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La vie humaine se compose de deux époques et d'une période qui les sépare par un intervalle de temps plus ou moins long. Les époques sont : la naissance et la mort. La période est la durée de notre existence. Ces choses nous regardent d'assez près, pour que nous les sachions quelque peu. Nous en dirons ce que nos travaux nous en ont appris , en compulsant les Statistiques officielles.
L — La naissance des hommes est accompagnée de tant de chances malheureuses, les unes naturelles, les autres sociales, qu'on doit s'étonner de l'accroissement des populations. L'enfant qui surgit en ce monde , naît souvent mort ou mourant ; il vient fréquemment avant terme, c'est-à-dire chétif et malingre ; bien plus il advient parfois que c'est une
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monstre. 11 n'est pas rare qu'il coûte la vie à sa mère et qu'il soit enseveli avec elle ; dans ce cas, au lieu d'une augmentation , ce sont deux pertes qu'éprouve le pays. D'autres maux, dont l'action est plus étendue , sont produits par l'état de la société, malgré les efforts généreux faits pour les guérir. L'enfant doit la vie au vice ou à la misère : il doit alors naître à l'hôpital, et mourir aux Enfantstrouvés ; et il est presque toujours destiné à grossir ce nombre effrayant de créatures qui succombent avant d'avoir atteint la fin du troisième mois de leur existence. Ce n'est pas tout : une foule d'enfants naissent hors du mariage, et sont privés, la plupart, des soins, du nom et de l'héritage de leurs parents. Toute cette jeune population, quelle que soit son origine, le bonheur ou la fatalité de sa naissance, est soumise longtemps à payer à de terribles maladies le tribut de la mort. En France, ce sont la variole et la rougeole ; en Angleterre , c'est, de plus, le fléau des convulsions ; aux Indes, c'est le tétanos. L'Age diminue ces dangers , qui sont d'autant plus grands, que les enfants sont plus proches de leurs premiers jours.
Depuis soixante ans, des hommes bienfaisants se sont préoccupés de ces maux, et n'ont rien oublié de ce qui pouvait les conjurer. Lois, institutions, établissements charitables , opérations de la science, soins administratifs, dotations de l'État, beaucoup a été fait ; mais il y avait tant à faire qu'il reste encore une grande tâche à remplir. Quelques
données statistiques inédites permettront d'en calculer l'étendue.
Les enfants mort-nés sont, pour ainsi dire, le déchet de la génération. En France, ils la privent, en 40 ans, de 1,200,000 personnes; population qui surpasse celle de Paris. Il y en a :
Eu France 1
sur 33 naissances
Belgique J
Saxe 1
Bavière
Suède
Danemark
A l'hospice de la Maternité , à Paris , dans une période de 16 ans, il y a eu un enfant mort-né sur 21 naissances. Cette proportion montre que les circonstances, qui semblent devoir être les plus défavorables, n'ont pas l'influence qu'on leur attribue; car, en supputant en masse les enfants mort-nés à Paris, on trouve que leur nombre égale ou même surpasse de beaucoup celui donné à l'hôpital, dans les accouchements de femmes abandonnées. Pendant une période de cinq ans, de 1840 à 1844 compris, il y a eu, sur 153,961 naissances, 9,263 enfants mort-nés, ou 1 sur 17 naissances. Au reste, il y a une énorme disproportion entre le nombre de mort-nés, dans les villes et dans la France considérée en général. Dans nos 363 chefs-lieux de départements et d'arrondissements, de 1836 à 1844, en neuf ans, on a compté comparativement à 1 ,472,640
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naissances^ 77,626 enfants mort-nés, ou 1 pour 19 ; tandis que dans tout le royaume , de 1839 à 1844, en cinq ans, il n'y a eu, pour 5,820,129 naissances que 177,741 mort-nés, ou 1 pour 33. Dans les chiffres de ces naissances ne sont point compris les enfants nés sans vie. Il résulte de ces faits que ce phénomène, nuisible à la population, est moitié plus fréquent à Paris, que dans tous les départements ensemble, et qu'il est un peu moins commun dans les autres villes qu'il ne l'est dans la capitale. Il semblerait que les rudes travaux de la campagne devraient le mulliplier, et que la vie sédentaire et plus douce de nos villes devrait le rendre moins commun ; or, c'est précisément l'inverse qui se trouve établi incontestablement ; et c'est à d'autres causes que ce fâcheux phénomène doit être attribué. Quoi qu'il en soit, il n'y a nul fondement dans l'assertion que par des actions criminelles il y a, de jour en jour, plus d'enfants mort-nés à Paris. Entre 1840 et 1844, la proportion aux naissances est la même, sauf une fraction.
Les enfants nés avant terme forment une autre catégorie; ils subissent le plus souvent le même sort, leur vie délicate ne pouvant résister à la moindre perturbation. D'après un calcul de cinq années, on en a compté, à Paris, 5,215 pendant cette période, ou 1 sur 30 naissances. £n résumé^ sur 30,000 enfants qui naissent à Paris , il y en a 1850 mort-nés, 1042 avant-terme, et deux à trois monstres ( 1 2 en cinq ans), qui ne sont pas via-
bles. C'est presqu'un enfant sur dix qui court ces chances fatales.
Un sacrifice encore plus triste est celui des femmes qui périssent en donnant le jour à leurs enfants. Le nombre en est plus considérable qu'on ne rimagine communément^ trop rassuré qu'on est, en songeant qu'il s'agit seulement ici d'un fait naturel, qui s'accomplit journellement, depuis l'origine de la race humaine. A Paris, sous l'empire de la civilisation la plus avancée, il y a eu , de 1 840 à 1844, en cinq ans, sur 153,961 naissances d'enfants vivants, 263 femmes mortes en couches. C'est une sur 585. Ce nombre n'a rien d'exorbitant; mais sa répartition est déplorable. Sur 127,912 naissances à domicile, il ne meurt que 1 1 1 femmes en couches, tandis que sur 26,049 naissances aux hôpitaux, il en périt 152. Dans le premier cas, c'est une sur 1 152, et dans le second, une sur 172 ou près de sept fois autant. Il faut laisser aux ^'ommes de l'art la tache de déterminer la cause de •ette grande et funeste inégalité, qui fait courir 4x à sept chances de mort pour une , à la femme forcée de recourir à la charité publique. En considérant les soins qui l'entourent, et le savoir éprouvé des chirurgiens des hôpitaux de Paris, on croirait bien plutôt que la mortalité devrait être plus considérable à domicile , où ces avantages se rencontrent moins consîamment.
Un fléau meurtrier, qui sévit particulièrement sur l'enfance, la variole, a été désarmé par l'admi-
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rable découverte de la lacciae; mais les préjugés, l'esprit de système et surtout la négligence coupable des parents ont paralysé, en partie du moins, les heureux effets de ce préservatif. En France, pendant six années récentes, de 1839 à 1844, la variole a enlevé 20,290 personnes sur une population totale de 34,230,000 habitants ou une sur 1690 personnes. Mais si Ton considère que la maladie frappe spécialement les enfants, ou peut estimer qu*elle en a tué un sur 29 1 nés pendant la période quinquennale. Ses ravages se sont répaiiis ainsi qu'il suit :
Villes Cain|Uignes. Totiiux .
Hommes 4,289 7,082 11,371.
Femmes 2,930 5,989 8,919.
Totaux 7,219 13,071 20,290.
Année moyenne 1,203 2,178 3,381.
C'est une perte d'un sur 660 dans les villes et seulement d'un sur 2,227 dans les campagnes.
Ainsi, la mortalité de la variole est triple et au delà, dans les villes que dans les campagnes; elle est presque moitié en sus plus grande pour le» liommes que pour les femmes, soit parce que cellesci résistent mieux à la maladie, soit parce qu'elles y sont moins exposées.
A Paris, pendant la même période de six ans ^ il y a eu , Fur une population d'environ 935,000 habitants, 1803 décès par effet de la variole, ou un sur 520 personnes ; savoir : 1 098 hommes et
705 femmes. C'est le triple de la proportion générale pour le royaume 9 d'où Ton peut conclure que la maladie est, dans la capitale, trois fois plus trausmissible et plus meurtrière qu'ailleurs, ou bien qu'on n'y prend, pour s'en préserver, que des précautions infiniment moindres.
£n Angleterre la mortalité de la variole a été ainsi qu'il suit :
En 1838 16,268 1 sur 925.
Cette immense diminution est attribuée au\ effets des dispositions prises en vertu d'un bill, en 1840, pour propager généralement la vaccine, qui, dans le pays de cette bienfaisante découverte, avait été presque entièrement abandonnée. On voit que cette loi préserve de la mort jusqu'à 7,000 personnes dans une seule année.
Nous pourrions énumérer les pertes que renouvellent sans cesse, parmi les enfants, deux autres maladies qui sont, surtout à Londres, extrêmement meurtrières : la rougeole et les convulsions; mais ces détails seraient trop étendus; et, sans insister davantage sur les phénomènes naturels, qui rendent si difficile le passage des premiers âges de la vie, nous énoncerons rapidement les
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causes sociales par lesquelles leur influence dangereuse est augmentée.
La première estrindigence. Ce fléau, qui poursuit tant d'hommes pendant toute leur carrière , commence pour beaucoup d'entre eux au moment où ils voient le jour. Sur 153,961 enfants surgis en ce monde, à Paris, en l'espace de cinq ans, 26,049 sont nés à l'hôpital. C'est un sur six ; terme, qui indique la proportion de l'extrême détresse , dans la capitale, parmi les femmes de la dernière classe. Pendant la période quinquennale précédente , le terme n'était point différent.
Tous ces chiffres représentent des catégories de malheurs publics qui se tiennent intimement les uns aux autres par leurs causes ou par leurs effets. Ainsi l'ignorance dans laquelle végètent les femmes du peuple , par la privation de toute éducation raisoiniablc, perpétue les préjugés contre la vac^îine, et protège les ravages de la variole. Non-seulement cette cruelle maladie enlève , chaque année, trois à quatre mille enfants, mais elle en défigure dix fois davantage, laissant une partie d'entre eux aveugles ou estropiés. Ainsi encore l'indigence, le vice et des passions désordonnées donnent le jour à une foule d'enfants, qui n'ont pour mère que la bienfaisance publique. Un hôpital est leur patrie; ils y naissent, et presque aussi souvent ils y meurent; génération stérile, qui languit et s'éteint, sans avoir vécu. L'effrayante mortalité des Enfants trouvés rappelle involontairement à l'esprit les ca-
vemes du mont Taygète, où les LacédëmonieDs précipitaient les enfants contrefaits. Ici , la difformité, c'est la misère des pai'cnts et un système de charité qui exige, non pas une réforme, mais une rénovation. L'institution des crèclies, des salles d'asile et des ouvroîrs a déjà commencé cette révolution bienfaisante.
A la fin de 1 8 1 5 , il existait dans les hospices de la France 85,808 enfants trouvés. De 18 IG à 1841 inclusivement, il y en a été admis, en 25 ans, 794 ,83 1 , ce qui donne un total de 880,639. Il en est mort 475,127 ou plus de la moitié, — exactement 54 sur 100. C'est une perte égale à la population de l'un de nos principaux départements, tels que 8eine-et-0ise, la Sarthe ou la Loire-Inférieure. Les soins donnés dans ces derniers temps à cet important ohjet, montrent ce que peut, pour bien faire, la volonté des pouvoirs publics. En 1843, les enfants trouvés, provenant de l'année précédente, s'élevaient à 97,717 ; il en a été admis dans l'année aux hôpitaux, 25,472; ensemble : 123,472. Sur ce nombre il en est mort 15,138 ou l sur 8, — exactement 12 et demi sur 100. C'est 42 enfants sur 100, qu'on sauve maintenant de la mort inévitable à laquelle ils étaient condamnés, il y a peu d'années.
Si cette perte d'un huitième paraissait encore très-grande, voici des nombres historiques qui montreraient comparativement le passé et le présent, constatés pour la ville de Paris.
ExisUnl et adoiU.
Décès.
Rapp, propor.
1773àl778 31,951
lOsurin.
Aiusi la mortalité est moindre de moitié qu'au temps de l'Empire; et elle était sextuple sous le règne des instituti(ns de la vieille Monarchie.
Le nombre des enfants trouvés est si grand, qu'ils ont coûté eu quinze ans plus de 133 millions; il mérite donc d'être calculé. Il y a eu, de 1816 à 1840, 794,831 enfants reçus aux hôpitaux. Le nombre des naissances totales ayant été, pendant ces 25 ans, de 24,186,818, c'est 1 sur 30 naissances. Cette proportion était :
En Portugal, en 1819, de 1 sur 9 naissances.
Pays-Bas, 1824, 1—10 — Belgique, 1836, 1—17 — Toscane. 1834, 1 — 21 —
En Angleterre, il y eut, en 1835, sur environ 375,000 naissances, 64,475 enfants mis à la charge des paroisses, ou 1 sur 6. 11 est vrai que, par l'effet d'une réforme, le nombre de ces enfants fut réduit, en 1837, à 39,371, ou 1 sur 9 et demi.
Lorsque l'on compare Paris lui-même aux grandes villes de l'Europe, on lui reconnaît le même avantage.