‹ Éléments de sociologieChapitre 27 sur 79 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

« L'homme, animal sociable, devait avoir nécessairement un lien moral qui le réunit à ses frères. La nature lui à donné un Sentiment primitif qui naît et meurt avec lui... Ce sentiment lie tous les hommes comme par un fil mystérieux, en fait un seul corps, un seul individu. La plus petite secousse, éprouvée par un membre du COrpS social, fait tressaillir l'humanité. Les océans et les monts paraissent çà et là briser la chaîne, les haïînes des peuples ou des rois brisent le fil; mais le courant émané d’un peuple qui souffre ou qui est heureux, qui s'élève ou qui tombe, s’il ne peut courir avec la vitesse de l’éclair dans les fils brisés, se répand par longues ondulations et arrive à se confondre avec le courant toujours vif qu’engendre la famille humaine, divisée dans ses alvéoles sans nombre.

« De toutes facons, un sentiment réunit l’homme à l’homme dans un nœud de sympathie. Vague, confus, ce sentiment est la trame sur laquelle s’entrelacent les passions plus violentes qui groupent quelques individus... Deux hommes qui, se trouvant dans une forêt, sont heureux de se rapprocher, satisfont le plus simple des sentiments de seconde personne : le sentiment social (1). »

(1) P, Mantegazza, Physiologie du Plaisir. Trad. p. Combes de Lestrade Reinwald, 1886, pp. 227-8.

L’illustre physiologiste italien a expliqué de son style chatoyant le phénomène le plus simple de l’instinet social. C'est aux ouvrages de philosophie qu'il appartient de nier ou d'admettre cet instinct. Le sociologiste ne recherche pas s’il est inné ou adventice et en constate l'existence actuelle. Il y à entre les hommes une solidarité indépendante de toute loi, de toute croyance, de toute nationalité. Ce lien, c’est l’instinct social.

Nous sommes, par lui, rattachés non seulement à nos semblables mais encore à tous les êtres vivants, à un degré d’autant plus grand que ceux-ci s’éloignent moins de l'homme sur l'échelle animale. Les sentiments de seconde personne, comme dit Mantegazza, trouvent à se repaitre si nos regards se croisent avec d’autres regards, fut-ce ceux d’un chien ou d’un cheval. Notre besoin de sympathie, donnée ou reçue, se satisfait quelquefois en lisant une expression caressante dans les yeux d’un animal domestique.

Mais, est-il besoin de le dire? ce ne sont là que les rudiments des phénomènes de sociabilité, justement aussi comparables à instinct qui nous solidarise aux autres hommes que pourrait l'être cet instinct observé aux origines de l’évolution. |

Sympathie, amitié, compassion, vanité, ambition, tous ces sentiments ne sont que des fractions du sentiment social. Nous sommes portés par élan à aimer nos semblables. Leurs douleurs ne nous trouvent pas insensibles. Leurs louanges nous sont précieuses. Nous travaillons ardemment pour occuper une place élevée parmi eux. En tout cela, quoique nous semblions parfois obéir à l’égoisme, nous prouvons le besoin moral que nous avons des autres. Sans entrer dans un domaine qui n’est pas le nôtre, comment ne pas protester ici contre cette opinion qui fait de l’homme un être malfaisant aux autres hommes! Ne les voyezvous pas échanger sans cesse de ces menus services, de valeur

infinitésimale mais qui, en se totalisant, aident singulièrement à la commodité de la vie journalière? Qui donc refuse un renseignement en wagon ou dans la rue? Quand donc un malade est-il resté sans appui, si ses pas trop faibles ne peuvent le soutenir? On m'objectera que l’on meurt très bien de faim en 1888 et en France. Mais, précisément, cela montre que l'instinct social n'est pas une diminution de l'instinct personnel. Il ne nous fait donner que ce qui est sans valeur pour nous et nous fait éprouver une satisfaction à le donner.

Qu'il soit une modalité du sentiment personnel, il faut se garder de le croire. Ce n’est pas la pensée que nous pourrions souffrir des maux que nous plaignons qui nous fait les plaindre. Il peut arriver que nous nous reportions mentalement au jour où cette catastrophe que d’autres subissent viendra nous frapper. C'est l'exception. Nous, hommes, donnons notre tribut de compassion aux souffrances que les femmes peuvent seules ressentir. A l’abri des disettes, nous envoyons nos souscriptions soulager les malheureux Indiens.

La religion n’est pour rien en cette matière. La pensée que Térence exprima eu mots immortels n’a pas attendu le christianisme pour être universellement acceptée. Depuis que les langages humains existent, l’homme a avoué s'intéresser à ce qui touche les hommes.

Fidèles à notre méthode, nous pouvons essayer d’en chercher l'origine. N'’est-elle pas semblable à celle qu'Herbert Spencer assignait à la morale dans sa lettre à S. Mill (1)?

Il paraît, de prime abord, évident qu'il existe parce que l’homme ne saurait exister sans lui. Nous le trouvons à toutes les phases des temps historiques. De même, à toutes les périodes de

(1) Voir la note de la p. 155.

l’évolution. Les chevaux, les moutons, certains oiseaux souffrent cruellement si on les sépare de leurs pareils. Le chien s’attache à l’homme, jusqu’à mourir de sa mort. Quand les premiers étaient sauvages, leur groupement faisait leur sécurité. Le second à trouvé dans l’homme à la fois un maître et un protecteur.

Le D' Jæger (1), remarque combien il est difficile d'approcher des animaux réunis en troupeau. Les poules et les lapins s’avertissent mutuellement des dangers. Les singes élisent un chef qui a charge de leur sureté. Les loups s’unissent pour l'attaque. Les marsouins vivent en bande. Les bisons et les buffles luttent de concert pour la protection des femelles et des jeunes. Les babouins qui souvent vivent seuls, se réunissent, dans les régions où les grands oiseaux de proie les menacent.

L'éléphant et le chien offrent des exemples dela sociabilité moins étroite qui joint deux êtres différents. Leur sympathie pour l’homme a été surabondamment prouvée.

ll est donc très probable que le développement de cet instinct a été la condition nécessaire de l'ascension sur l'échelle des espèces. Si cela est, il fait partie inhérente de nous-mêmes. Qu'il s'appelle altruisme, sympathie, amour du prochain, en nous tous il existe.

De lui, vient cette solidarité entre les hommes, assez puissante pour contrebalancer les exagérations du patriotisme. En chacun de nous, deux esprits semblent lutter, ou mieux co-exister. Le premier, qui nous porte à jalouser ou à mépriser ceux de nos semblables qui habitent au delà des frontières. L’autre, qui nous fait voir en eux des hommes, nous apitoyer sur les maux qui les accablent, les aider de notre or, quelquefois de notre sang. Les Polonais et les Grecs le savent. Les ltaliens devraient le savoir.

(1) Die Darwinsche Theorie, p. 101.

Si quelquefois l’un de ces deux esprits étoufle l’autre, celui-ci ne disparaît que passagèrement. C'est avant la Restauration que nos grands-pères ont admiré l’héroïsme de Saragossé. Il y a quelques mois, que d’épouses françaises ont envoyé l'hommage de leur sympathie à cette souveraine qui semble n'être arrivée au faîte de la grandeur terrestre que pour montrer mieux qu’elle atteignait celui de la douleur humaine !

Ce qui se passe entre les citoyens de pays divers a lieu évidemment entre membres de deux classes différentes. Un illustre orateur a affirmé qu'il n’y avait plus de classes supérieures. Il serait moins douteux de dire qu'il ne devrait plus y en avoir. Et encore? Mais qu’elles existent, voilà qui est évident. Plutôt, reconnaissons que toute épithète est fausse qui semble hiérarchiser aujourd'hui les divers groupes qui forment la société, mais que: celle-ci est bien vraiment divisée en groupes. Appelons les uns, intellectuels, dirigeants, oisifs, propriétaires ; les autres travailleurs, classe ouvrière, prolétaires, nouvelles couches, peu importe: le nom. Leur existence est certaine et il se passe, d’un de ces groupes à un autre, juste ce qui arrive entre deux nations. Chacun a ses intérêts distincts qui, facilement, deviennent opposés. Les animosités naissent et ne meurent que pour revivre SOUS: le nom de rancunes. À côté de ces sentimeuts particularistes vient se placer l'instinct social si infaillible qu’on l'appelle aussi l'esprit d'humanité.

Et si l’on observe avec quelque attention la sphère de chacun de ces deux sentiments, on sera surpris de l'immense quantité de choses , faits, affections, intérêts, qui mettent en jeu l'instinct social et au contraire combien peu donnent matière à l'esprit de classe, Même en faisant abstraction de la parfaite communauté

des intérêts de toutes les classes, au point de vue économique, que l'étude et l’expérience démontrent surabondamment, même en admettant un instant que les diverses couches sociales aient des intérêts matériels opposés, ce n’est que là où elles peuvent être en guerre. Or, en dépit de notre âge de fer, les intérêts matériels ne sont pas tout, grâce au ciel. Lorsque je vois la paix sociale régner dans trente-quatre mille communes rurales, sans coërcition aucune, lorsqne l'accord règne entre tous les citoyens quel que soit leur nom, leur fortune, leur profession, je crois à la force infinie du lien qui les rattache ou plutôt je ne crois pas à l'existence d’une force tendant à les diviser. Si, à l'heure où j'écris, une grève inquiète les entrepreneurs de Paris, menace d'affamer leurs ouvriers, je ne dis pas certes avec Pangloss que iout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais je vois qu’une grève, si considérable soit-elle, n’est pas plus une guerre sociale que l'atelier n’est la société. S’unir pour attaquer celle-ci c'est prouver qu'elle est immortelle. Songer à changer la répartition de la propriété, c’est rendre hommage à la propriété. Que l’une soit organisée autrement, que l’autre soit différemment partagée, elles n’en seront pas moins les deux tutrices que l’homme trouve à son berceau pour l’allaiter et le défendre, la société et la propriété.

Tout le reste, tout ce qui n’est pas question économique, nous trouve unis dans l’exercice du même instinct ; toutes les mères aiment de la même façon, tous les hommes admirent les mêmes grandeurs. Les mêmes besoins les dominent. Ils les satisfont pareillement. Le « C’est un homme comme un autre » exprime cette pensée, aussi bien dans le paysan qui regarde en haut que chez le roi qui regarde en bas.

L'instinct social n’a pas que cette supériorité, d’un domaine infiniment plus étendu. Sa puissance s'accroît encore parce que

ce domaine est perpétuel, alors que son rival gère des choses temporaires. L'organisation économique des peuples est une lourde machine, dificile à refaire de fonds en comble; mais pour tant, le temps et les eflorts, aidés au besoin par quelques révolutions, arrivent à la changer. La période qu'embrasse notre histoire est courte et cependant on y peut voir au moins quatre types bien divers de cette organisation. Dans le présent même, le voyageur n’a pas besoin de changer d'hémisphère pour observer des variations profondes, dans les règles que les lois et les coutumes donnent au monde laborieux.

Au contraire, tout ce qui est l'effet du sentiment social reste, à travers les siècles, toujours semblable. Le lien social — que l’on ne se méprenne pas — le lien qui nous attache aux autres hommes, ne se brise jamais. Au contraire, pourrait-on dire! Il semble que le ciment qui fait l’agrégat social se durcit, inébranlé, à mesure qu'il vieillit. Dans la période historique la plus lointaine, il existait. Vous le trouvez chez les peuplades australiennes qui vont disparaissant. Il à donc la force de ce qui est éternel, de la relative éternité des choses humaines.

N'est-ce pas un sujet d’ineffable consolation, à cette heure triste où nous allons fêter le centenaire de 89 par la guerre ou une paix armée qui vaut moins encore, à cette heure où ceux qui ont le plus profité de l’œuvre géante brülent de la détruire? Autour de nous, on rebâtit les corporations, mais au lieu de leur paresseuse inertie, on souffle aux syndicats la discorde et la haine. Nous n’entendons parler que de revendications, de classes. déshéritées. Et, mon Dieu! le patrimoine social n’est pas de nature à amener des préciputs et des exhérédations ! Quel est donc l'être à qui la société donne plus qu’à un autre, c’est-à-dire plusque la libre jouissance de ce que lui transmettent ses parents et de ce qu'il vaut lui-même. Mais après cette tempête, si elle:

triomphe, un ordre matériel nouveau viendra régner. D'autres teateront de le détruire. Ainsi de suite. Pendant que les intérêts

iront ainsi de cahot en cahot, l’idée sociale restera sauve. Si vous

déchaînez la guerre, les blessés et les morts seront pleurés des deux côtés. Près du champ de bataille impie, le cœur de la société humaine continuera à battre, à s’apitoyer, à s’enthousiasmer, à révéler en lui cette concorde qui, toujours débordant, finira bien par enlacer aussi ces frères, ennemis d’aujourd’hui, bientôt et fatalement des frères.

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