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LIVRE PREMIER ORIGINES SOCIALES

J'ai lu, quelque part, un conte de fées où la rose se querellait avec sa tige. Tous, nous nous rappelons la bataille célèbre des Membres et de l’Estomac. Pour si ridicules que soient ces imagjitions, elles ne le sont pas davantage, certes, que la vieille idée qui fait de la Société l’adversaire de l’Individu et réciproquement. Jean-Jacques, dans son Contrat social, a montré l’immensité d’aberration où peut atteindre un homme de génie. Cette idée de contrat entre la société et l'individu, cette hypothèse d’une discussion d'intérêts entre deux entités dont l’une est formée par l’autre à qui seul elle permet d'exister, et cette discussion portant précisément sur les conditions de leur association, sont tout juste aussi raisonnables qu’un conte où les racines et l’arbre se demanderaient s’il est de leur intérêt d'habiter ensemble. On voit déjà poindre dans le livre de Rousseau ce mysticisme inavoué, qui donne à la collectivité une force spéciale, un pouvoir sut generis, qui ne veut pas convenir qu’une réunion quelconque n’a d'autre puissance et d’autre droit que la somme des puissances et des droits afférents aux individus qui la composent.

Pour admettre l'hypothèse d’un contrat entre la société et l’individu, il faudrait, d’abord, que l'individu put exister sans la

société. Or l’homme, tel qu’il est, n’a pu, une seconde, vivre, — en tant qu’homme, avec les attributs qui lui méritent ce nom, — sans la société. Que l’on adopte le système de Darwin ou que l’on s’en tienne aux récits bibliques, il est incontestable que nos premiers parents n’ont acquis les caractères qui les distinguent des autres classes zoologiques que par la société. Cette idée de contrat n’est donc pas admissible un seul instant et nous sommes forcés pour l’examiner avec le respect que méritent les conceptions d’un homme comme Rousseau, de la considérer du point de vue fort ingénieux auquel se place M. Alfred Fouillée. Celui-ci s'étonne de trouver la condamnation de l'hypothèse de Jean-Jacques, chez des hommes tels que MM. Maine, Littré, Taine et Renan. Il affirme que la théorie du contrat n’est que l’abstraction représentative de l'association humaine. Il dit, et en propre termes, que ce contrat dérive du fait seul que nous vivons au sein de l'Etat et sous les lois communes de l'Etat ; il ajoute que « toute constitution politique, surtout dans les pays de suffrage universel, n’est autre chose qu’un renouvellement du contrat social et, cette fois, un renouvellement solennel, par écrit et devant témoins ». Mais ce n’est pas seulement dans le code français, c’est encore dans le code du bon sens universel que l’on exige, pour la validité d’un contrat, le libre consentement des contractants. Même en supposant avec M. Fouillée ce consentement postérieur rétrospectif, comment pourrait-il engager le citoyen? Celui-ci est-il libre de quitter la société ? Sans elle, il ne saurait vivre ei, où donc trouverait-il un coin de terre où elle ne fut pas ; d’ailleurs, M. Fouillée nous fournit le plus irrésistible argument contre sa thèse en prenant comme exemple le vote d’une constitution politique. Certainement l'électeur péut refuser son vote, ne pas accepter un état de choses qui lui déplaît, quitter sa patrie, mais, où trouvera-t-ille moyen de se faire citoyen de... nulle part! —

ORIGINES SOCIALES {ts

Quel est le coin de terre si lointain qu'il puisse s’y croire affranchi de tout devoir, dépouillé de tous droits envers cette société qu’il veut fuir? Robinson Crusoë ou, si l’on veut, un exemple plus véridique, les naufragés de la Bounty sont arrivés sur un ilot perdu au milieu de la mer. Plus encore que l'Océan, leur crime les séparait du reste des hommes, mais sur cet écueil inconnu ils apportaient cet héritage des siècles que nous avons tous en partage : un peu de science, quelque expérience, de nombreuses habitudes, des principes, bons ou mauvais, ce bagage enfin qui fait l’homme. Et, lorsque l'univers apprit que ces criminels, vivant sous l’œil de Dieu, étaient revenus au droit chemin, lorsque nous connûmes leurs souffrances matérielles, il y eut en nous deux élans : le premier, de charité, pour les secourir ; le second, d’orgueil. Tous, nous fûmes fiers de cette preuve éclatante que l’homme n’est pas intrinsèquement mauvais. Ces deux élans concourrent à prouver la solidarité humaine, démontrent que, nés de l’homme, nous appartenons aux hommes, que nous ne pouvons renier notre humanité pas plus que l'humanité ne peut nous désavouer et que, supposer à un instant quelconque de notre vie un contrat entre nous et la collectivité, c’est confondre cette collectivité avec un pays ou une corporation. Malgré lui, M. Fouillée dénonce cette confusion, en invoquant l’exemple du suffrage universel.

Dans sa Théorie générale de l'Etat, M. Bluntschli dit : « L’histoire, qui à vu naître tant d'Etats, ne connaît aucun exemple d'Etat contracté par les individus... Partout l'histoire nous montre que l'individu, avant même qu'il puisse exprimer une volonté propre, naît membre de l'Etat, est élevé comme tel, et reçoit, par sa conception, Sa naissance, son éducation, l’empreinte déterminée de la nation et du pays auquel il appartient. » Là est la vérité. Pour la méconnaître, comme l’a fait Rousseau,

il faut confondre la société et l'Etat. Si l’on appelle contrat social l'acte par lequel un peuple est un peuple, incontestablement c’est bien un contrat. Si, au contraire, l’on envisage la société humaine et, non point un corps politique, on verra qu'il ne peut y avoir de traité bilatéral, puisque celui qui arrive dans la société en reçoit les bienfaits, sans qu'il lui soit possible de discuter les conditions auxquelles il les accepte et qu'à aucun moment de sa vie, il n’a l’occasion de se libérer de la dette ainsi contractée.

C’est là une constatation importante. Nous retrouverons à tout instant, dans le cours de cette étude, la distinction entre la nation et l'humanité. Que les devoirs du citoyen vis-à-vis de son pays et ses droits sur lui soient délimités par un acte formel, rién de plus juste. Rien ne l’oblige à accepter l'honneur d’être Français ou Suédois s’il n’entend pas remplir les conditions que la France ou la Suède imposent à leurs citoyens. Mais, envers l'humanité, ces obligations contractuelles cessent d'exister ; l’homme a une créance sur l'humanité, toujours exigible; elle a sur lui des droits sans prescription. La sociologie étant différente de la politique, c'est méconnaitre son objet que d’y mêler l'étude des droits de l'Etat sur ses citoyens.

Nous étudierons plus loin la nature de l'Etat. Nous en tenant pour le moment à l'étude de la société, nous devons rejeter par un dernier argument l’idée contractuelle : « la société préexiste, il a suffi que deux hommes se rencontrassent pour que la solidarité humaine fut créée ». Dès qu’un nombre d'hommes suffisant a existé, la société a existé de même. C’est là une vérité tellement évidente qu’on rougit de l’énoncer. Qu'est-ce que la société, en eflet ? L'ensemble des hommes et ceux-ci, du moment qu'ils respirent, sont aussi forcément une société que les chiffres additionnés forment un total. Si, comme une certaine école alle-

mande, on fait de la société un être mystique avec des devoirs et des droits sui generis, si l'on arrive même jusqu'à lui supposer une conscience, on peut très évidemment rechercher à quelle époque et dans quelles conditions cet être fictif est né pour la première fois. Mais la société n’est pas cela, elle est un total parfaitement concret, et c’est par cette malheureuse confusion entre elle et l'Etat qu’on a placé à son origine je ne sais quel vote solennel, quelque chose comme un acte de fédération. S'en suit-il que la société, la collectivité, l'humanité, comme on voudra l'appeler, n’ait aucun devoir vis-à-vis des êtres qui la composent et n'ait aucun droit sur eux? Loin de là. Mais ces devoirs et ces droits ne proviennent pas d'un contrat; ils proviennent de la nature des choses et par là sont éternels ou à peu près, car les choses en ont pour longtemps avant de changer de nature.

L'homme constitué comme il est, ne peut pas vivre sans la société, et je n’ai pas besoin d'ajouter cette banalité que la société ne peut vivre sans l’homme. Done, la société à le devoir d'assurer la conservation de ses membres et d'elle-même. Elle doit prohiber tout ce qui tendrait à sa ruine, elle peut ordonner, exiger, ce sans quoi elle ne saurait subsister.

Les partisans de la théorie contractuelle peuvent supposer que, dès les premiers jours de son existence, le premier agrégat humain est tombé d'accord sur la nécessité de certaines règles, de certaines institutions, et il est inutile d'entamer à une querelle de mots. Que les premiers humains aient reconnu cette nécessité et se soient engagés à s’y soumettre, c’est l’idée contractuelle, Qu’au contraire, ces nécessités aient été tellement impérieuses, qu’en les méconnaissant la société n'aurait pu ni progresser, ni même vivre, c’est notre opinion à nous. Ces deux théories aboutissent à la même conclusion, c’est qu'il existe des

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principes fondamentaux de toute société. Et, puisque les partisans du système contractuel aiment tant la comparaison de la société et de l'être physiologique, pourquoi ne conviennent-ils pas que les nécessités de l'existence primordiale ont pu créer et modifier la société, comme ils ont créé et modifié les êtres ?

M. Tainc donne de cela des raisons péremptoires qu'il expose avec son éloquence ordinaire. Supposer dans des hommes tels qu'étaient nos premiers pères la capacité de se liguer pour constituer la société, d’en discuter les conditions et surtout de savoir la maintenir, la faire vivre, c’est certainement leur reconnaître plus de sens pratique que l’expérience d’une infinité de siècles ne nous en a donné à nous, leurs descendants. Ce con trat, cette association, en les supposant possibles, n’auraient jamais eu la force de vaincre les résistances qui, dit-on, les rendaient nécessaires. « Une doctrine, dit M. Taine, ne devient active qu’en devenant aveugle. La raison s’indignerait à tort de ce que c’est le préjugé qui conduit les choses humaines puisque, pour yes conduire, elle doit elle-même devenir un préjugé. » Cela étant indiscutable, l’on doit, pour admettre la possibilité du contrat, supposer dans les premiers hommes l'instinct social et, pour expliquer ce dernier, ou l'on adoptera la théorie de Darwin et l’on croira à une société rudimentaire antérieure, ne faisant ainsi que reculer le problème, ou l’on se rangera au système biblique qui supprime toute controverse. :

Est-ce à dire que la théorie contractuelle doive être rejetée dans son ensemble ? Loin de là. Non seulement, en traitant de l'Etat, nous reconnaîtrons que le contrat est la base de la plupart de ses constitutions, mais même encore, en Ce qui Concerne la société, nous voyons que les exigences inhérentes à sa nature ont fini par être aperçues de tous, que tous ont renoncé à les Combattre et qu'alors s’est établi, en effet, un contrat. Celui-ci quoi-

ORIGINES SOCIALES 49 qu'il n'ait fait qu'exprimer, codifier les arrêts de la force des choses, peut facilement être supposé suppléer à cette force, la remplacer. De même notre code, qui est ou qui devrait être la simple expression de l'équité, la remplace dans nos esprits, et c’est à lui que nous recourons, comme au porte-paroles d’une justice souvent obscure pour la majorité des esprits.

Donc, préexistence de la société et quasi-contrat précédant son développement, voilà l’idée à laquelle il nous semble que lon doit se rattacher. Ce quasi-contrat répondant à la préoccupation de ceux qui verraient la dignité de l’homme compromise si la société existait sans son consentement.

Nous trouvons là la distinction parfaitement nette des devoirs et des droits envers et sur la société avec les droits et les devoirs envers et sur l'Etat. Les premiers participent de la nature, pour ainsi dire fatale, de la société. L'homme les a reconnus et n’a pas eu à les consentir. Il n’est donc pas en son pouvoir deles renier ou d'y renoncer. Ils sont les bases. Les autres, au contraire sont le fruit du consentement. Is peuvent être nécessaires aujourd'hui, inutiles demain. Les premiers sont les droits humains, ces droits que l’on ne peut léser sans oflenser l'humanité entière qui, de leur immensité, retire comme une sorte d'existence personnelle. Les autres, ce sont les droits politiques. L'étude de la sociologie aurait déjà une utilité de premier ordre, si elle n'avait pour but que de distinguer ces deux sortes de droits et d'obligations. L'examen des principaux formant les divers chapitres de cet ouvrage, il n’ést pas besoin de s’y arrêter plus longuement. Un péincipe suffit: s'ils sont éternels, s'ils ne peuvent être modifiés, les droits et les devoirs relèvent de la sociologie ; si leur essence inême peut être altérée, c'est aux politiques d'en chercher la meilleure modalité.

La société n’est done pas, ne peut pas être uni être abstrait

avec des attributions diverses de celles qui appartiennent à ses membres. C'est une conception radicalement fausse que de voir, en elle, ou une Providence ou un Minotaure qui doive protéger ou dévorer les individus au moyen d'une force spéciale, naissant d'elle-même. Il est difficile de comprendre ces expressions si souvent répétées : « Conscience de la Société, Morale de la Société ». De ce que quatre hommes, dix hommes, un million d'hommes sont réunis ensemble par les nécessités de l’existence humaine, s’ensuit-il qu'il existe une conscience morale différente de la somme de leurs morales, de leurs consciences ? C’est en accordant un tel pouvoir aux agrégations d'êtres humains que l’on à encouragé les plus dangereuses utopies. On a inventé ainsi ce qu'on appelle l'idéal social. La raison se refuse à admettre que l'humanité puisse envisager un but autre que le bonheur de tous ses membres. Mais de plus, quel est donc Parbitre suprême qui nous dira si cet idéal est juste ou non, désirable ou non ?

Une considération bien simple dicte la morale de chaque individu. Outre qu’il n'a pas le droit de léser ses semblables, tout acte lui est interdit qui compromet l'existence de la société. Mais de quel raisonnement ferait-on dériver la morale de la société ? Quel est donc le rêveur assez illuminé pour fixer à l'humanité un but à poursuivre ? Ce que l’on appelle les injustices de la société ne sont pas autre chose que les injustices d’une partie des individus au préjudice de l’autre partie. Elles sont donc justiciables de Ia morale individuelle. Elles ne peuvent être diminuées, sinon de fréquence du moins de gravité, que par la réduction des rapports du corps social avec ses membres, au minimum dicté par la naturé de l'agrégation. En étudiant la marche progressive des sociétés, nous allons voir apparaître clairement cette vérité.

L'organisation rudimentaire, inconsciente de la société ne pou vait durer bien longtemps. Aux besoins naturels qu’elle était appelée et qu’elle suffisait à satisfaire vinrent s’en adjoindre d’autres qui exigeaient une modification ou un perfectionnement de lassociation. Des institutions civiles naquirent de là, s’il est permis d'employer ce mot, de désigner ainsi la législation embryonnaire des premiers êtres. Presque simultanément, en même temps que l'instinct d'association faisait naître ces contrats d'appui mutuel, l'instinct de combativité divisait les intérêts, engendrait les frontières et créait les nations. De ce jour, le progrès fut excité, non pas seulement par les besoins des hommes, mais aussi par le sentiment d'émulation. Le sociologiste, par suite, devra tenir compte de ce facteur important et, après avoir étudié les besoins d’un peuple, considérer ce peuple comme une entité morale qui a ses amours-propres, ses rancunes et ses jalousies.

L'association des êtres dans un Etat est, nous devons le répéter, profondément différente de celle qui les réunit en société. S'il n’est guère possible de la croire tout à fait volontaire, elle n’est pas, du moins, inévitable. Le seul fait de vivre dans un Etat, de ne pas protester explicitement contre son organisation, donne déjà naissance à un contrat d'autant plus impératif que l'individu, avant même son âge viril, à reçu une part des biens sociaux dont il devrait rendre l'équivalent avant de se dégager des liens qu'il trouverait mauvais, que l'Etat lui a donné ces biens sans v être contraint, car si la société ne peut exister qu’en plaçant l'individu dans de certaines conditions de bien-être, l'Etat ajoute à ces conditions un supplément parfaitement facultatif et en échange duquel il acquiert une créance parfaitement déterminée.

L’Etat provient done d’un contrat, Ses bases, explicites à l’ori-

gine, sont acceptées tacitement par les générations qui suivent. Les justes rapports entre lui et ses membres sont donc réglés par un contrat et sont, par conséquent, à tout instant modifiables, La seule limite que la sociologie puisse imposer aux lois politiques, c’est le respect des principes sociaux, dont la méconnaissance compromettrait la vie de la société. En dehors de cela, elle ne peut qu'étudier le fonctionnement d'organes, créés en dehors d'elle et dont la direction lui échappe. Cette étude est, en même temps, une surveillance ; il importe de ne pas laisser tomber dans la sphère agitée de la politique ce qui appartient au domaine immanent de la vie sociale. C'est pour cela que nous ne ferons que passer en revue et les formes d'Etat et les formes de gouvernement, tandis que nous étudierons, aussi profondément qu'il nous sera possible, la famille, la propriété, la morale et la justiCe.

L'on est fondé à refuser à la société tout droit spécial et abstrait. Mais l'Etat, en revanche, peut réclamer des attributions très différentes de celles des citoyens qui le composent. H n’y à pas seulement dans l'Etat un groupe d’hommes; il y a encore ce pacte, en vertu duquel il existe et en vertu duquel il peut agir, Il constitue un être moral auquel, est remise une sorte particulière de délégation. Son existence est soumise à des conditions spéciales, très diverses de celles que nécessite l'existence des particuliers. Il n'a pas à se préoccuper seulement du bien-être, de la vie même de ceux qui le composent, mais il doit encore se défendre contre les rivaux ses voisins. La population de l'Etat limitrophe a toujours pour but d'affaiblir la richesse et la puissance de notre Etat à nous et, contre ses empiétements aucun arbitre ne nous défend. Il faut donc que notre Etat s’acquitte des devoirs correspondants à ces nécessités, et ce sont là des fonctions que le citoyen ne peut avoir dans le nombre de ses devoirs privés et qui, non seulement

diffèrent en degrés des obligations individuelles, mais encore sont d’une nature absolument spéciale, qui ne commencent qu'avec l'Etatet qui finissent avec lui.

La société, n’ayant point de ces nécessités, n’a ni des devoirs ni des droits. Elle ne peut revendiquer que ce qui est nécessaire à son existence, On ne peut lui demander que ce qui est indispensable à la conservation de l'individu. Ce qui concerne le perfectionnement, le progrès social est remis à l’Etat ou à l'individu. La discussion sur ce dernier point est une question de plus ou de moins. Une école remet tout à la collectivité nationale; l’autre attend tout du perfectionnement individuel. C’est de là que proviennent les quatre formes d'Etat que les auteurs reconnaissent exister.

Les philosophes allemands de la première moitié de notre siècle : Kant, Guillaume de Humboldt, ont vu l'idéal dans ce qu'ils appellent « l'Etat de droit ». L’Angleterre à accueilli cette doctrine avec une faveur marquée, en a fait le fondement de sa philosophie politique sous le nom d’individualisme, et nous-même, alors que nous nous préparions, par la politique active, à l'étude des éternelles questions de droit social, nous avons pris comme épigraphe d’un de nos ouvrages la phrase de Guillaume de Humboldt, où il fait de l’individualisme la condition suffisante et nécessaire de tout essor national. L'Etat de droit ne fait qu’assurer les droits de chacun, met à la place de la force individuelle, qui les protège dans la Société non organisée, la puissance de l'Etat, de la collectivité dont le but est de supprimer toute lutte par la force matérielle, en remplaçant celle-ci par la justice de la nation.

Les Allemands modernes dédaignent cette doctrine, Ils voient en elle la consécration de l’égoïsme, mais si l’on se rappelle que . Ja société ne provient que des nécessités inhérentes à l'existence

de l’homme, si l’on convient que l'Etat n’est qu’un des perfectionnements de la société, on tombera d'accord qu'il est tout naturel de devoir protéger l'individu. Et qui donc protégerait-il , quel bien pourraitil produire, quel bien réellement utile, qui s'appliquât à autre chose que l'homme? Qu'il sacrifie l'intérêt des uns aux intérêts plus graves des autres, le bien-être de notre génération à l’aisance des générations à venir, cela est tout naturel, mais ne fait que rentrer dans sa fonction de juge qui protège les faibles, nés ou à naître.

Toujours en supposant à l'Etat une existence propre et des fonctions très différentes de celles des particuliers, on a voulu en faire le protecteur des intérêts. Cette théorie a un apôtre illustre. Tout simplement M. de Bismarck. En France, comme en Allemagne, on a des exemples célèbres pour justifier cette doctrine. Les routes, les canaux, les chemins de fer, les postes. Ils prouvent moins, à mon avis, qu'ils en ont la prétention. Je ne veux même pas rechercher si l'Etat, en construisant les uns et en dirigeant les autres, fait autre chose qu’assurer mon droit de circuler et de correspondre avec mes concitoyens; mais il est certain qu’en appeler toujours et en tout à l'intervention de l'Etat, c'est une habitude que nous a donnée, non pas le progrès, mais la routine. C'est un reste des superstitions de divers genres dont la caractéristique commune est l’oubli du principe de causalité. Sans être aussi vieux que Mathusalem, nous avons vu les curés de campagne faire sonner les cloches pour empêcher la chute de la foudre. Qui a voyagé sur un voilier à certainemen . entendu les matelots siffler pour appeler le vent. Ni le curé nile matelot ne réfléchissaient que les phénomènes naturels qu'ils redoutaient ou appelaient étaient causés, le premier par une certaine situation électrique du sol et des nuages, lé second par une différence de température entre deux lieux donnés, et que la

musique grande ou petite produite, soit avec les cloches soit avec la bouche, ne pouvait avoir aucune influence. |

Il en est juste de même pour l'intervention de l'Etat. Les maux dont nous souffrons sont dus à des causes tellement complexes qu'elles échappent à l’observation. Que l'obscurité, où

nous resterons ainsi, rende plus facile à comprendre cette foi

aveugle dans l'Etat, c’est vrai, mais celle-ci n’en est que plus déraisonnable. C’est précisément parce que les crises politiques, économiques, Sociales proviennent d'origines multiples et diverses que l'Etat ne saurait jamais les prévenir. Spencer illustre ce fait par une ingénieuse comparaison. S’il s’agit de planer une plaque de tôle, le planeur novice frappera du marteau sur la partie qui sondole. Il arrivera ainsi à produire à côté un gauchissement plus fort. Or, l'Etat est régulièrement novice. Rien dans la vie n’est simple. Il y à toujours, et en tout, ce qu’on voit et ce qu'on ne voit pas. En admettant, ce qui n’est pas, que nos hommes d'Etat fussent des philosophes experts, qu'ils eussent le temps d’examiner à loisir les questions qui se posent, ils arriveraient probablement à conduire les intérêts généraux juste aussi bien que nous conduisons les intérêts particuliers. Ce ne serait done pas la peine de s'adresser à eux pour remédier à nos souffrances, mais ce minimum lui-même n’est jamais atteint. Les gouvernants n’ont pas seulement à se décider entre deux opinions, mais encore entre deux classes d'intérêts aussi divergents que possible et, pourtant, tous les deux parfaitement respectables et impossibles à sacrifier. La machine gouvernementale, de plus, est lourde et mal aisée à mettre en mouvement. Comme les grandes machines à vapeur, elle ne travaille qu'en grand et, si l’on s'aperçoit que la route prise est mauvaise, ce n’est qu'à quelques kilomètres que l’on peut s'arrêter. Enfin un chef d'Etat n’est pas indépendant. À ses

côtés, existe une foule de fonctionnaires et de politiciens qui

s’empressent de suivre ses indications et qui l’entrainent en avant, malgré lui et sans s'occuper des signaux d'alarme qu'il peut faire entendre. Veut-on un exemple pour préciser cette idée ? [ls abondent : J’ai connu un ministre de l’agriculture qui a porté la parole sur la loi pour la surtaxe des blés. Il recevait journellement des députations à ce sujet, tantôt du centre, tantôt du nord ou du midi de la France, et cet homme, de très bonne foi, n’a jamais su au juste si cette surtaxe servait les intérêts de l’agriculture ou le contraire.

Le traité de 1860 a soulevé chez nous des protestations considérables. On a accusé le libre-échange de nous sacrifier à l'Angleterre et les Anglais affirment que Cobden, son promoteur, les a livrés pieds et poings liés à la concurrence francaise. Le canal de Suez, si l’on interroge cent personnes prises au hasard, a dû, suivant l'opinion de quatre-vingt-dix-neuf d’entre elles, aider considérablement le développement de la navigation, et tous les marins de commerce affirment que la nouvelle voie a ruiné le commerce maritime. Et c'est au milieu de la complication de ces questions que vous demandez au gouvernement de les résoudre. Vous ne vous apercevez pas que le gouvernement, c’est vous ou moi dans de certains pays, des hommes comme vous et moi dans les autres pays et que c’est croire au miracle que d'attendre chez les hommes au pouvoir une clairvoyance qui n'existe pas chez les simples particuliers. Ce qui précède est tellement vrai que, dans tous les pays du monde, l'Etat se montre le plus mauvais des administrateurs. Sans vouloir chercher les exemples classiques, sait-on à combien est revenu la dernière campagne des torpilleurs ? Evidemment à un chiffre énorme. Croit-on qu'un chef d'usine quelconque aurait jamais payé aussi cher la démonstration qu’un nouveau système était impraticable? Les chemins de fer de l'Etat se sont annexé des lignes qui rappor-

taient jadis et qui sont improductives aujourd'hui. Le monopole des tabacs, vexatoire, ennuyeux, n’est certainement pas plus productif que ne le serait un impôt mis sur le commerce libre. Il n’est pas démontré que le service des postes ne fut pas mieux assuré et ne revint à meilleur marché, s’il était confié à l’industrie privée.

Nous pouvons nous refuser à reconnaître à l'Etat son droit de se faire le protecteur des intérêts, sans pour cela devenir un sectaire du libre-échange. Si jamais les gouvernements ne s'étaient immiscés dans les questions de production, personne ne serait fondé à leur demander de s’en occuper aujourd’hui. Mais, lorsque sur la foi d’un traité ou d’un tarif que l’on présumait durable, de nombreux capitaux et de plus nombreuses existences d'hommes se sont engagés dans une industrie, un gouvernement n'a pas Île droit de fermer les usines et de jeter les hommes sur le pavé pour tenter une expérience nouvelle, La liberté absolue, dans n'importe quelle branche de l'activité humaine, ne sera possible que lorsque toutes les autres libertés existeront à un égal degré. Le seul principe que puisse édicter la science sociale, c’est que l’on ne doit pas faire du libre-échange ou de la protection des axiomes et que l’on doit laisser le règlement de ces questions à la politique courante, se soumettant d'avance à les voir résolues avec cette imperfection et avec cette instabilité qui sont le propre des choses politiques.

Vient ensuite une nouvelle fonction de l'Etat, qui n’est presque que celle que nous venons d'étudier, transportée du régime matériel dans le domaine moral: c’est l'Etat instructeur. Si l'Etat a Je devoir de conserver l'individu, il a aussi l'obligation de développer ses facultés, de rendre plus grand le profit qu'il tire de la société et plus considérables les services qu’il peut rendre à celleci. Pour donner une idée de l'excès où l’on peut aboutir, en soutenant l'intervention de l'Etat, qu'il me suffise de citer la note

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