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que met M. Alfred Fouillée sous la page qui traite ce point: « S'il est démontré, par exemple, dit-il, que les hautes mathématiques sont nécessaires aux mathématiques appliquées, et en particulier aux armements qui intéressent l’existence même de la nation, n’en résultera-t-il pas le devoir et le droit pour l'Etat de créer des chaires de mathématiques transcendantes et, comme tout se tient, d'encourager la haute spéculation intellectuelle ? Cela n’est pas moins vrai pout tout autre genre d'étude. » D’après cette théorie, où il suffirait que l'Etat ou les individus pussent retirer une utilité quelconque d’une étude ou d'une science pour que la nation fut obligée de faciliter cette étude, de propager cette science, on ne sait guère comment blâmer linquisition d'avoir condamné Galilée, et l’on doit blâmer avec énergie les autorités rétrogrades qui ont empêché les expériences publiques de magnétisme ou d’hypnotisme. Du reste, où prétend-on arréter ce devoir d'instruction incombant à l'Etat? La musique et la versification seront-elles admises dans le programme des études obligatoires? Pour laisser là toute plaisanterie, pourquoi ne pas reconnaître que l'Etat doit à ses citoyens l’enseignement primaire, c’est-à-dire la clef de toute émancipation morale, l’arme absolu-
ment nécessaire dans la lutte contre l’ignorance, que là s'arrêtent
ses devoirs, que si dans un but d’unification des esprits, il juge à propos de faire du haut enseignement une branche de l’action gouvernementale , il en a le droit et peut avoir tort ou raison.
L'Etat instructeur n'a sa raison d’être que dans les pays où il doit suppléer à l'insuffisance de l'initiative privée, et son but le plus cher doit être de préparer le moment où l’on pourra se passer de lui. |
Reste la quatrième incarnation de l'Etat, c’est-à-dire sa forme politique. Outre sa fonction intérieure ou, en d’autres termes, son rôle de gardien des institutions nationales, il a le devoir de
représenter la nation, le pays dans ses rapports avec les autres nations, avec les autres pays. Comme les peuples, gouvernants et gouvernés, ont des intérêts internationaux divers, ne relevant pas de la science sociale, nous n'avons à nous occuper que de l’action qu'un pays cherche à exercer sur et contre ses voisins. C'est la grande question du droit international. Il nous paraît que la tranquillité de l'Etat, la liberté de son développement sont les seuls buts que puisse rechercher un pays où les sociologistes ont quelque influence. Nous pouvons tous être sensibles à la gloire militaire, beaucoup d’entre nous sont prêts aux plus grands sacrifices pour aider notre cher pays à la reconquérir, mais tout cela intéresse notre cœur, nos sentiments et n'a rien à faire avec notre raison et nos réflexions qui condamneront toujours la suprématie de la force sur l’idée.
Voilà les quatre formes que peut prendre la mission de l'Etat. Chacune d'elles est modifiée par la nature du gouvernement. Nous les retrouvons une fois de plus en étudiant ceux-ci.
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Les quatre formes d’État que nous avons étudiées dans le chapitre précédent sont en quelque sorte des formes abstraites, mais on ne peut guère espérer condenser dans ces types. les divers modes d'organisation civile qui ont vu le jour depuis l’origine des sociétés. Tout en laissant de côté la forme du gouvernement qui n’intéresse guère que les temps modernes, il est intéressant d'étudier la façon dont on a rattaché le citoyen à. l'Etat. Le communisme parfait n’a certainement jamais existé. Il implique non seulement la communauté des biens et des revenus, mais encore celle de la famille, des affections et des ambitions. Or, s’il est un point hors de doute, c’est que l'esprit
d'hérédité est né en même temps que l'humanité, s'il ne l’a pas
précédé. Certainement, à la vérité, dans les très petites agglomerations que formèrent les hordes primitives, la propriété était commune, soit qu'elle appartint à un chef chargé de la subsistance de ses sujets, soit qu'elle füt le lot de la communauté. Les rapports de justice et de famille étaient assez obscurs ; l’idée de droit se confondait avec celle de force. Ce n’était pas seulement parce qu'ils voyaient la force être l’origine de toute possession et de tout privilège, mais encore parce que la force était en ce temps d’une telle utilité pour l’agrégat qu'il devait légitimement encourager ceux qui en étaient pourvus. Et, au fond, cela n’a suère changé. L'intelligence, le talent, le travail sont aussi des forces qui conviennent au temps où nous vivons comme la vigueur brutale convenait à ce temps-là. Nous les considérons comme des sources légitimes de richesses et de dignité, et ne faisons ainsi qu'imiter nos premiers ancètres.
La famille a-t-elle été le premier embryon de la société ? Je ne le crois pas. Les sentiments de famille exigent des cerveaux plus perfectionnés que l'association. Les animaux en fournissent des
exemples. On ne peut guère appeler familiale la tendresse éphemère de l’éléphant pour sa femelle, et l'intérêt qu'il porte à sa
progéniture. Le premier souci de l'être est évidemment sa conservation. Elle est impossible sans la société. L’ambition de per-
. pétuer sa race ne vient qu'après. D’elle sort la famille.
Les associations entre hommes ont eu évidemment pour fonde-
ment la poursuite de la subsistance. Un phénomène de sélection s’est produit, qui n’a laissé subsister que celles de ces sociétés qui avaient adopté des bases durables. Peu à peu, les devoirs des
hommes se sont accrus parallèlement avec les attributs privilégiés que leur donnait la civilisation grandissante. Pour les astreindre à l’accomplissement de ces devoirs, ou pour assurer la
libre jouissance des droits qui en dérivaient, le rôle de l'Etat a dû
auginenter son importance. À côté de ce pouvoir officiel, s’en est bientôt élevé un autre, qui est venu suppléer à son insuffisance évidente. C'est ce que l’on a d’abord appelé les mœurs et, plus tard, l'opinion publique. Suivant que, dans un pays, l'Etat était autoritaire ou libéral, ce second pouvoir de la collectivité a été libéral ou autoritaire. Ils ont composé, ainsi, comme une somme constante de restrictions à la liberté et à l'initiative individuelle. C’est un phénomène social sur lequel il convient d’appeler toute l'attention du lecteur. Il explique la puissance absolue de Ia routine et des habitudes sur le progrès des idées. Il amènerait à une triste conclusion, si les éléments complexes de tout problème humain ne venaient y remédier, car on pourrait en déduire que le seul moyen de faire accomplir un grand pas dans la voie du progrès, ce serait de reconnaître une tyrannie qui nous contraignit à avancer. Je viens de parler du progrès. En sociologie, où le chercher ? L'économie politique, elle, ne considère que les intérêts matériels. La politique ne recherche l'amélioration du sort du citoyen que dans leurs rapports avec la nation. Mais la science sociale, sans perdre de vue un seul instant ces considérations, en
envisage d’autres, et étudie le moyen de donner aux hommes le
bien-être moral en même temps que l’aisance matérielle ou le suffrage civique. Je puis expliquer ma pensée par un exemple qui m'a toujours vivement frappé.
Dans la Sicile méridionale, sur les côtes de cette mer toujours
bleue qui baigne Malte, et dont les flots semblent porter l’haleine
des orangers de Tunis au cap Passaro, j'ai vu une population
agricole extrêmement dense. Agglomérés dans les villes, les paysans doivent les quitter le lundi matin pour n'y rentrer que le samedi soir. Pendant ces six jours, ils habitent en commun, au nombre de cinquante ou soixante, une grande chambre sans fenêtre et sans cheminée. Leur lit est une litière de paille
ne ÉLÉMENTS DE SOCIOLOGIE
hachée; leur oreiller une bille de bois, ou la selle de leur monture ; leur nourriture, des fèves cuites à l’eau et des oignons ; leur salaire, 1 fr. 20 par jour. Ils n’ont pas, comme dans d’autres pays, les douceurs familiales pour leur faire oublier, le soir, les peines de la journée. Dans leur cerveau, aucune idée ne fermente. Ils acceptent leur sort et ne se plaignent même pas si, pendant les longues journées de solitude, leurs femmes ou leurs filles cèdent aux douces paroles d’un oisif débauché, ou à l'attrait d’un
bijou en doublé.
En Russie, j'ai passé des semaines dans l’isba du paysan.
Je l'ai vu chercher, dans d’effroyables libations d’eau-de-vie, un supplément à une nourriture trop parcimonieusement obtenue. Quelques semaines après ma visite, mon hôte laissait son village et son coin de terre, abandonnait sa famille et ses amis, achetait au prix de toutes ses économies un passe-port pour la ville. Là, il devenait cocher de fiacre. Ses journées, il les passait à parcourir les rues et les perspectives. La nuit, il rentrait dans une des cours disposées à cet effet. et pendant que son cheval dormait entre les brancards, lui, enveloppé de peaux de mouton à la place habituelle de ses clients, prenait un repos entrecoupé par l'absorption d’une tasse de thé brülant, qui lui permettait de braver les 45 ou 20 degrés de froid. L'été revenu, il rentrait gaiement dans son village, trouvait son mobilier vendu aux juifs, son bétail saisi, sa femme enceinte de trois mois, et sans s’apercevoir que son absence en avait duré six, n'en buvait pas moins sa ration ordinaire.
Dans notre France, tout autour de nous, nous voyons les paysans instruits, riches, honnêtes, électeurs, quelquefois élus. Malgré tout, en mon âme et conscience, je me demande si le Beauceron aisé est plus heureux que le Sicilien ou le Russe. Que l’on ne crie pas au paradoxe ! Voyez, en Beauce, l'effroyable
ORIGINES SOCIALES ne
ambition qui empêche le cultivateur de dormir ; songez à sa douleur quand l'incendie amoindrit son capital ou diminue son revenu ; pensez à cette jalousie, pour toutes les supériorités sociales, qui le ronge; ayez présente à l'esprit sa haine pour le gros propriétaire son voisin. Et, si vous vous rappelez l’éternelle insouciance de ceux qui étaient hier les serfs du czar ou les vassaux des barons siciliens, si vous avez assisté surtout à une de ces soirées d'hiver où les uns, sous un ciel béni, disent le vosaire, où les autres, rassemblés près du poêle, écoutent les contes, de fées, vous vous demanderez, comme je l'ai fait, si la science sociale a bien le droit d'indiquer un but au progrès humain.
La société civile ayant un horizon plus restreint, on peut, dès l'origine, suivre sa marche vers son but. Au début, des commu nautés éparses et, dans les grandes plaines, des hordes guerrières ; celles-ci envahissant celles-là ; l'énergie des uns aiguillonnant l’industrie des autres. Puis, des petits Etats salliant, s’amalgamant et enfin, pour essayer d'assurer leur supériorité, fondant des nations. Comme ressort moral au début, la superstition, c’est-à-dire la théocratie et l'égalité de tous devant le clergé, puis la crainte, le respect de la force réelle qui engendre le règne des guerriers, les castes. Dans le peuple comprimé, la force de l’idée trouve sa voie. Au prix de luttes et de fléaux, les institutions qui lèsent les fondements sociaux se dissolvent et s'écroulent. Peu à peu, et alors même que l'Etat méconnaïît son rôle en l’exagérant, la force sociale en arrive à ne plus régir que
son empire légitime. La civilisation apparait ; que ce soit dans de
petites cités ou dans de grands empires, la force politique s'unit à l'esprit public pour faire obstacle à ce retour aux vraies bases de la société. Dans les municipalités allemandes, dans les minuscules cantons suisses, dans les grands Etats de l'Amérique du
Nord, dans l’immense empire Britannique, le pouvoir central laisse libre un essor suffisamment réprimé par les mœurs routinières. Dans les républiques de l'Italie, dans le pays de France, dans le saint empire, dans cet univers que gouverne le czar, les intelligences agitées sont impuissantes à briser le frein que l'autorité ombrageuse met au développement de la pensée. Et ce n'est que dans ce siècle et à ce moment précis où naît la sociologle, c'est-à-dire hier, que ces entraves sont secouées et que le penseur a le droit de se dire libre, sans être forcé d'accepter les dogmes de l’église intolérante qui est la libre pensée.
Lomninte. ne