‹ Éléments de statistique; principes généraux de cette science, sa classification, sa méthode, ses opérations, ses divers degrès de certitude, ses erreurs et ses progrès; avec son application à la constatation des faits naturels, sociaux et politiques, historiques et contemporainsChapitre 9 sur 72 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Les erreurs imputées à la Statistique, lui sont reprochées avec plus ou moins de fondement. Il y en a dont elle est réellement coupable; d'autres qu'il n'est pas en son pouvoir d'éviter ; et d'autres encore, qui lui sont attribuées injustement.

I. — Parmi les erreurs les plus graves, la plus commune provient d'une idée systématique, qui porte à croire qu'on peut façonner la vérité suivant son désir, et qu'il est loisible de lui donner telle proportion que l'on veut. Ainsi un fait numérique étant établi, on suppose qu'on peut le généraliser, et conclure, comme Chaptal, du cadastre de 6 millions d'hectares, celui de 53 millions; — ou bien, qu'en condensant une multitude de Faits statistiques, on peut les réduire à un seul, comme la moyenne des Tables de mortalité, qui déduit de 600,000 vies humaines infiniment variées, le terme d'une vie unique. Que cette méthode, qui s'enveloppe de fastueux calculs, s'exerce dans un sens ou dans un autre, et qu'elle prétende atteindre l'inconnu en agrandissant un nombre par des multiplications, ou en réunissant, par d'immenses additions, des termes multi-

pliés, elle ne change en rien son caractère conjectural, et elle doit être condamnée, comme étant dangereuse pour la vérité.

Sans cloute, quand il s'agit d'une époque reculée dont on peut éclairer les ténèbres au moyen de quelques chiffres historiques, il serait trop rigoureux de repousser des déductions faites avec réserve par un esprit judicieux. Personne n'ignore qu'une antique inscription à demi effacée peut être restaurée par d'habiles conjectures, et que parfois on parvient ainsi à enrichir la science de faits nou* veaux. Il faut convenir que la Statistique peut faire d'utiles acquisitions, par le même moyen appliqués l'histoire avec une sage circonspection. Mais, dans les travaux dont les matériaux sont contemporains, il faut s'abstenir de cette méthode, qui est sujette à erreur, et qui, consacrant des traditions crédules, leur donne la place de chiffres vrais, qu'on ne recherche plus parce qu'on croit n'en pas avoir besoin.

Ce sont les nombres provenant de cette origine, qui répandent le plus d'erreurs. Ils sont souvent jetés dans une discussion pour servir à ses besoins ; et il n'est pas jusqu'aux hommes supérieurs qui ne se laissent entraîner, parfois, à les employer comme des arguments. Une hypothèse ingénieuse est un plaisir qu'on se croit permis, quand elle s'appuie sur des chiffres, qui cachent, sous les formules de la science, l'aspect malséant d'une conjecture téméraire. Les exemples se pressent en foule pour le montrer. On apprend que, dans une fabrique, la valeur du coton en laine, qu'on y emploie, est largement quintuplée par le travail. On recherche à l'instant quelle est l'importation

totale du coton ; et l'on en conclut que l'industrie qu'elle alimente dépasse la valeur de 800 millions. N'est-il pas évident qu'opérer ainsi c'est ériger, sur une très-petite base, l'édifice d'une immense industrie. — La production de la pomme de terre n'avait encore été l'objet d'aucunes recherches statistiques, de la part de l'autorité, lorsqu'un savant statisticien en assigna la quantité, il y a peu d'années, avec une grande précision. On s'efforça inutilement de savoir comment il s'était procuré ce nombre. Mais, lors de l'enquête générale dont la Statistique agricole fut l'occasion, on trouva que la commune de ce savant rapportait précisément 6,000 hectolitres de pommes de terre, qui, multipliés par le nombre des communes du royaume, donnaient pour total les 222 millions qu'il avait assignés à la production de la France entière. Ainsi, il était arrivé à ce total, en mesurant par la fécondité des terres de son village, celle de nos 37,000 communes. On ne pouvait mieux calculer, mais ce résultat était de 100 pour 100 au delà de la vérité.

C'est surtout la consommation qui sert de base à ces supputations fallacieuses. On recherche dans une localité quelconque, la quantité de tel ou tel comestible nécessaire aux besoins des habitants; puis on généralise le chiffre qui la représente ; on l'étend à la population tout entière, et l'on pose en fait ce résultat hypothétique, comme donnant la consommation totale du pays. Cette induction ne peut conduire qu'à Terreur, attendu que la quantité qu'on prend pour base, est si minime, relativement à la masse qu'on doit en faire sortir, que l'atténuation ou l'exagération la plus légère devient, en lin de compte, très-considérable.

Par exemple, un quart de livre de pain, en plus ou en moins, dans la ration journalière qu'on fixe pour chaque habitant de la France, fait, par an, une différence de 7 millions et demi de kilogrammes. Au commencement du dix-huitième siècle, Vauban admettait comme indubitable, que chaque personne consommait annuellement 3 setiers de grains, qui font 4 hect. 68. C'était 60 pour 100 au delà du terme vrai. Aussi, par suite d'une grande exagération, ne portait-il qu'à 876 habitants la population qui pouvait être alimentée par les cultures en céréales de chaque lieue

carrée du territoire. On en tire maintenant la nourriture de 1332. C'est moitié en sus.

Une autre source d'erreurs statistiques fort abondante existait autrefois, mais se trouve aujourd'hui tarie par une méthode de travail tout à fait différente. Quand le Gouvernement avait besoin d'une exploration numérique, il en demandait les chiffres aux Préfets, sans entrer dans les difficultés qu'il devait y avoir à se les procurer. Ces demandes étant presque toujours accompagnées d'injonctions de hâter le travail, les départements ne pouvaient y répondre que par l'envoi d'estimations en masse, faites d'après des notions préconçues. Mais on a repoussé, de notre temps, ce système défectueux, et toutes les grandes investigations faites maintenant sont exécutées à loisir en remontant aux premiers éléments des choses, et en faisant certifier aux fonctionnaires qui fournissent des matériaux, les chiffres dont ils sont formés, et la manière dont ils ont été recueillis.

Avant que Louis XIV naturalisât en France la Statistique, par les recherches numériques qu'il prescrivit aux

Intendants des provinces, on avait les plus étranges notions sur des matières qu'il ne semblait cependant pas possible d'ignorer. Dans un ouvrage publié en 4581, et dont la dernière édition est dédiée à Henri IV, Fromenteau attribue au royaume une surface de 40,000 lieues carrées, c'est-à-dire double de son étendue réelle à cette époque; et il lui donne 132,000 paroisses ou presque le quintuple du nombre de celles qui existaient effectivement. Quelques années après, Sully, en revisant ces données qui passaient pour officielles depuis le temps des Valois, réduisit les paroisses à 40,000, ce qui, tout d'un coup, en supprimait 92,000 ou les deux tiers; et, cependant, il y avait encore, malgré cette énorme correction, une exagération d'environ 30 pour 100.

Quelque extravagantes que fussent les idées de Fromenteau, elles étaient encore bien moins déraisonnables que celles d'un Économiste du xve siècle, qui occupait un rang illustre parmi les souverains du temps. C'était le duc de Bourgogne, Philippe le Bon. Un religieux de Saint-Denis, qui, en 1404, a écrit les annales du règne de Charles VII, nous apprend que ce prince, touché de l'état déplorable des finances de la France, conçut un projet pour les rétablir. Dans ce travail, exécuté sans doute d'après des documents et des opinions qui passaient alors pour incontestables, il calcula que le royaume contenait 1,700,000 villes, bourgs et villages. Otons-en 700,000, disait-il, qui ont été ruinés par nos guerres, il en reste encore un million ; imposez-les seulement à 20 écus, par an, chacun; cela fera 20 millions d'écus. Toutes dépenses faites, il doit rester 3 millions d'écus, qui entreront dans les coffres du roi.

Ces chiffres sont fortcurieux, d'abord par leur date, qui remonte à 452 ans, puis par leur auteur qui passait pour un prince d'un grand mérite et le meilleur de son temps, et enfin parce qu'ils ne sont pas tous aussi fabuleux que la donnée exagérée qui leur sert de base. D'après cette donnée, la France du quinzième siècle, qui n'avait que 15,000 lieues carrées, c'est-à-dire une étendue presque moindre de moitié que la France actuelle, aurait eu néanmoins 43 fois autant de paroisses ou communes; il y en aurait eu une douzaine par lieue carrée, et chacune n'aurait possédé qu'un territoire de 160 hectares. Il est vrai que ce nombre prodigieux aurait été réduit de 41 pour 100 par les dévastations de la guerre.

Il ne faut pas croire que le rêve d'une ancienne prospérité, qui aurait multiplié si étrangement les lieux habités, soit une vision qu'ait eue seul le duc de Bourgogne. On voit, dans la Satyre Ménippée, que ce nombre de 1,700,000 clochers est précisément celui sur lequel s'appuyaient les auteurs, en 1593, sous le règne de Henri IV. Ainsi, cette folle tradition était encore en vogue au bout de deux siècles, et même accueillie par des hommes instruits.

En repoussant les nombres absolus du mémoire statistique de Philippe le Bon, si l'on en accepte les proportions, on y trouve deux faits historiques remarquables. L'un est l'effroyable situation de la France, qui, au témoignage de ce prince contemporain, avait perdu près de la moitié de ses villes et villages, pendant le règne de Charles VI. L'autre, nettement exprimé, montre ce qu'étaient alors le gouvernement et l'administration, en nous affirmant que sur 20 millions d'écus prélevés par l'impôt sur le peuple,

le trésor ne pouvait pas prétendre à en recevoir plus de 3 millions ou 15 pour 400. Chaque écu reçu pour lès dépenses publiques en coûtait 7 aux contribuables , et il en restait 6 aux Juifs, qui étaient les financiers de cette époque, aux gouverneurs de provinces et aux autres officiers du roi ou aux seigneurs féodaux. Il est digne d'intérêt de savoir ce qu'on croyait pouvoir obtenir par l'impôt, dans un pays où, sur deux villes, une avait été mise à sac. Le duc de Nevers comptait, en 1577, qu'il y avait, en France, trois millions de foyers ou familles, faisant, à quatre et demi chacune, environ 13,500,000 habitants, réduits à 12 millions par la noblesse et le clergé. L'impôt proposé montait à 6,000,000 de marcs d'argent, valant alors chacun 10 francs, et aujourd'hui 54 ; ce qui élève la somme totale à 324 millions de notre monnaie actuelle. C'était 27 francs par personne, non compris les dîmes ecclésiastique et seigneuriale, et les autres taxes ou perceptions. La profonde misère de ce temps devait donc payer plus que la prospérité d'aujourd'hui.

En Angleterre, les illusions sur le nombre des communes n'ont pas été tout à fait aussi grandes qu'en France; mais elles ont été encore plus opiniâtres, et elles se sont prolongées jusqu'à nos jours. Le roi Édouard III ayant obtenu du Parlement, en 1340, un subside de 50,000 livres sterling, il fut calculé, par les Statisticiens de cette époque, que la répartition de cette somme ferait lever, en moyenne, 1 liv. st. 2 sh. 4 d. par paroisse. Mais il se trouva qu'attendu le moindre nombre des communes, il dut être payé par chacune 5 1. st. 16 sh. ; en sorte qu'au lieu de 45,000, il n'y en avait que 9,000 ou le cinquième

seulement. L'exagération était de 36,000 villes ou villages. Un siècle et demi après, on avait oublié cette rectification. En 1527, un savant de ce temps présenta au roi Henri VIIT un Traité où il affirmait qu'il y avait 52,000 paroisses dans le royaume. Cambden a montré dans ses recherches qu'il y en avait seulement 9,999. Ainsi, l'on persistait à trouver cinq communes où il y en avait une seule. On ne saurait s'étonner de ce que, sous les Plantagenets et les Tudors, l'Angleterre eût d'aussi mauvais Statisticiens que la France sous Charles IX. Mais il est prodigieux de retrouver la même erreur, tout aussi grande, de nos jours, sous le règne de Georges III. Hume rapporte qu'en 1775, la Chambre des communes ayant taxé chaque paroisse à 22 shillings, elle supposa que la somme totale de l'impôt s'élèverait à 50,000 livres sterling. On fut fort surpris, ajoute l'habile historien, quand on reconnut qu'on s'était trompé des quatre cinquièmes (1).

Tel était l'état des plus hautes régions du monde politique, quand la Statistique s'y introduisit pour dissiper les erreurs qui depuis des siècles s'y perpétuaient. Grâce à ses travaux, le Pouvoir ne tombe plus de nos jours dans de pareilles méprises, et l'on sait maintenant au juste une multitude de choses dont on n'avait, il y a soixante ans, que de fausses notions. Pour étendre ces connaissances usuelles, il faut non-seulement populariser la Statistique par son enseignement et ses applications, mais encore la recommander à l'estime publique par sa bonne exécution et par un soin particulier à la préserver des défectuosités qui

(i) Hume, t. II, p. 401.

trop souvent diminuent la confiance qu'elle doit inspirer.

Dans les sciences qui se servent du langage des chiffres, et spécialement dans la Statistique, il est fort difficile de se défendre contre deux sortes d'erreurs très-fâcheuses : les erreurs de calcul et les fautes d'impression.

Les premières résultent de diverses causes, telles que l'inexpérience des calculateurs, leurs distractions, leur mauvaise santé, l'incertitude de leur sort ou les violentes distractions causées par les événements publics. De pareils effets peuvent être produits par des habitudes vicieuses de travail, comme de copier ou collationner les tableaux par colonnes, au lieu de suivre les lignes horizontales, seul moyen qui permette de suivre les corrélations des chiffres. Il y a encore des sources d'erreurs : dans l'extrême étendue des additions, qu'il faut, pour les bien faire, couper par séries; — dans le défaut de moyen de contrôle, qui rend nécessaire de réitérer plusieurs fois les opérations; — dans les méprises graves qui sont faites bien souvent en enregistrant les corrections ; — dans la confiance qu'on accorde à tort aux supputations des documents servant de matériaux, et qui doivent être vérifiés sans aucune exception; — dans l'assemblage d'unités qui ne sont pas spécifiquement les mêmes, comme l'addition d'enfants mortnés avec des enfants nés vivants, ou dans les décès des étrangers ajoutés à ceux de la population sédentaire ; — et surtout dans les intercalations complétives qui nécessitent des remaniements dans les nombres déjà inscrits, et qui changent tous les calculs. Ainsi, à l'instant où l'on termine un grand travail dont toutes les supputations s'enchaînent, il survient un fait numérique nouveau dont les

chiffres étaient réclamés depuis plusieurs années, et auxquels on avait été forcé de renoncer. Il faut l'insérer à sa place, et changer tous les totaux qu'on avait faits en son absence. Il faut, de plus, changer tous les rapports proportionnels qui en ressortaient. C'est une occurrence qui peut se répéter plusieurs fois, et lasser la patience la plus philosophique.

Du moins peut-on, à force de travail, réussir à écarter les erreurs qui ont cette origine ; mais celles qui surviennent lors de l'impression, sont souvent au-dessus de tout pouvoir. On sait qu'il y en a dans les tables de logarithmes, même dans la Mécanique céleste ; et qu'aucune œuvre de chiffres ne peut s'en défendre complètement. En triplant, en quintuplant la lecture des épreuves, opération fastidieuse au plus haut degré, quand elle s'étend à plusieurs millions de chiffres, on peut espérer réduire les fautes typographiques à un petit nombre.

Mais il n'y a point de dispositions dont on puisse se prévaloir, pour éviter les effets d'un accident qui arrive dans les imprimeries au moment du tirage, et qu'on découvre trop tard pour y remédier. C'est la chute de quelque chiffre qui se détache de la forme et change la valeur des nombres. Nous avons sous les yeux un tableau où trois chiffres tombés causent une erreur d'autant de millions, et gâtent toute l'économie des supputations. Il est juste de remarquer que ce désastre n'est pas du fait de l'Imprimerie impériale, qui apporte les plus grands soins pour prévenir ces accidents fâcheux.

Lorsqu'il s'agit de documents importants, on pourrait se prémunir contre la chute du caractère numérique, en re-

courant à l'opération du cliché ; mais ce serait un accroissement de dépenses, qui, dans l'état actuel des choses, est impossible.

En examinant, avec attention, les erreurs de la Statistique actuelle, et en les comparant à celles commises communément, il y a seulement trente à quarante ans, on reconnaît combien les progrès de la science sont grands et heureux, et combien il faut attendre de succès, dans un avenir peu éloigné, des efforts habiles et fructueux des premières nations de l'Europe, pour rendre la Statistique digne de notre siècle.

II. — Par une complication de circonstances assez peu connues, il arrive, parfois, à la Statistique d'être obligée de propager volontairement des erreurs, en reproduisant des travaux numériques, qu'il n'est pas en son pouvoir de rendre plus parfaits. Tout ce qu'elle peut faire, c'est d'en donner avis, mais la vérité n'y gagne que bien peu ; car, chacun continue de prendre des chiffres partiels pour des chiffres d'ensemble, et des nombres de convention pour des nombres vrais. Ainsi, l'on dit sans hésitation : Le prix du froment fut, l'année dernière, de 22 francs l'hectolitre dans tout l'Empire; — le commerce général de la France s'éleva, en 4844, à 2,340,000,000 de francs, et celui de l'Angleterre valut, en 1842, 4,475,000,000, etc., etc.

Il faut bien se garder d'accepter ces nombres comme les termes exacts des choses ; ils sont tantôt en deçà et tantôt au delà du vrai, dont ils demeurent toujours fort éloignés. On peut objecter, sans doute, qu'ils ne sont pas spécifiquement faux, et qu'ils disent la vérité à leur manière, dans une certaine mesure et sous certaines condi-

fions; mais, comme ils tiennent la place de chiffres qui manquent entièrement, et dont on a un besoin continuel, on les prend pour en tenir lieu; et Ton finit par les accepter comme réels. Quelques explications montreront qu'ils ne méritent pas cette confiance.

Les tableaux régulateurs du prix des blés sont dressés officiellement pour déterminer le taux des droits à l'importation et à l'exportation, ils sont établis d'après les ventes faites mensuellement dans 26 marchés choisis. Il semblerait que l'on devrait en déduire tout au plus les prix de 26 départements; pas du tout, on les considère ordinairement comme réglant d'abord ceux de 39, et ensuite, par une extension arbitraire, ceux des 47 autres départements qui restent en dehors de la fixation de ces prix, et qui, néanmoins, sont censés n'en point avoir d'autres. En sorte que la valeur des blés, sur chacun des 26 marchés désignés est supposée, par une extension abusive de sa signification officielle et réelle, s'étendre à toute la production des céréales d'une surface de 2 millions d'hectares ou 1,000 lieues carrées moyennes. Ce n'est pas tout, cette fiction est encore agrandie par les économistes, qui, pour avoir, malgré tout, des résultats généraux, additionnent les prix des 26 marchés, en divisent le total par ce nombre, et croient avoir trouvé, par cette opération, le terme moyen de la valeur du froment, dans toute l'étendue de la France. Leur résultat n'est évidemment qu'une hypothèse construite sur des hypothèses.

Par des motifs qu'il serait trop long de déduire, nous croyons que dans les temps ordinaires les prix ruraux, par communes, sont moins élevés que ceux des mercu-

riales, de plus de 4 francs par hectolitre, et que ceux par départements le sont encore de près de 3 francs.

C'est surtout dans les travaux qui ont pour objet le Commerce extérieur, que la Statistique est réduite à la fâcheuse extrémité de donner des nombres convenus pour des nombres réels. La différence entre ces termes forme des erreurs très-grandes, qui abusent les publicistes médiocrement expérimentés. L'une des causes de ces erreurs est la contrebande, qui, parfois, altère les valeurs du commerce d'une Puissance avec une autre, de plus de 65 pour 100. Mais il y a bien d'autres altérations cachées plus profondément. En voici un exemple :

On sait que la conservation des types pendant une longue période est, pour la Statistique, un immense avantage, puisque la comparaison des chiffres de périodes distantes, coordonnés semblablement, fournit d'excellents matériaux à l'histoire économique du pays.

Mais rien n'est plus difficile que cette conservation, si l'on en juge par la France, car on n'y trouve sur presque aucun sujet une série de tableaux numériques dont l'exécution ait été suivie, d'après le même modèle, pendant plusieurs années. Il survient sans cesse quelque homme supérieur ou soi-disant tel, qui, pour mieux faire, change tout ce qu'on a fait, et rend impossible de constater, à travers des transformations sans nombre, quels ont été les progrès des choses. Une disposition d'esprit toute différente prévaut en Angleterre ; on y garde avec une persévérance opiniâtre les formules les plus anciennes; et, par exemple, on continue encore aujourd'hui de s'y servir usuellement et officiellement, pour évaluer les marchan-

ERREURS. Uo

dises importées et exportées, d'un tarit' dont les prix furent établis, en 1660, sous Charles II.

On conçoit qu'après une période de 190 ans, qui a vu la face du monde se renouveler, ce tarif immuable est bien moins un document statistique qu'un monument d'archéologie. En effet, on ne saurait trouver ailleurs rien de semblable à cette hypothèse statistique, dont la durée a dépassé celle de six à sept générations. Pour justifier l'usage de ces évaluations si différentes de la vérité, on a prétendu qu'on pouvait en déduire la comparaison des quantités de marchandises importées ou exportées, et connaître, par leur moyen, les progrès du commerce anglais entre deux époques données. Cette assertion n'a point de fondement, car elle suppose que les marchandises sont toujours les mêmes, et qu'elles changent seulement de quantités, tandis qu'évidemment leur nature varie également, et qu'une multitude d'objets qui entrent maintenant en masses considérables dans les transactions commerciales, n'en faisaient point partie du temps de Charles II.

Ainsi cette grande collection statistique ne fournit point de notions pour constater les quantités, et quant aux valeurs, les prix assignés par ce tarif aux marchandises exportées sont devenus tellement élevés par rabaissement des prix actuels, qu'ils les exagèrent de 100 p. 100. On peut s'en convaincre en rapprochant des valeurs officielles celles qui sont déclarées à l'exportation. En 1842, les prémières montaient à 2,506,000,000 francs; et les secondes, pour les mêmes articles, à 1,184,000,000 seulement. Si l'on tient compte d'une moindre exagération dans l'élévation de l'importation, il faut encore reconnaître que la

valeur du commerce anglais, au lieu d'être de près de 4 milliards et demi, comme le fait croire l'usage bizarre de ces tables surannées, est seulement d'environ 3 milliards; richesse qui est bien assez grande pour n'avoir pas besoin d'être augmentée fictivement. Le tarif officiel l'exagère de moitié en sus.

La Statistique commerciale de la France n'est pas à beaucoup près aussi éloignée de la vérité. Cependant elle pourrait s'en rapprocher davantage. A l'imitation de nos voisins, un tarif fut adopté, en 1825, pour donner un prix officiel à chaque sorte de marchandises. Depuis trente ans, ses évaluations sont appliquées, chaque année, dans les tableaux généraux de notre commerce, aux marchandises achetées ou vendues. Assurément il n'est pas survenu, dans nos prix, une réduction de moitié, comme en Angleterre; mais, néanmoins, ils ont souffert un grand abaissement, et la différence n'est peut-être pas au-dessous d'un dixième. Dans ce cas, ce serait une somme de 234 millions dont nous augmenterions fictivement notre commerce. Il est bien préférable de remplacer ces chiffres illusoires par des chiffres vrais, ou du moins rapprochés le plus possible de la vérité. On y parvient, depuis cinq ans, en dressant une table de la moyenne des prix courants dans les places de commerce, et en appliquant ces prix aux objets d'importation et d'exportation. Il y a là sans doute un accroissement de travail considérable. Mais il importe de bannir de la Statistique ces nombres de convention qui trompent perpétuellement les personnes intéressées à savoir au juste ces choses, et qui répandent sur les matières économiques, les plus importantes, des idées complètement fausses.

III. — D'autres erreurs, quoique imaginaires, sont plus funestes à la Statistique que celles dont on peut l'accuser avec fondement. On en a trop parlé dans ces derniers temps, pour que nous puissions les passer sous silence.

La Statistique n'est point l'une de ces sciences dont l'existence s'écoule paisiblement dans les méditations spéculatives; elle vit au milieu des orages de la société, que suscitent les intérêts matériels et les passions politiques. Sa mission est de leur donner la raison pour guide , et de les soumettre, jusque dans leurs conflits tumultueux, à une observation calme et réfléchie, en exprimant, par des chiffres impassibles, des vérités utiles par le bien qu'elles produisent et plus utiles encore par le mal qu'elles empêchent. Toutefois, ce double but ne peut être atteint sans alarmer ceux à qui profite un monopole, un riche abus ou seulement un calcul fallacieux ; — sans irriter, en faisant jaillir des lumières, ceux qui ne se complaisent que dans les ténèbres du passé; — sans soulever les inimitiés des faux savants; — sans provoquer enfin des appels à la presse ou même au Pouvoir, pour obtenir un arrêt qui condamne un malheureux chiffre dont la défense n'a point été entendue.

Telle est l'origine des accusations dirigées contre la Statistique officielle, depuis soixante ans ; leur objet apparent est de signaler ses erreurs, mais leur but véritable est de récuser ses témoignages et d'étouffer ses importunes révélations. Ces injustices ne peuvent étonner que ceux qui ne sont pas familiers avec l'histoire des sciences, et qui ignorent combien de persécutions ont entravé la marche des connaissances humaines.

Il y a perpétuellement, comme au temps de Socrate, quelque Anytus qui broie la ciguë pour l'audacieux apôtre de la vérité. Sans remonter aux exemples mémorables de l'antiquité, on trouverait dans le dix-huitième siècle, si vanté pour Téclat de ses lumières, mille preuves de cette fatale destinée qui soumet chaque découverte utile, chaque science nouvelle, chaque progrès de l'esprit philosophique aux plus dures tribulations. Le quinquina, le tabac, le mercure, l'électricité, la vaccine, jusqu'au levain de bière pour la fabrication du pain, ont été condamnés solennellement avant que d'être d'un usage universel. La circulation du sang fut repoussée comme une imposture. Une lettre de cachet fut donnée contre le comte de Lauraguais, pour avoir défendu l'inoculation et avoir révélé que la variole tuait, chaque année, en France, 50,000 habitants. Jenner fut poursuivi à outrance, en Angleterre, pour sa découverte de la vaccine, et fut représenté dans des estampes sous la forme d'un monstre, qui dévorait des milliers d'enfants* Il n'est pas jusqu'au paratonnerre, qui fut mis en justice, et qui faillit être condamné par la cour royale d'Arras. Le jeune avocat qui le défendit avec succès, s'appelait M. de Robespierre. La plupart de nos meilleurs livres, étaient traités, par le Parlement de Paris, comme des malfaiteurs, et brûlés en place publique. L'Emile de Rousseau subit cette ignominie. L'Encyclopédie, les Lettres persanes et une foule d'autres ouvrages furent frappés, en 1765, d'une condamnation infamante, par l'assemblée générale du clergé. Ruffon et Bailly furent persécutés, l'un pour sa Théorie de la terre, l'autre pour ses Lettres sur l'Atlantide, et ils furent réduits à la triste nécessité

ERREURS. iAl

d'une rétractation. Cuvier fut obligé, en 1810, de capituler sur la question de la pluralité des espèces du genre humain; et si Joseph Fourier échappa à cette fâcheuse extrémité, quand il soutint l'existence du feu central, c'est qu'une plaisanterie de Louis XVIII réprima le zèle de ceux qui l'attaquaient.

Ainsi, chaque mission de progrès, de vérité, d'utilité publique doit éprouver, comme une confirmation authentique de son caractère, l'honneur de la persécution. C'est l'épreuve du fer rouge, qui jadis manifestait l'innocence et la faisait triompher. Ce succès n'a pas manqué à la Statistique. Il est vrai qu'on n'a pas élevé de bûchers au Parvis Notre-Dame pour les Statisticiens, comme on faisait communément autrefois pour les astronomes, les chimistes, les physiciens, qu'on nommait : astrologues, philosophes ou sorciers; mais c'est que la mode en était passée, et le bon vouloir n'y a jamais manqué, ce que prouveront les exemples suivants.

Il futpublié en 1784 un livre deStatistique comme on n'en avait pas encore fait. Le sujet, le style, les calculs, leur certitude, leurs importantes déductions, tout en faisait une œuvre d'un mérite supérieur. C'était la première fois qu'on osait professer l'Administration des finances d'un grand royaume; et il fallait à M. Necker autant de courage que de talent pour révéler avec une sage discrétion, de périlleuses vérités, qu'on ne pouvait cacher plus longtemps. Cet ouvrage déchaîna contre son auteur la plus terrible tempête ; on en accusa les chiffres d'erreurs et les intentions de malignité. On alla plus loin, on le déféra à la justice. Au mois de février 1785, un monsieur de Gara-

deuc, qui était alors procureur général au Parlement de Bretagne, fit aux chambres assemblées un réquisitoire en forme contre Pouvrage de M. Necker, et en demanda la suppression et la condamnation, attendu, disait-il, qu'il était attentatoire aux privilèges des Provinces ; — qu'il révélait les opérations de l'administration et les secrets de l'Etat; — qu'il détournait le roi de récompenser, comme par le passé, ses fidèles serviteurs en leur accordant des pensions; — et enfin parce qu'il était publié en contravention aux règlements de la librairie. Le Parlement de Rennes, qui n'était nullement disposé à servir les vengeances de M. de Calonne et de ses partisans, fît droit cependant à cet étrange réquisitoire en nommant une commission pour lui rendre compte de l'examen de l'ouvrage; mais, par une disposition spéciale qui manifestait son opinion, il fixa à quatre ans, c'est-à-dire en 1789, la date de la séance dans laquelle ce compte lui serait rendu ;' ajournement dérisoire qui fit tourner cet outrage à la confusion de ses auteurs.

Ce fait historique, consigné dans les registres du Parlement, montre quelle réception fut faite au premier livre de Statistique officielle qui fut publié en France. Il faut dire cependant qu'il se trouva, même parmi les adversaires du ministre disgracié, des hommes de probité qui lui rendirent pleinement justice. M. de Fleury, son successeur, interpellé par le roi, répondit avec lapins louable impartialité que cet Exposé était exact ; et c'est ce témoignage décisif qui amena la chute de Calonne et de Miromesnil. Or, le travail de M. Necker contenait des recherches sur la population qui servaient de bases à des

calculs sur la répartition des impôts, et formaient par conséquent Tune des parties les plus essentielles de cette Statistique. Si cette partie avait été erronée, comme quelques critiques le prétendent aujourd'hui, M. de Fleury, qui avait tous les moyens de le savoir, n'aurait pas engagé son approbation devant le roi; et de plus, un ennemi aussi habile que Calonne n'aurait pas manqué assurément de signaler l'énorme défectuosité d'une atténuation de la population réelle du royaume, qu'on suppose sans preuve maintenant, et qui suffisait pour renverser tout l'édifice des chiffres de son rival. On ne trouve aucune trace d'une telle accusation dans les attaques dirigées contre M. Necker ; et personne alors n'osa imaginer qu'il fût possible à un ministre des finances de se tromper de plusieurs millions en calculant quel était le nombre d'habitants de la France. Cette découverte était réservée, au bout de soixante ans, à la perspicacité de plusieurs de nos savants contemporains.

Il y avait déjà sans doute bien de la témérité à condamner comme frappée d'erreur l'œuvre statistique de l'un des plus savants ministres que nous ayons eus; mais cette imputation s'étend beaucoup plus loin que ne le croyaient leurs auteurs; elle atteint avec M. Necker tous les Statisticiens de la fin du dix-huitième siècle, qui, d'après leurs travaux spéciaux et séparés, ont, d'un avis unanime, attribué à la France de cette époque la même population. Parmi ces auteurs se trouvent des hommes illustres dont le témoignage est irrécusable. Voici les nombres qu'ils donnent à la population du royaume dans les années du règne de Louis XVI qui précédèrent la révolution. Les différences

loO ÉLÉMENTS DE STATISTIQUE.

qu'on y remarque tiennent d'abord à la diversité des époques, et puis à celle des moyens employés pour parvenir à cette évaluation difficile. Ces différences montrent que des supputations basées sur des opérations dissemblables, conduisirent néanmoins à des résultats concordants.

Buffon

22,672,077 habitants.

Messance

Voltaire

Le duc de Choiseul

Monthyon

Necker

Arnould

24,777,000 sans la Corse.

Pommelles

Lavoisier

Condorcet

Prony

On voit que ces savants publicistes s'accordaient dans leurs calculs avec ceux de M. Necker, et qu'aucun d'eux n'a soupçonné que la France eût alors, comme on l'assure aujourd'hui, une population plus considérable de plusieurs millions d'habitants. Ainsi les erreurs dont on a accusé la Statistique de ce temps sont tout à fait fabuleuses; et nul raisonnement, quelque spécieux qu'il puisse être, ne saurait prévaloir contre les hautes autorités dont nous venons de rapporter les chiffres.

Ce fait est d'une grande importance historique ; car il nous enseigne que la population de la France étant à peine, en 4789/de 25 millions, et s'étant élevée, lors du

ERREURS. lal

recensement général de 1801, à 27,349,000, elle s'accrut en 12 ans, sous l'influence du nouvel ordre de choses établi par la Révolution, de 2,349,000 habitants, ou presque de 200,000 chaque année, tandis qu'antérieurement elle était stationnaire ou rétrograde pendant la moitié du temps. Les tableaux des naissances et des décès de cette époque, recueillis par l'administration, et communiqués à l'Académie des sciences, montrent que, de 1778 à 1781, la mortalité générale l'emporta sur la reproduction pendant trois années sur sept.

Ainsi s'évanouissent, devant la puissance des chiffres, les assertions d'une si grande consommation d'hommes par les événements de la Révolution, qu'il dut en résulter, suivant quelques écrivains aveuglés par des préventions politiques, une immense diminution de la population de la France. Loin de là, malgré les fléaux des discordes civiles et de la guerre étrangère, cette population, délivrée de la dîme et des servitudes féodales, favorisée par la division de la propriété, par l'égale répartition des impôts et par la liberté du travail, s'agrandit à ce point qu'elle s'augmenta en 12 ans autant qu'elle le pouvait faire en 50 années sous le vicieux régime de la vieille monarchie.

Dans le cas que nous venons d'exposer, on n'imputait à la Statistique que des erreurs ; mais, en voici un autre bien plus gra\*e, car on l'accuse de falsifications.

Tout le monde sait que la Statistique impériale rencontra, même dans les temps de la prospérité de Napoléon, une grande défiance et de sourdes oppositions. Ce fut bien pis encore quand la victoire longtemps fidèle eut trahi l'Empereur. Alors la science qu'il avait favorisée,

fut déclarée vaine et frivole, fausse et impossible. Elle fut proscrite par la Restauration, qui, dès le mois de décembre 1814, supprima jusqu'aux tableaux statistiques de l'agriculture, parce que, disait la circulaire ministérielle, ils étaient d'une confection minutieuse et trop difficile. On pouvait tout aussi bien, pour pareille cause, stigmatiser toutes les opérations arithmétiques, et en rejeter l'usage. 11 fut ordonné de remplacer ce travail numérique, par un simple rapport, qu'on désigna fort singulièrement par le nom de Compte moral des récoltes. On conçoit parfaitement que rien n'était plus inutile qu'une Statistique agricole, à des hommes d'Etat, dont les connaissances économiques étaient si profondes, qu'ils prétendaient que la France produisait beaucoup trop.

Pour justifier le procédé sauvage de l'abolition de la Statistique, qui avait été placée par Napoléon, au rang des attributions ministérielles et dotée au budget de l'État, on n'hésita pas à la flétrir par une accusation de corruption. On prétendit que l'Empereur la falsifiait au gré des intérêts de sa politique, et l'on interpréta jusqu'à son silence comme un témoignage de sa servitude. On publia que les mouvements de la population avaient été supprimés, pendant les dernières années de l'Empire, afin de cacher au pays les immenses pertes que la guerre lui faisait éprouver; et l'on affirma que les tableaux de ces mouvements étaient falsifiés par un ordre du cabinet impérial, pour mieux tromper l'opinion publique sur cet objet important. Un écrivain recommandable alors par la violence de sa haine contre Napoléon, sir Francis d'Ivernois, soutint cette assertion, et la répandit en Europe, par

le moyen de la Bibliothèque de Genève, Revue qui obtenait à cette époque un grand succès. Cette fable fut accréditée dans les pamphlets de Peltier, Lewis Goldsmith, Martinville, et autres écrivains de même sorte, et dans ces derniers temps, elle a été reproduite malheureusement par des auteurs qui, sans doute, en ignoraient la fausseté et l'origine impure. C'est une insigne calomnie qui n'a pas le moindre fondement. Les tableaux des mouvements de la population, par départements et par arrondissements, existent en originaux, aux archives de l'Empire, et s'étendent de 4800 à 1815, sans aucune lacune. Chacun peut les consulter et se convaincre qu'ils n'ont subi, dans leur exécution ou postérieurement, aucune altération. Le devoir de compulser, vérifier et décomposer ces documents, nous ayant été imposé, pour faire le second volume de la Statistique générale de la France, nous n'avons pas découvert, dans cette vaste collection, le plus léger indice de fraude. Les erreurs de calcul qui s'y trouvent, sont de la nature de celles que commettent ordinairement des employés peu expérimentés, et l'on ne saurait rien en induire contre la véracité des chiffres, attendu qu'elles agissent tantôt dans un sens et tantôt dans un autre.

Ces tableaux ne sont, d'ailleurs, que les relevés numériques des actes civils auxquels chacun pouvait à son gré, les comparer dans les registres des mairies. Il aurait donc fallu que les falsifications eussent été faites dans les écritures de ces registres ; or, on ne pouvait les y opérer qu'en mettant dans la confidence de cette iniquité les Maires et leurs adjoints, au nombre de 80,000. Si l'on prétend que les faux étaient commis, dans les relevés des Préfets, il

faut supposer que ces magistrats, les premiers de Tordre administratif, se rendirent coupables de ce crime, pendant plusieurs années consécutives, en confiant son exécution à une multitude de complices, qui transformèrent les bureaux des Préfectures en ateliers de contrefacteurs, sans que le secret en ait transpiré.

Et quel était Pobjet de ces colossales falsifications de papiers d'État? Celui, a-t-on dit, de tromper le public, en faisant paraître les naissances toujours plus nombreuses que les décès. On ne peut s'expliquer comment on a pu méconnaître que, pour établir ce résultat, il n'y avait aucun besoin d'altérer les chiffres de la Statistique. C'est un fait indubitable et manifeste que dans une population de 30 millions d'habitants, quel que soit le fléau meurtrier qui sévit sur eux, les naissances sont naturellement et constamment plus nombreuses que les décès. Cela est ainsi, chez toutes les nations de l'Europe, depuis soixante ans; et c'est un progrès si important de notre siècle, un témoignage si éclatant des bienfaits de la civilisation, qu'il n'est permis à personne de l'ignorer.

La guerre, qui, à la vérité, énerve les populations par sa longue durée, ne diminue pas sensiblement le nombre des habitants d'un grand pays. Elle agit comme les irruptions des maladies contagieuses, dont la mortalité, bien autrement considérable, est néanmoins réparée par le rapide accroissement du nombre des naissances, qui bientôt n'en laissent aucune trace. Ce serait nier la lumière de l'histoire que de vouloir contester ce fait.

L'augmentation de la population de la France ne fut, de 18-21 k 1831, que de 2,108,000 personnes. Dans les dix

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années suivantes, elle fut de 3,770,000 ou moitié plus grande et au delà ; et pourtant, dans cette seconde période, le Choléra asiatique régna pendant deux ans, et tua plus de 150,000 habitants ; mais Tannée qui suivit son apparition, vit le singulier phénomène d'un accroissement de 40,000, dans le nombre des mariages.

De 1811 à 1815, pendant les plus sanglantes campagnes dont l'histoire moderne garde le souvenir, la population de la France, bornée à ses anciennes provinces, s'augmenta par le seul excédant des naissances sur les décès de 707,000 individus; et, de 1806 à 1810, période des grandes batailles de l'Empire, elle s'accrut de 781,000. Ainsi, elle gagna 142,000 personnes, chaque année, pendant la première de ces deux périodes meurtrières; et 156, 000, pendant la seconde. Les faits expliquent aisément les chiffres, et montrent que les vides produits dans la société, par une mortalité extraordinaire, permettent aux héritages, aux promotions, aux mariages, aux naissances, de se multiplier encore plus, et de fournir une génération nouvelle plus nombreuse que celle moissonnée par les combats ou les épidémies.

Puisque ce fait de l'excédant des naissances sur les décès, et de l'accroissement de la population, quelle que soit la mortalité causée par la guerre ou les maladies, est un phénomène naturel, qui est constant dans notre siècle, la politique impériale n'avait point à s'embarrasser de le produire, par des manœuvres coupables ; et personne ne refusera de croite que l'Empereur fût assez bon statisticien pour savoir que c'était un résultat acquis sans qu'il Fût nécessaire d'y faire intervenir aucune fraude.

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