PROGRÈS CONTEMPORAINS DE LA STATISTIQUE
S'il est une preuve décisive de l'éminente utilité de la Statistique, c'est son institution dans tous les pays policés de l'Europe et de l'Amérique, aussitôt que la paix a permis à leurs gouvernements de rechercher et d'adopter des moyens d'administration rationnels et bienfaisants.
Si l'on s'étonnait qu'un succès aussi désirable se fût fait attendre si longtemps, nous remarquerions que, malgré leurs prétentions à une antiquité de 1000 à 1500 ans, nos sociétés modernes sont en réalité si nouvelles que c'est à grand'peine qu'elles ont eu le temps de s'occuper à devenir meilleures et plus heureuses. En effet, qu'était la France avant Louis XIV ; — l'Angleterre avant sa révolution de 1688 ; — la Prusse avant le grand Frédéric ; — l'Autriche avant Joseph II ; — la Russie avant Catherine ou même Alexandre ? Et, depuis ces règnes mémorables, qui seuls ont fait plus, qu'ensemble tous les règnes dont ils ont été précédés, quelles longues périodes n'ont pas été enlevées au travail de l'amélioration des peuples, par la guerre, par les révolutions, par l'impuissance ou l'apathie des souverains ou de leurs ministres ! Rien n'est
malheureusement plus certain : dès qu'un État emploie ses forces à des conquêtes ou à sa propre défense, il cesse de pouvoir agrandir ou perfectionner sa civilisation. Cette fatale impuissance est indiquée par l'anéantissement de la Statistique, dont on se hâte d'étouffer les révélations, quand elle ne peut plus enregistrer que des signes de décadence. Ainsi, celle de la France, instituée par Louis XIV, après le traité de Riswick, fut abandonnée pendant la guerre de la succession d'Espagne, suivie des désastres de Hochstedt, Ramillies et Malplaquet. Un siècle plus tard, les mêmes événements historiques produisirent les mêmes résultats ; la Statistique, rétablie en 1802, après la paix d'Amiens, par le premier Consul, fut détruite en 1813, après la catastrophe de Leipsick, qui ouvrit l'abîme où devait se perdre l'Empire.
Une paix profonde, dont la durée est sans exemple, fit naître, il y a vingt-cinq ans, une admirable émulation entre toutes les nations de l'Europe, pour réparer les maux de toutes ces guerres, et pour arriver enfin à une grande prospérité. La Statistique, qui enregistre les besoins des peuples, est l'âme des entreprises, conçues dans un objet d'utilité publique; et partout, aujourd'hui, on s'en occupe avec ardeur, pour obtenir de ses travaux les enseignements les plus essentiels aux affaires de l'État. Nous indiquerons succinctement ceux de ces travaux qui manifestent les progrès les plus récents de la science, dans les principaux pays des deux hémisphères.
I.— L'Angleterre est la première puissance de l'Europe qui, depuis la paix, ait entrepris une Statistique générale, officielle. Elle était bien préparée à ce travail par les
explorations partielles qu'exécutent chaque année les comités des deux Chambres du Parlement, pour élucider des questions d'intérêt social ; usage qui lui donne l'avantage de posséder, sur beaucoup de sujets, des chiffres remontant à d'anciennes époques, et, de plus, celui d'avoir des hommes d'État capables d'apprécier les opérations statistiques, et même aptes à les exécuter eux-mêmes (1). Mais plusieurs influences locales atténuent l'effet de ces circonstances favorables. Il en est deux fort puissantes : l'une est le défaut de centralisation administrative ; l'autre est l'autorité que conservent des corporations, des juridictions exceptionnelles, des établissements religieux, et une haute aristocratie, héritière des barons féodaux, tous mal disposés à confier au gouvernement ou au public les détails numériques de leur immense fortune territoriale. Ces causes, qui restreignent en Angleterre les matières accessibles à la Statistique, empêchent entièrement de les atteindre, en Ecosse et en Irlande, par aucune investigation ; en sorte qu'on est obligé de tenir ces deux pays en dehors de toutes les recherches d'économie sociale, faites officiellement, et que les chiffres qu'on leur attribue n'ont pas d'autre valeur que celle qu'on peut accorder à des conjectures. Il s'ensuit que le territoire du Royaume-Uni, qui est de 31 millions d'hectares, se trouve réduit à 15 par cette défalcation ; ce qui renferme la Statistique anglaise dans les limites où la France serait circonscrite^ si ses travaux n'embrassaient que A3 départements au lieu de 86. On ne
(I) Notamment lord John Russel, sir Robert Pëel, lord Normanby, Joseph Hume, lord Auckland, lord Brougham, M. Baring, etc.
doit pas laisser échapper que la moitié du Royaume-Uni, qui est la seule explorée, étant incomparablement la plus prospère, les chiffres de ses moyennes seraient abaissés de beaucoup, s'ils comprenaient les parties du territoire qui en sont exclues. On aurait un exemple de cette inégalité de valeur entre des divisions d'un même pays, si Ton séparait la France en deux grandes régions d'une étendue pareille. Il se trouverait, entre les départements du Nord et ceux du Midi, une différence, dans la valeur des produits agricoles, de plus de 26 pour 100. Pour le Royaume-Uni, cette différence serait au moins de 60.
Ce fut lord Auckland, alors président du Rureau du commerce, qui établit en 1831 la Statistique officielle de l'Angleterre : il en confia la direction à M. G.-R. Porter, qui en poursuivit l'exécution pendant seize ans avec une rare persévérance, et qui a publié presque autant de volumes qu'il s'est écoulé d'années. Ce travail forme la collection de Faits numériques la plus grande et la plus variée qui ait jamais été publiée par aucun gouvernement ; il réunit diverses matières traitées séparément en France : les tableaux de commerce de nos douanes, ceux de la justice criminelle, des caisses d'épargne, des mines, etc. Comme il n'en fait point un objet spécial, il ne les développe pas avec la même étendue que leur donnent nos documents. On reproche à cette Statistique de manquer de division méthodique, ce qui rend difficile de la consulter, et l'on s'étonne que son exécution typographique soit tellement défectueuse qu'elle ajoute beaucoup à cette difficulté. C'est une particularité extraordinaire, dans un
pays où Ton a inventé un mot spécial pour exprimer l'art de bien faire les livres (i).
En France, la Statistique officielle est exécutée sous l'autorité du Ministre des travaux publics, de l'agriculture et du commerce. En Angleterre, elle est dressée au Bureau du commerce, sous l'autorité du Président, et présentée aux Chambres au nom de la Reine. D'après une décision de lord Auckland, le chef qui Ta faite, doit la signer, «parce qu'en ayant eu la peine il doit, disait le Ministre, en avoir le mérite. » En France, d'après des antécédents qui remontent à M. de Peyronnet, la Statistique est un document ministériel, signé par le Ministre compétent qui en est supposé responsable, ce qui attirait autrefois à une œuvre de chiffres, des attaques systématiques soit au Parlement, soit dans la presse, tandis qu'en Angleterre on ne songe pas plus à en faire un sujet de polémique, que si c'était un recueil d'actes notariés. Il est remarquable et singulier que le même objet ait été compris si différemment dans deux pays voisins qui se proposent le même but.
Les recensements sont décennaux en Angleterre, au lieu d'être quinquennaux comme chez nous ; ils remontent seulement, ainsi qu'en France, à l'année 1801, quoiqu'on ait quelques chiffres peu certains pour des époques antérieures ; ils ne comprennent point, comme les nôtres, l'état civil des personnes ; mais ils donnent de plus qu'eux les âges par séries, donnée intéressante qu'il est plus facile de recueillir pour une population de 17 millions d'ha-
(1) Book-mnking.
bitants que pour une de 36. Jusqu'en 1 836, ils furent dirigés dans leur exécution par M. Rickmann, qui avait consacré sa vie à ce travail. C'est maintenant l'administration de l'Enregistrement des naissances et des décès qui en est chargée, et il est résulté de son activité et de ses lumières des opérations améliorées.
Cette administration fut établie, en 1836, par un acte du Parlement, dans l'objet de dresser et enregistrer tous les actes civils : naissances, mariages et décès. Elle est formée de 3,700 officiers publics de différentes attributions. Elle publie, chaque année, un rapport sur les mouvements de la population en Angleterre. Ce document, dont il est fait deux éditions afin de le rendre aussi correct que possible, est présenté aux deux Chambres pendant leur session. Son intérêt est augmenté de beaucoup par la comparaison des résultats obtenus par les mêmes sortes d'investigations, dans une grande partie des États de l'Europe. Un officier de l'armée anglaise, le major Georges Graham, dirige ce beau et difficile travail; il est parfaitement secondé par M. William Farr, que cette œuvre a placé au rang des premiers Statisticiens de l'Europe.
Dans un cadre moins étendu, M. Redgrave résume chaque année, au ministère de l'intérieur, les documents de la Statistique judiciaire de l'Angleterre, ouvrage consciencieux qui exige beaucoup de courage et de résignation ; car les progrès du crime en font une triste tâche, et les vieilles traditions de la magistrature anglaise rendent cette tâche très-difficile. C'est pis encore en Ecosse et en Irlande où elle devient presque impossible. Sans les obstacles qu'élève son organisation civile, l'Angleterre serait le
pays le plus favorable aux recherches statistiques. Les habitudes du commerce et de l'industrie y familiarisent, avec le calcul, une grande partie de la population, et les débats parlementaires en font continuellement l'application aux intérêts publics. C'est pourquoi la Société de Statistique de Londres rassemble un plus grand nombre d'hommes distingués par leur savoir et par d'utiles travaux, qu'on ne pourrait en réunir dans aucun autre pays de l'Europe.
IL — La Prusse cultivait la Statistique avec succès, il y a déjà plus d'un siècle. Le grand Frédéric découvrit avec la pénétration d'un esprit supérieur que cette science, où Sussmich ne voyait que des spéculations sur les harmonies du monde, pouvait lui donner des notions précieuses, pour le gouvernement de son royaume ; il s'en servit habilement pour la levée des impôts et des troupes ; et il lui pardonna ses révélations quelquefois indiscrètes, en faveur de son éminente utilité. Les successeurs de ce prince n'en prirent pas plus d'ombrage que de l'arithmétique; et le roi Frédéric-Guillaume III Féleva, en 1806, au rang de science officielle, en créant, à l'imitation de Napoléon, un Bureau de Statistique à Berlin, et en l'attachant, avec de larges attributions, à la Secrétairerie d'Etat. Cette institution n'a point souffert, en Prusse, des vicissitudes de la politique, tandis qu'en France, il a fallu la restaurer trois fois en l'espace de quarante ans. Sa longue durée lui a donné de grands avantages, dont elle a profité pour recenser la population chaque troisième année; — pour relever, par sexe et par état civil, les naissances annuelles, et constater les mariages et les décès; — pour
dénombrer les animaux domestiques ; — pour dresser le tableau des écoles ; — et pour rechercher le nombre des manufactures, mines, distilleries, brasseries, moulins et autres établissements industriels soumis au fisc par une taxe. Dans ces dernières années, le Zollverein, c'est-àdire l'union des États principaux de l'Allemagne en un seul corps commercial, achetant et vendant, d'après une législation de douanes, commune à tous, a exigé des travaux statistiques spéciaux, très-détaillés. Un homme de conscience et de talent, M. Diétérici, directeur de la Statistique Prussienne, a été chargé de cette entreprise, et Ta parfaitement exécutée, avec le concours des 39 États alliés. C'est la première fois, en Europe, que des pays différents se fédéralisent sous la bannière de la science, pour produire une œuvre d'économie sociale, exprimée par des termes numériques, et à laquelle chacun participe fraternellement. Puisse cet exemple inspirer à d'autres peuples la pensée de faire ainsi en commun une foule de choses utiles, qui ne réussissent qu'imparfaitement quand l'entreprise en est isolée !
Le Bureau de Statistique de Prusse a été compris, en 1844, dans le ministère des financés; et ses attributions ont été agrandies par des investigations sur les États étrangers. Il faut reconnaître que les progrès de la Statistique, en Prusse, sont dus au bon esprit du gouvernement et des populations; mais on ne peut nier qu'ils ne doivent beaucoup au choix que fit le roi Frédéric-Guillaume, de M. Hoffmann, pour les fonctions de directeur, qu'il a dignement remplies pendant quarante ans, et qu'une extrême vieillesse put seule lui faire abandonner.
164 ÉLÉMFNTS DE STATISTIQUE.
III. — La Suède. L'institution de la Statistique de Suède date de 1749, cinquante ans après celle de la Statistique de France, sous Louis XIV; mais celle-ci fut anéantie au bout de quelques années, tandis que la première a duré jusqu'à ce jour, sans interruption, dans le long espace d'un siècle. Elle prit son origine au milieu de l'Académie des sciences de Stockholm, et compta l'illustre Linnée au nombre de ses premiers collaborateurs. Il ne faut pas croire toutefois qu'elle s'établit sans obstacles; il lui arriva plus d'une fois d'être réduite à clore un recensement qui avait encore des lacunes de deux ou trois provinces à commencer par celle où la capitale est située. Néanmoins, il n'est point d'autre Statistique qui ait fourni une aussi longue carrière, et qui se soit étendue à autant d'objets différents. La population n'étant que de 2 à 3 millions, on pouvait, sans beaucoup de peine, l'explorer sous tous les rapports, et le savoir des Statisticiens suédois n'était pas au-dessous de leur tâche. Ce furent eux qui dressèrent, d'après leurs documents, les premières tables de mortalité qui aient été faites. Il est remarquable qu'ils ne se proposèrent, dans ce travail, aucun autre objet que celui de rechercher scientifiquement la longévité humaine.
La Statistique de Suède a été longtemps marquée au caractère de son origine académique; elle était plus savante qu'utile; elle s'est modifiée avantageusement pendant ces dernières années, et elle s'est appliquée à devenir économique. Le colonel Forsell, qui est un Statisticien distingué, a beaucoup contribué à ses progrès récents.
Dans un pays, où les hommes d'État et les savants parlent le français avec la pureté des écrivains du siècle de Louis XIV, il serait très-facile de faire, dans notre langue, un résumé de la Statistique suédoise, qui serait ainsi porté à la connaissance de l'Europe. Les résultats qu'on y trouverait seraient d'un grand intérêt, car aucun autre pays ne possède une si longue suite de faits numériques constatés. Nous engageons nos anciens amis de Stockholm, à presser M. Forsell de remplir cette tâche; elle ne peut être en de meilleures mains.
IV. — La Russie. On croit assez communément que le peuple entré le dernier dans les voies de la civilisation, doit être à tous égards en arrière de ceux qui l'ont devancé; et l'on suppose surtout qu'il leur est inférieur dans les connaissances nécessaires pour bien gouverner et administrer la société. Il faut pourtant convenir qu'il n'en est pas tout à fait ainsi de la Russie, et qu'elle peut le disputer, par plusieurs de ses institutions civiles, à quelques-unes des nations qui s'enorgueillissent d'être les héritières directes de la sagesse des Romains. La Statistique en porte un témoignage remarquable. Ses opérations datent, pour ainsi dire, de la fondation de l'Empire ou du moins de son organisation. Ce fut Pierre le Grand qui établit, en 1722, l'enregistrement des naissances, des mariages et des décès, et qui, l'année suivante, fit faire le premier recensement de la population, prescrivant qu'il fût renouvelé tous les vingt ans. En France, la première de ces pratiques était alors fort mal suivie, et la seconde était tombée en désuétude. Catherine II compléta la législation relative à l'enregistrement des actes civils ; elle
ordonna qu'il en serait fait un relevé annuel dont une copie serait déposée au Sénat et l'autre au Saint-Synode. Ces mesures ont toujours été exécutées depuis cette époque, en sorte que la Russie possède la Statistique des mouvements de sa population pendant un siècle révolu, période double de la France, et qui est quatorze fois celle de l'Angleterre. Il est fait deux copies de ce document : Tune comprend tous les mouvements, sans distinction de la communion des individus ; l'autre n'admet que ceux des habitants de la religion grecque. Celle-ci fut longtemps la seule rendue publique. Mais, dans ces derniers temps, la première a été communiquée à plusieurs savants. On apprend, par elle, qu'en 1842 il y eut en Russie :
2,205,4-22 naissances, 1,856,183 décès, 1,002,700 mariages.
Au total, plus de cinq millions d'actes civils, ou les trois cinquièmes de plus qu'en France ; et encore >manquait-il ceux de plusieurs provinces d'Asie. Le travail du recensement a vingt fois cette étendue, puisqu'il embrasse 60 millions d'habitants, dont plus de 50 ont été énumérés dans la dernière révision. Sans doute cette vaste opération est presque incompatible avec l'exactitude qu'on exige maintenant de la Statistique ; mais il y a tant de courage à exécuter une si grande entreprise, et il faut pour l'achever un si merveilleux concours de volonté, de persévérance et de capacité, qu'on ne doit trouver que des éloges pour une telle œuvre, et désirer qu'on fasse aussi bien dans des pays
ou les bornes de la population la rendraient vingt fois plus facile.
V. — L'Autriche. Il y a certainement des races d'hommes qui ont une aptitude spéciale pour les chiffres. Voyez la race allemande ! aussitôt qu'elle paraît sur la scène du monde., ses lois, qui sont les premiers documents statistiques du moyen âge, se remplissent de nombres et de proportions numériques dont les combinaisons forment un code pénal approprié à son état social (1). Plus tard, son génie se développe dans la race normande, qui cadastre et recense l'Angleterre, comme si le secours des sciences exactes lui avait été accordé. La Féodalité suspend l'exercice de ce don naturel, en morcelant, par fiefs, les territoires et les populations; mais, aussitôt que la puissance monarchique est parvenue à former, de tous ces lambeaux, des unités politiques, les Allemands recouvrent leurs anciennes inspirations et recommencent à chercher l'expression arithmétique des faits sociaux. Au milieu du dix-huitième siècle^ ilsfont une science usuelleet populaire de la Statistique de Louis XIV ; et ils croient l'avoir inventée, en la rendant utile et pour ainsi dire d'une pratique domestique. On sait que, sans examiner si l'antiquité n'avait pas fait de la Statistique pendant trois à quatre mille ans, un professeur de Gottingue s'imagina avoir découvert cette science parce qu'il lui avait assigné un nom. Nonseulement l'Allemagne le crut avec lui, mais la France ajouta foi à cette invention prétendue ; et Bachaumont l'annonça, en 1748, dans ses mémoires historiques. Il ra-
(1) Lois Salique, Ripuuire, Bourguignonne, Wisigothe.
conta même qu'elle possédait un secret merveilleux pour connaître jusqu'au nombre d'œufs produits annuellement dans un pays : froide plaisanterie qui ne fut pas perdue, et qui, soixante ans après, fut reproduite pour ridiculiser la Statistique impériale.
Que cette science nouvelle fût accueillie par un roi philosophe, comme Frédéric le Grand, qui ne reculait devant aucune innovation, on doit peu s'en étonner; mais le * souverain de l'Autriche, dont la domination continuait le Saint-Empire Romain, devait regarder, comme médiocrement orthodoxe, une science de libre examen. Cependant rintluence de l'origine nationale l'emporta; et, dès 1754, l'empereur François Ier prescrivit, par un décret, l'exécution de plusieurs opérations statistiques propres à faire connaître les populations des États héréditaires. Joseph II les étendit, en 1785 et 1787, à la Hongrie, où l'esprit de race et celui d'opposition arrêtèrent leurs applications. En 1804, des dispositions mieux concertées furent adoptées par la diète; et plus tard le prince de Metternich les a complétées comme l'expérience le faisait désirer. Sous l'autorité de ces actes du gouvernement, il est fait, chaque troisième année, un recensement général de la population des domaines de l'Autriche, par sexes, par classes, et par catégories d'âges. Les mouvements annuels sont relevés par le clergé, qui est chargé des fonctions de nos officiers civils; et des tables sont dressées par communes, par districts, par provinces, sous la surintendance des fonctionnaires publics. La surface du territoire a été déterminée savamment par les opérations géodésiques du corps des ingénieurs ; mais la Statistique agricole
reste entièrement à faire, et celle de l'industrie est à peine ébauchée.
VI. — La France est, de toutes les grandes puissances, celle dont la Statistique est la plus étendue, la plus avancée et la plus régulière ; mais elle possède sur le passé moins de chiffres que la plupart d'entre elles, ce qui s'explique par les vicissitudes que cette institution a subies.
Avant qu'aucun autre pays eût entrepris rien de semblable, la Statistique naquit, sous Louis XIV, de la pensée du grand roi, à l'époque où la France devint, par la gloire de ses armes, la supériorité de ses institutions et le génie de ses œuvres intellectuelles, le premier Empire du monde moderne. Les plus beaux noms de ce siècle immortel, ceuxde^Colbert etdeVauban, illustrèrent son berceau. Elle s'éclipsa pendant toutle siècle suivantet ne reparut que sous les auspices de PEmpereur, pour s'associer à ses victoires, en organisant ses conquêtes. Proscrite avec lui, elle ne trouva grâce, au bout de quatorze ans, que pendant le Ministère bien intentionné, mais éphémère (1), dont la chute fut le présage d'une grande catastrophe politique. Bientôt, en 1830, une nouvelle ère s'étant ouverte, il devint enfin possible à la Statistique de réaliser, sous un règne de paix et de prospérité, les projets conçus par Louis XIV, l'Assemblé nationale et Napoléon. L'institution de la Statistique générale du royaume fut rétablie, en 1831, par le Gouvernement, avec l'approbation des Chambres, et à la satisfaction de tous les esprits éclairés. Voici quelle fut l'occasion de cette résolution :
(l) Ministère Marlignac.
La Statistique ofïicielle de l'Angleterre venait de paraître, et son premier volume, qui avait] été traduit au département du Commerce avait excité beaucoup d'intérêt. Le Conseil des ministres, sur la proposition de M. Thiers, reconnut la nécessité de faire pour la France une publication semblable, et le projet en fut adopté unanimement. Comme on ne pouvait douter des difficultés de son exécution, qui avait déjà échoué trois fois, chaque membre du cabinet s'engagea à y concourir de tout son pouvoir ; engagement qui a été tenu fidèlement pendant une période de dix-sept ans, malgré les changements opérés parle temps dans les hommes et dans les choses. Ce service public fut confié à M. Moreau de Jonnès, qui était déjà chargé depuis six ans de la Statistique commerciale. Les Chambres, appréciant Futilité de cette entreprise pour leurs propres travaux comme pour ceux de l'administration, votèrent des fonds pour l'impression du premier volume ; et leur approbation se renouvela d'année en année, 18 fois. Jamais ouvrage de Statistique ne reçut une sanction légale aussi manifeste.
La décision du cabinet de 1831 porta non-seulement sur l'institution de la Statistique générale de la France, mais encore sur sa centralisation au Ministère du commerce, qui fut chargé de l'exécution de toutes ses parties. Cette disposition était conforme à ce qui a lieu en Angleterre, où le département de la Statistique est, depuis sa création en 1831, l'une des attributions du Bureau du commerce i Elle rétablissait ce qui avait été statué en France lorsque, en 1828, le Ministère du commerce fut réorganisé par le cabinet Martignac. La Statistique générale forma l'une de ses divisions. Le choix de ce dépar-
tement était justifié d'ailleurs par sa spécialité; car il est chargé de l'examen des questions économiques que la Statistique seule permet de résoudre, et de plus il réunit dans ses attributions l'agriculture, l'industrie, le commerce intérieur et extérieur, c'est-à-dire les parties de la Statistique générale les plus étendues et les plus difficiles à explorer.
Quant à la centralisation de la Statistique dans un département unique, personne alors ne crût qu'on pût mettre en doute son utilité, qui fut reconnue par toute l'Europe. Il fut entendu implicitement que chacun des ministères continuerait à faire des travaux statistiques spéciaux pour le service de son administration ; et nul n'imagina qu'il fut nécessaire ou même qu'il fût possible d'instituer autant de Statistiques qu'il y avait de départements ministériels. Un tel projet aurait paru d'autant plus impraticable, qu'il était fort incertain qu'on pût, au lieu d'une dizaine de Statistiques, en exécuter seulement une seule ; et il était bien permis d'en douter, puisque déjà trois fois cette entreprise avait avorté, malgré la puissance énergique des souverains qui l'avaient prescrite.
Cette fois la Statistique générale eut plus de bonheur ; et, protégée par la tranquillité publique, par la diffusion des connaissances nécessaires à ses cent mille collaborateurs, par la centralisation administrative, par l'opinion générale de son éminente utilité, par l'heureuse rencontre de quelques esprits supérieurs et bienveillants qui lui accordèrent leur assistance, elle poursuivit le cours de ses travaux pendant vingt ans, malgré les nombreuses difficultés des choses et les obstacles que quelques hommes malfai-
sants jetèrent sur sa route. Voici ses publications par ordre de dates,
1° Documents statistiques sur la France, contenant le programme de la collection et un spécimen. 1835. Un volume grand in-4° de 236 pages. Il s'y trouve une série de tableaux sur les finances, ayant un grand intérêt historique.
2° Territoire et Population. 1837. Un volume de 544 pages, contenant une description de l'état physique du territoire, la collection des dénombrements de la France et celle des mouvements de la population des départements et des villes. Aucun autre pays ne possède sur cette matière une série de documents aussi étendus et aussi riches en détails d'une authenticité parfaite.
3° Commerce extérieur. 1838. Un volume de 560 pages. Il expose en deux parties le tableau du Commerce de la France avec chacune des puissances des deux hémisphères, et l'histoire commerciale, en chiffres, de chacune des marchandises importées ou exportées. Ce travail remonte à 4815, et contient des données inédites sur les époques antérieures à la Révolution.
4° Statistique de V Agriculture de la France. 1840, 1841 et 1842. 4 volumes de 1500 pages. C'est le plus grand travail de Statistique, agricole et économique, qui ait été entrepris et achevé. Il fut examiné, en Angleterre, par le conseil des ministres, qui en adoptèrent le type, avec la résolution de faire exécuter un travail semblable pour la Grande-Bretagne. Il a exigé six années et le concours de tous les administrateurs des départements au nombre de plus de cent mille.
5° Administration publique. 1843 et 1 8-4-4 . 2 volumes de 480 et 470 pages, contenant la Statistique des établissements de bienfaisance et celle des établissements de répression ; savoir : 1° Les enfants-trouvés, les hôpitaux et hospices, les aliénés, les bureaux de bienfaisance et les Monts-de-Piété; — % Les prisons départementales, les maisons de correction, les dépôts de mendicité, les maisons centrales de détention et les bagnes.
6° Statistique de V Industrie. 1846 à 1850. 4 volumes de 1500 pages, contenant : La Statistique des Manufactures et Exploitations. Ce travail qui fut projeté en 1788, 4 810 et 1828, mais qui faillit chaque fois dans son exécution, expose, par Établissements , quelle est la production industrielle de la France, en quantités et en valeurs, par localités et par nature de produits.
VII. — Les États-Unis présentent dans leur histoire un phénomène qui n'a pas d'autre exemple ; c'est celui d'un peuple qui institue la Statistique de son pays, le jour même où il fonde son état social, et qui règle, dans le même acte, le recensement de ses citoyens, leurs droits civils et politiques et les futures destinées de la Patrie. La Charte constitutionnelle du 17 septembre 1787 prescrit, article 1er, section 2, qu'un dénombrement général des habitants sera fait trois ans après la première réunion du Congrès, et ensuite de dix ans en dix ans. Une loi spéciale prononce une amende de cent francs contre celui qui ne remettrait pas à l'époque fixée la liste des personnes composant sa famille, avec l'indication de leurs sexe, couleur âge et condition. Copie de cette liste doit être affichée pour recevoir toute publicité. Les inexactitudes, ou seu-
lement l'exécution tardive des relevés, constituent, de la part des agents du recensement, des délits punis de 1 ,000 fr . d'amende. On voit que la Statistique était prise au sérieux, il y a déjà soixante-dix ans, chez un peuple qui, tout jaloux qu'il est de ses libertés, n'hésite pas à punir, comme une infraction coupable, ce qu'on regarde ailleurs comme des actes sans conséquence, ou même comme de futiles contraventions. C'est aux États-Unis un devoir civique dont l'importance parut si grande au Congrès présidé par Washington, et où siégeaient Madison, Livingston et Franklin, qu'il prononça des peines contre l'habitant ou le magistrat qui le négligerait.
Les recensements généraux des États-Unis ont été exécutés, quelles que fussent les occurrences publiques, en .1790, 1800, 1820, 1830, 1840 et 1850. Ils sont faits maintenant par sexes, par catégories d'âges, par conditions civiles; et l'on y tient compte des aveugles, des sourds et muets et des aliénés. La Statistique des grandes villes reçoit des développements considérables. Si l'on en excepte la France, l'Angleterre, l'Autriche et la Russie, aucun État de l'Europe ne possède une population aussi grande que celle de l'Union américaine, qui s'élève maintenant à plus de 23 millions. Ce nombre considérable ajoute d'autant plus aux difficultés des opérations statistiques, que les habitants sont répandus sur une surface immense, presque sans bornes, et que dans beaucoup d'endroits le pays est encore à l'état sauvage.
VIII. — Les pays que nous venons d'énumérer ayant un vaste territoire et une population qui varie de 15 millions jusqu'au quadruple, cette double extension oppose aux
opérations de leur Statistique de nombreux et puissants obstacles. Et cependant, c'est là précisément que ces opérations sont faites avec habileté et persévérance, tandis que, dans une grande partie des Etats secondaires, elles sont réduites à de faibles ébauches quoiqu'elles n'exigent guère plus d'étendue que la tâche remplie par chacun de nos quatre-vingt-six préfets. Quelques efforts fructueux ont pourtant été tentés pendant ces dernières années, et Ton doit espérer que la vieille tradition de cacher les chiffres comme des secrets d'État, ne prévaudra pas sur l'utilité qu'on retire déjà de ces premières investigations. La plupart des souverains de l'Allemagne font exécuter des recensements triennaux très-détaillés et dignes d'éloges. Ceux de la Bavière, du Hanovre et de la Saxe sont fort remarquables; mais dans le Wurtemberg on déduit la population du calcul trompeur donné par l'excédant des naissances annuelles. Le Danemark et le Portugal sont moins avancés encore leur cadastre n'a point été entrepris, et même leur dénombrement n'a pas été fait depuis très-longtemps. 11 en est encore un très-méritoire, puisqu'il comprend 4 millions d'habitants, c'est celui du Piémont ; il offre un bel exemple aux autres puissances de l'Italie.
IX. — L'Espagne, dont la population n'a point été recensée depuis un demi-siècle, ni les terres cadastrées depuis cent ans, s'est émue à l'aspect des progrès de l'Europe. En 4841, le Régent prescrivit que la Statistique de l'Espagne serait préparée immédiatement ; et il institua, à cet effet, une commission spéciale sous la présidence de M. Madoz, député aux Cortès, et l'un des publicistes les plus savants de son pays. Deux jeunes gens distingués fu-
rent envoyés'en France par ordre du gouvernement ; et sur la demande faite au Ministre de l'agriculture et du commerce, par M. Martinez de la Rosa, alors ambassadeur d'Espagne, ils furent attachés au Bureau de la Statistique générale de France, pour se former à la pratique du service auquel ils étaient destinés dans Pexploration de leur pays. Dans un rapport du Ministre de l'intérieur, adressé au Régent à ce sujet, il est déclaré que les connaissances statistiques sont la base de toute administration juste et paternelle, et que, sans elles, il est impossible de réaliser les améliorations nécessaires à la prospérité du pays. On ne peut assez regretter que des dispositions aussi favorables soient demeurées sans efficacité, et que les violentes agitations de l'Espagne aient toujours fait ajourner, depuis un demi-siècle, Fœuvre importante de la Statistique de ce beau pays.
X. — La Belgique est, de tous les pays de l'Europe, celui qui, depuis dix ans, a fait, en Statistique, les plus grands progrès. Ses recensements sont bien préparés et bien exécutés ; les mouvements de la population paraissent tenus et relevés avec beaucoup de soin. Elle a publié un rapport officiel sur la situation du pays, et l'a composé de documents statistiques qui en font un monument digne de rester dans l'histoire économique .de notre siècle. La commission qui a dirigé ces travaux est présidée par M. Quetelet ; leur exécution a été confiée à M. Heuschling, statisticien infatigable et d'un grand mérite. Un savant ingénieur, M. Visschers, a fourni d'excellents mémoires sur la population ; sujet important, qui, dans un pays voisin de la Belgique, est un thème de déraison.
En résumé, la Statistique, Tune des sciences qui, de nos jours se sont le plus étendues et perfectionnées, a fait, pendant ces vingt dernières années, de grands et utiles progrès. Elle est devenue populaire en Angleterre et en France, classique et officielle en Allemagne, administrative dans tous les pays policés. Tout permet d'augurer qu'elle continuera d'accroître et de féconder son riche domaine. Toutefois, il ne faut pas s'y tromper, son avenir est lié intimement aux destinées paisibles des peuples. Les troubles civils, la guerre avec ses terribles nécessités, les révolutions toujours prêtes à tout détruire, mettent un terme fatal à ses opérations ; et dès lors le faux système des inductions, le hasard, l'arbitraire, remplacent, comme ils l'ont fait pendant si longtemps, le gouvernement rationnel des nombres. En confessant cette triste vérité, il faut dire, cependant, que l'utilité de la Statistique peut se prolonger au delà de ses travaux, et que, longtemps encore après qu'elle aurait été détruite, on pourrait se servir de ses œuvres. L'expérience prouve, en effet, que, malgré leur mouvement perpétuel, les choses ne sont point altérées par le temps, dans leurs nombres élémentaires, aussi profondément, du moins, qu'on l'imagine, en observant les vicissitudes de chaque jour ; et la plupart des travaux statistiques donnent encore plusieurs années après leur exécution, des approximations suffisantes, pour la pratique des affaires. Ces travaux auraient, de plus, l'avantage qu'au retour de la paix, ils fourniraient des types, des points de départ, des termes de comparaison, des enseignements clairs et précis sur le passé de chaque sujet économique, tandis que nous avons été privés de tous ces secours, quand,
il y a vingt-cinq ans, nous avons commencé nos investigations.
Mais combien ne vaudrait-il pas mieux que la Statistique continuât ses opérations dans les deux hémisphères, sous la protection tutélaire de la paix ! Alors elle se naturaliserait dans les pays, qui lui sont restés étrangers, malgré les sympathies que lui témoignent leurs plus grands citoyens et leurs savants les plus illustres; elle étendrait et multiplierait ses travaux, dans les contrées, qui n'ont encore osé entreprendre qu'un petit nombre des plus faciles. Enfin, dans les États, où elle a fait le plus de progrès, elle compléterait ses opérations et les améliorerait en les réitérant; car, il faut bien se le persuader, lorsqu'on doit exécuter des investigations, qui n'ont jamais été faites, et lorsque cette tâche doit embrasser, comme en France, un grand territoire et une immense population, on ne peut se flatter raisonnablement d'atteindre, dans un premier essai, le degré de perfection, auquel il est permis de s'arrêter.
L'Institution générale de la Statistique officielle assurerait d'importants avantages à la Société européenne et aux États qui la composent. En faisant connaître la production naturelle et manufacturière de chaque pays, elle préparerait les transactions commerciales, elle les dirigerait et les agrandirait. En montrant par des nombres les heureux effets de telle et telle mesure d'économie politique, elle enseignerait aux Pouvoirs publics, quelle supériorité il est possible d'acquérir, par la prompte imitation des peuples les plus avancés en agriculture, en industrie et même dans la pratique perfectionnée des arts et métiers. En recueillant des termes numériques qui permet-
tent de comparer entre elles, dans les moindres détails, les diverses contrées de l'Europe, elle dissiperait une multitude de préjugés et de préventions ; et l'exemple des succès, qu'obtiennent à force de persévérance quelques peuples assez peu favorisés, convaincrait peut-être les autres, de l'inanité des vanités nationales qui persuadent à chacun qu'il est le prototype de l'intelligence humaine.
L'usage constant, régulier et général de la Statistique, dans les affaires intérieures de chaque pays, serait, s'il se peut, encore plus fructueux que dans les relations internationales. Le cadastre, exécuté partout, rectifierait l'impôt, et le rendrait strictement proportionnel au revenu ; il n'y aurait nulle part de propriétaire qui en paierait le cinquième, tandis que d'autres sont seulement taxés au douzième. Le recensement distrairait exactement la population flottante de la population sédentaire ; et les contributions ne seraient partagées, en aucun lieu, entre des habitants réels et des habitants fictifs. D'autres opérations variées établiraient par des nombres certains une juste proportionnalité : — entre les levées militaires et les jeunes gens de chaque localité, ayant atteint l'âge légal, — entre les charges de la société et la richesse, entre le travail et les salaires, — entre les services et les récompenses, etc.
Pour régler, en chaque chose, cette proportionnalité, qui est la base de toute société moderne bien organisée, et quelle que soit, d'ailleurs, la forme de son gouvernement, il faut évidemment mesurer, par le calcul, ce qui doit être partagé, rechercher ensuite le nombre des copartageants, et enfin déterminer la quote-part revenant à la charge ou au profit de chacun d'eux. La Statistique
prépare et exécute ces opérations ; elle en met les résultats en lumière, et fait briller leur vérité aux yeux de tous. Supprimez-la, et aussitôt l'ignorance des éléments de l'Economie sociale fera rétrograder la civilisation vers les confins de la barbarie. Le recrutement cessera d'être soumis à la loi des âges et à la proportionnalité des tirages ; il se fera au hasard et avec violence comme la presse des matelots anglais, ou bien en masse, comme au temps de la république, ou par subornation et à prix d'argent, comme dans l'ancienne monarchie. — Les impôts délivrés des règles du cadastre et des recensements frapperont à l'aveugle; mais ils n'atteindront, comme les avanies des Pachas turcs, que les riches qui seront à leur portée, et qui paieront pour les autres. — Les fonctions publiques, au lieu d'émaner de l'urne électorale, deviendront, comme autrefois, un apanage de la naissance ou de la faveur.
Dans le silence des chiffres statistiques, l'autorité ignorera qu'il y a :
Des villes où les hospices d'orphelins perdent aujourd'hui, comme pendant le dix-huitième^ siècle, deux nouveaux-nés sur cinq ;
Des prisons où la moitié des décès se forme des détenus entrés dans l'année ;
Des communes rurales où la mortalité est comme dans les Marais Pontins, d'un habitant sur seize ;
Des droits de douanes, qui prélèvent, comme au temps des Valois, 400 pour 100 de la valeur des objets de consommation importés;
Des octrois, qui, comme les péages féodaux, font
payer 30 francs d'entrée pour un bœuf qui en vaut 200, ce qui enchérit la viande d'un 6e;
Un département où Ton compte, comme dans la Calabre, Al homicides sur 2-20,000 habitants, ou 13 fois la proportion commune à toute la France.
Dans chacune de ces éventualités, la Statistique, dont le ministère est d'en révéler la perpétration, fournit à l'administration publique l'occasion de manifester ses talents et sa bienfaisance. Mais parfois il lui appartient de faire plus et mieux encore, en dirigeant, par ses chiffres, les graves résolutions qui changent, pour les rendre meilleurs, les destins des nations. C'est elle qui a convaincu l'Angleterre que son Parlement, dont beaucoup de membres étaient nommés par une douzaine d'électeurs, au lieu de plusieurs milliers, devait être complètement réformé. C'est elle encore qui, montrant au même pays que, par l'effet de ses lois sur les céréales, il payait le blé 72 pour 100 plus cher qu'en France, et 133 de plus qu'en Allemagne, l'a déterminé à abolir le monopole dont l'aristocratie anglaise tirait un revenu annuel d'un milliard.
La Statistique, qui prend une part importante à ces grands événements, descend volontiers de leur hauteur, pour exercer son utile influence dans les plus basses régions de la société, celles où le bien ne peut être fait que par les soins vigilants d'une police sévère. L'exemple que nous allons rapporter, en terminant ces aperçus, prouvera quels avantages on peut obtenir des recherches statistiques, même en les appliquant aux objets les plus immondes.
La ville de Liverpool, parvenue, en 1838, à la plus
éminente prospérité, comme place de commerce, port maritime et cité manufacturière, reconnut qu'avec sa richesse et la population exubérante qu'elle attirait, il s'était introduit une terrible démoralisation. Ses magistrats résolurent d'en constater toute l'étendue, au moyen d'une exploration statistique, conduite avec habileté et qui fît pénétrer la lumière jusque dans les recès du vice les plus profonds. Il fut établi officiellement que, sur 286,000 habitants, il y avait eu, dans le cours de l'année, 17,404- crimes ou délits de toute espèce, c'est-à-dire un sur 16. Le nombre des maisons de débauche était de 949; elles étaient habitées par 1,902 prostituées, dont 1,176 avaient été arrêtées dans l'année, sous la prévention de vol. Il y avait 105 maisons de recéleurs notoires, servant à 2,611 voleurs, dont 1,480 vivaient entièrement de ce métier, 916 y joignaient une autre profession, et 216 leur étaient seulement associés. Cette effrayante Statistique, que nous abrégeons, quoiqu'on puisse en tirer un curieux chapitre sur la dégradation de l'homme dans quelques sociétés civilisées, devint la base des mesures répressives des magistrats. Il y eut dans l'année deux condamnations à mort, 72 à la déportation, 200 à l'emprisonnement. Par suite des dispositions prises pour déraciner cette perversité, 69 voleurs reconnus s'amendèrent, et 1,553 disparurent, abandonnant une ville dont la policé était désormais trop bien faite, pour leur laisser aucune sécurité.
Un travail analogue est entrepris maintenant, en Angleterre, par la Statistique, non plus pour épurer les populations des villes, mais bien pour assainir les villes elleslriêmes> en éloignant les caiiseë d'insalubrité, au moyen
du concours de toutes les puissances de la civilisation, En scrutant ainsi l'organisation sociale des peuples, la Statistique parvient de nos jours à en découvrir les vices secrets. Elle les révèle à la Science et au Pouvoir, qui, de concert, y remédient, en prenant pour guide ses salutaires indications.
On racontait jadis, dans l'ingénieuse Italie, que la lance d'or d'Argail avait le pouvoir bienfaisant de guérir les blessures qu'elle avait faites. Dans le monde des réalités, la Statistique est plus merveilleuse encore ; car il lui suffit de quelques caractères arabes pour instruire un bon gouvernement, des maux publics, et pour en faire opérer soudainement la guérison.