CH. VII. — CERTITUDE
versites qu'entre des planètes différentes; il y a d'un homme à un homme la distance de la brute au génie.
La plupart des éléments de la Statistique reproduisent de pareilles dissemblances; ils ne peuvent être soumis à un même mode d'imestignlin», cl leur constatation ne saurait donner le même ileurc de certitude. Par exemple, aucun doute ne doit être élevé sur lit rectitude îles comptes linancicrs; les épreuves nombreuses cl sévères auxquelles est soumise, eu France, la comptabilité des recettes et des dépenses du pays, rendent ses chiffres aussi exacts que s'ils n'exprimaient que des nombres abstraits, au lieu de représenter un immense trésor de métaux précieux.
Le cadastre de notre territoire va bientôt, patson achèvement, rendre non moins certaine la détermination de la surface du roy aume ; et ce sera un grand et notable progrès, car l'erreur était, sous Louis XIV, de 33 pour cent, et, sous les Valois, elle était du double.
Mais, quand il s'agit de supputer la population, le degré de certitude s'affaiblit déjà considérablement. On demeure toujours au-dessous de la icrité, parce qu'une certaine partie des habitants des grandes villes échappent constamment aux opérai ions du dénombrement. Oh en trouve la preuve, lorsqu'on l'ait, pendant une période quinquennale, la comparaison des naissances et des décès. L'ac-
croissement donné par l'excédant montre que les recensements sont en défaut.
La chance d'atteindre à des ternies rigoureusement vrais est encore moindre quand on recherche la production agricole, qui varie en quantités et en valeurs, selon les lieux et les années.
C'est encore pire à l'égard de l'industrie manufacturière, qui change perpétuellement d'objets, de prix, de salaires, de moyens de travail suivant les besoins réels ou factices des consommateurs , la concurrence, la mode, les exigences des douanes, les progrès de la chimie et de la mécanique , etc. Au milieu d'un pareil mouvement , on ne peut se flatter de fixer la vérité par des chiffres précis et constants.
La Statistique judiciaire, qui Irace le nombre des crimes et qui en fait connaître la nature , semble devoir ne se composer que de termes positifs, puisque les laits qu'elle établit sont prouves en justice, avec les efforts les plus grands que puissent faire les hommes pour découvrir la vérité. Et cependant , quand ou veut comparer les chiffres d'un paya ou d'une année à l'autre, on peut être trompé, par les vicissitudes qu'éprouvent la vigilance et l'habileté de !a police judiciaire, et la sévérité plus ou moins rigoureuse de la répression; car ce ne sont pas les crimes commis, qui sont enregistrés; ce sont seulement ceux dont les auteurs sont découverts, et c'est extrêmement différent. Ainsi, pro-
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portionnellcmcnl a la population , le* assassinats commis à Paris et à Home, ne diffèrent pas de nombre essentiellement ; mais c'est uniquement, parée que., dans la dernière de ees deuv capitales, la moitié des auteurs de ees erimes échappent à l'action de la justice.
J)ece que la Statistique ne parvient pointa donner des chiffres d'une parfaite exactitude sur une partie des objets qu'elle embrasse, faut-il en induire que c'est une science incomplète, vaine et impuissante? L'ignorance seide peut en tirer cette conclusion. Quelle est. donc la branche (les connaissances humaines qui atteinl toujours la vérité? qui brille d'un éclat sans tache, et qui naquit, comme Minerve, dans toute sa force, sans nul besoin des progrès appelles par la puissance du temps? lïst-ee l'astronomie? mais, il y a soixante siècles que les hommes eludient les astres; et cependant, la moitié des planètes n'ont été découvertes que de nos jours. I.a géographie ? mais deux cents générations se sont succédé sur le glohe , sans en connaître plus de la moitié La médecine? mais, malgré le génie d'Hippocrate , qu" était-elle donc quand elle ignorai! l'anatomie, la circulation du sait};, la vaccine, la quinine, la lithotritie '.' Qu'était-ce donc que la botanique avant Linnée? la chimie avant Lavoisier ? la physique avant Newton, Franklin et Volta ? Assurément , l'antiquité mérite notre plus 'profonde vénération; les grands hommes , qui l'ont illustrée, sont dignes
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de tous nos sentiments d'admiration; mais ils n'ont pu égaler ta science rte notre temps ; le monde, où ils vivaient, était trop jeu ne. Eh bien! il en est ainsi, pour la Statistique, de la civilisation actuelle de l' Europe; il faut ii ses progrès une instruction populaire plus diffuse , une habitude plus grande du langage des chiffres , une étude spéciale de la Statistique, de ses principes, et de la pratique de ses opérations introduite parmi les connaissances, enseignées par l'éducation publique, et exigées pour l'admission aux emplois administratifs, enfin, la centralisation des travaux de la science et leur usage régulier dans l'examen parlementaire des questions d'Economie, sociale.
Au nombre (les idées inexactes, qui prévalent, même parmi les personnes instruites, domine surtout celle que les chiffres de la Statistique doivent être toujours positifs et certains, comme ceux d'un calcul purement arithmétique, ou eomme les supputions d'un compte financier ; et c'est parce qu'ils se refusent à cette identité impossible que des esprits étroits les condamnent. Comment ne voit-on pas qu'ils sont vraiment tout autre chose? qu'au lieu de. représenter des unités monétaires invariables, soumises passivement à toule opération , ils én limèrent une multitude d'objets, diversifiés à l'infini , qui échappent à une investigation rigoureuse par leur ténuité ou par l'immensité de leur masse, par la modicité de leur valeur ou par leur
prodigieuse richesse? Il faut ici s'élever gradativentent de la commune, qui contient seulement 4 Uniques centaines d'h éclairs et d'habitants , à une surface territoriale de 53 millions d'hectares, peuplée de 35 millions d'hommes. Il faut parvenir, de la production d'un patis qui donne un retenu de '! francs par hectare ;i celle du royaume, qui s'élève ;i 8 milliards de franes. Et l'on veut que dans le mouvement imprime fi ce chaos, pour séparer, coordonner, inventorier ses éléments, aucun d'eux ne soit omis, aucun ne soit agrandi ou amoindri , t'ii la moindre chose, par le chiffre qui doit le faire connaître! C'est demander aux facultés humaines de reculer leurs limites.
Voici un exemple de ces folles exigences, qui suffira pour juger des autres. Lorsqu'on 1 838, le second volume de la Statistique de France fut publié, il fut écrit au Ministre pour lui dénoncer une contradiction Hagrante, qui avait été commise dans les chiffres de la surface du rojaume, un 1ahleau l'avant portée à 52,768,000 hectares et un autre à 52,780,000. Nous nous bornâmes à répondre que le critique avait oublié de remarquer que le premier de ces nombres appartenait aux travaux du cadastre de 1817, et le second à ceux de 1834, Mais , il y avait , de sa part, une bien plus singulière omission : c'était d'avoir méconnu , malgré une indication formelle , que l'un de ces chiffres était hypothétique dans la proportion de 33 pour cent, et l'autre dans celle de 25, attendu que l'in-
achèvement du cadastre laissait Ik'ii à cette incertitude , qui était mil mille fois plus grande que la faible quantité dont le critique avait cru faire la
Mais, s'ensuit-il, de ce que la Statistique n'arrive souvent qu'à des nomlircs approximatifs, que leur utilité en soit le moindrement atténuée. ? (Ju'hiipoilc iiu\ problèmes qu'ils servent à résoudre qu'il y ait, comme dans le cas que nous venons de citer, deux à trois millièmes de différence? Quand même il y aurait, dans le chiffre d'une récolte, l'énorme erreur d'un hectolitre par hectare, les conséquences qui ressortant de ia quantité de la production en ont-elles moins d'importance ? Si le fait n'est pas vrai eette année , il peut l'être l'année prochaine; il l'était l'année dernière, par l'effet des changements naturels qu'éprouvent les choses, l'arec qu'un recensement ne peut atteindre quelques milliers d'individus, parce qu'un cadastre agricole n'énumère pas, à quelques cent mille près, tous tes animaux domestiques du pays , en n'en saurait rien induire contre la Statistique ; car l'objet qu'elle se propose n'eu est pas moins rempli dans tonte son étendue. Autant vaudrait reprocher à un portrait de ne pas être un fac-similé : s'il est reconnaissable, ressemblant, l'art n'a-t-il pas atteint son but, quoique le compas puisse y tronver quelque irrégularité '