elle pénètre seule, mais si elle fait subsister, persévérer ses besoins, n'est-elle pas en cela un auxiliaire du progres ?
Ce qui la distingue de toutes les autres abstractions, c'est que non seulement en élevant les âmes elle inspire les hautes résolutions, mais qu'elle porte en elle-même le salaire des efforts qu'elle fait naître. La force des choses à entrainé une effroyable inégalité dans la répartition des avantages matériels. S’il n’était intervenu un facteur moral rétablissant l’équilibre, agissant envers ceux qui souffrent comme le malheureux père de famille remplaçant par des contes de fée le pain qu'il ne peut donner à ses enfants, depuis
longtemps les déshérités d’ici-bas se seraient révoltés contre un tel état de choses, au risque de l’aggraver.
On conviendra que la morale est bien un besoin social. L’homme s’est conformé à sa règle par plusieurs voies; chez les uns le sentiment du devoir, chez les autres la peur des gendarmes. La religion, comme facteur moralisant, participe de ces deux choses : ses enseignements montrent en effet où est le devoir et instituent une sorte de gendarme surnaturel. On conçoit que ses prescriptions soient puissamment servies par cette sanction, vraie ou non, auprès de cette immense majorité où l’abstraction ne réussirait guère.
Si, dans les écoles, on dressait l’âme des enfants comme on essaye de dresser leur esprit et si, plus tard, les magistrats municipaux prenaient cette charge d'aller consoler tous ceux qui souffrent, soigner toutes les plaies, interdire toute situation équivoque, peut-être alors pourrions nous sans tristesse assister aux assauts que soutient l’idée religieuse.
On l'attaque au nom de la vérité, mais qui nous dit qu’elle n’est pas la vérité? Chaque jour, nous voyons éclater des découvertes nouvelles qui nous prouvent à la fois l’existence d’un monde immatériel et que nous ne savons rien sur l’autre. Si les religions, et c’est là certainement leur essence, n’ont fait que personnifier les puissances de cette sphère, cessent-elles d’être vraies parce qu’elles donnent un nom à ce que nous désignons par une périphrase ? La poésie est venue plus tard, mais trompet-on les masses, en les aidant à retenir les enseignements par la forme agréable qu’on leur donne ? II me semble, en outre, que l’on s’abuse étrangement en parlant sans cesse des droits de la vérité. Où sont-ils donc écrits, ces droits? Quelle aberration n'est-ce pas d'accorder des droits aux choses, alors qu'ils n’appartiennent qu'aux êtres ? L'homme a droit à la vérité,
c'est vrai, mais la vérité n’a nul droit sur lui. Les écoles nouvelles reconnaissent que la société n’est pas autorisée à empêcher d’éclore l'erreur qui naît aujourd’hui; pourquoi trouvent-elles légitime qu’elle prohibe l’erreur de la veille ?
Le travailleur, l'homme dont les heures sont toutes occupées à gagner le pain du soir, vit comme nous au milieu de cet univers dont la grandeur l’écrase ; il est, comme nous, soumis à des lois parfois bien dures.
On arriverait difficilement à lui expliquer le système de Darwin. On ne l’a pas encore inscrit au programme de nos écoles primaires et son intelligence, d’ailleurs, en ferait difficilement dériver les obligations qui nous incombent. Le dilemme se pose : ou il cessera de penser à l’origine de ces choses, à la justice de ces règles, et son état moral ne dépassera pas sensiblement celui de ta bête, ou ik conservera ses croyances qui ne font, en définitive, qu'adapter à son cerveau les opinions dont nous sommes fiers.
Je répète que,lorsque toute notre intelligence s’est developpée, qu'elle n’a plus besoin de la tutelle du dogme, nous cessons d’en supporter les tyrannies et en voyant que le seul luxe intellectuel, les seules jouissances morales d’une énorme fraction de la société lui viennent de la religion, je suis tenté de réclamer un droit bienfaisant par excellence, le droit à l’erreur.
Toute chose humaine qui n’est point basée sur les faits, qui par conséquent est affranchie de leur contrôle, doit forcément dévier. A l'origine, destinées à suppléer à la recherche des causes dans un âge qui était incapable de les découvrir, les religions n'ont pas tardé à proscrire à jamais l’avènement de la raison qu’elles devaient préparer.
Par leur nature même, et indépendamment de leurs ministres,
en fournissant à l’homme comme une explication du grand problème, elles l’en détourneront peu à peu. C’est le propre de toutes les tutelles. Là, au contraire, où les religions ont renié leur essence, sont allées directement contre leur but, c’est lorsqu’elles se sont érigées en dogme. En voulant imposer la foi, elles ont fait tant de mal. que quelques-uns se demandent s'il ne compense pas les services indéniables qu'elles ont rendus. C'est surtout de nos jours qu’elles prennent ce caractère exclusif. À l'heure même où leurs adversaires les menacent de plus près, où la science s’accroissant chaque jour rompt insensiblement leur domaine, c’est à cette heure qu’elles jettent l’anathème à ceux qui n’acceptent pas leurs principes. Tout cela provient de l’énorme différence qui existe entre la religion et les religions; la première est, dans notre nature, une des formes du respect et de l’inquiétude vague que nous inspire toute vraie grandeur. C’est un besoin humain que de chercher un encouragement auprès des puissances que nous savons exister, en un mot que de regarder plus haut que nous ; mais les religions, voulant grouper un grand nombre d'hommes dans des croyances, par une morale absolument identique, ont dû établir des règles de plus en plus minutieuses. Insensiblement, ce sont ces règles de détail, élaborées pour assurer la foi en l’idée principale, qui l’ont remplacée. Ici encore, l'organe a remplacé le besoin servi, nous sommes arrivés à ce que les hommes affirment, à l'heure où nous sommes, que la sévérité divine frappera avec la même rigueur celui qui n’admet pas un fait que le témoignage de ses sens et la raison l’empêchent d'admettre et l’ homme dont les crimes ont ébranlé la société.
Les contes de fée dont on berce les enfants ont cet avantage d'éveiller leur imagination, de leur faire comprendre qu'il y à dans | univers un horizon plus vaste que celui du jardin. Mais si la bonne grand” mère qui les détaille si bien veut qu ils conservent
toute leur vie l'illusion de leur réalité, elle échouera très heureusement. Au début, on présentait à l’homme, sous une forme concrète, une théorie dont l’essence abstraite lui aurait échappé. Si par un phénomène fort naturel, d’ailleurs, à mesure que cette matérialisation devenait moins nécessaire, la fraction enseignante avait persisté à l’imposer, elle aurait fait précisément ce que faisait cette imprudente aïeule, qui transformait en cause de faiblesse et de débilité son rôle d’éducateur et d’inspirateur.
Mais comment convaincre ceux dont l'intolérance forme le credo qu'ils blessent ainsi toute raison et toute équité. Que leur importerait, d’ailleurs? Raison et équité sont pour eux des choses négligeables, lorsqu'elles ne sont pas condamnables pour oser contredire la foi. Aussi, bien sûrs de n’amener aucun croyant à accorder aux autres une liberté qu'il croit un dommage à ses croyances, bornons-nous à rechercher comment les esprits libres de dogme doivent se conduire envers les croyants :
Bien entendu, ne rien faire pour détruire une foi qui est peutêtre la vérité et qui, en tous cas, est chère aux cœurs qui la contiennent. Et, je vais heurter là des préjugés vivants, ne pas instituer l’irréligion d'Etat.
Un homme politique que je nommerai suffisamment en disant qu'il est le seul homme d'Etat français que l'étranger respecte, qu'il apparaît à notre patriotisme effrayé comme l'espoir suprême de la patrie troublée, me faisait l'honneur de causer avec moi dans la circonstance, certes la plus grave de sa vie, le 1° décembre 1887 : « J'ai éprouvé à mes dépens, me disait-il, que la religion est une des forces vives de notre pays. Et nous n’en avons pas assez, de forces vives, pour les dépenser sans grandes raisons. »
Que l’on me cite un progrès, un seul, qui soit inconciliable avec l’idée religieuse ! Je tiens, moi, que tous les enthousiasmes: sont solidaires, que l’îme qui vénère un créateur saura mieux
se dévouer à la patrie. Si le positivisme nous démontre un jour que Dieu est une hypothèse désormais superflue, il pourrait bien nous enseigner que nous mangerons et boirons aussi bien, le jour où la patrie sera au pouvoir de l'étranger.
L'école neutre et l'Etat de même! Mais neutres vraiment et sans ces partialités déguisées, mesquines persécutions qui ridiculisent la campagne soutenue par certains gouvernants. Le billet de confession imposé aux soldats est un abus de pouvoir, mais du moins conséquence logique des croyances de ceux qui le commettent. L’exclusion des petits fonctionnaires qui vont à la messe est une infamie qui, en même temps, constitue l'attaque la plus directe à la pensée libre puisqu'elle démontre que ceux qui la prêchent ne savent la pratiquer.
Aux uns, l’on peut rappeler la sage et irréfutable maxime de Cakia-Mouni : « Toutes les religions sont agréables à Dieu. Sinon, lui qui peut tout, n’en laisserait subsister qu'une. »
Aux autres, recommander de suivre mieux les préceptes de Voltaire, le grand tolérant.
A tous, ces mots du Juste, qui ont illuminé l’humanité : « Paix, ici-bas, à tous les hommes de bonne volonté ».
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