SECTION I
fo Naissances totales dans les principaux pays de l'Europe, comparées a la population.
On croyait, au milieu du dernier siècle, que le rapport des naissances à la population était invariable, et qu'il était le même dans tous les pays de l'Europe.
Sussmilch supposait, d'après des données partielles, recueillies en Allemagne, que partout il naissait annuellement un enfant sur 28 individus.
Paucton reconnut plus tard que ce rapport était modifié, selon les temps et selon les lieux ; mais, il crut que les limites de ses variations étaient très-circonscrites, et qu'il y avait toujours une naissance sur 26, 27 ou 28 habitants.
Ce fut dans l'idée que le terme qui exprime la fécondité d'une population est à très-jjeu près général et stationnaire, que d'Expilly d'abord et ensuite Necker crurent pouvoir en déduire, à défaut de recensement, le nombre des habitants de la France. Pour arriver à ce résultat, le premier multiplia par 25 , et le second par 25 -y, le nombre des naissances annuelles.
Mais, depuis cinquante ans, des recensements par per-
sonnes, ayant été substitués aux recensements par feux, dans la plupart des contrées de l'Europe, et les actes civils tenus avec plus de soin, ayant constaté beaucoup plus exactement les mouvements de la population, on a pu comparer, dans un grand nombre de pays, les naissances annuelles et le nombre des habitants ; et il a été facile de reconnaître que les rapports entre ces deux termes sont bien plus étendus et plus variables qu'on ne l'avait imaginé.
Le maximum de ces rapports,, pour une population considérable, est maintenant d'une naissance sur 22 à 23 habitants ; terme qu'offrent une partie des contrées de l'Italie.
Le minimum est d'une naissance annuelle sur 35 ou même jusqu'à M habitants, comme en Ecosse, en Norwége, et dans les États-Danois.
Ainsi, dans ses termes extrêmes > la fécondité humaine varie de moitié dans les différentes contrées de l'Europe. Elle peut être une fois plus grande ou moitié moindre, selon les divers pays ; ce qui implique que la stérilité des femmes, l'étendue moyenne des familles, la juvénilité des générations peuvent différer dans cette proportion énorme.
Voici quels étaient à des époques peu éloignées, les différents termes de la fécondité des peuples de l'Europe. Nous pourrions choisir des chiffres plus récents^ mais nous croyons devoir leur préférer ceux-ci^ qui ne sont altérés ni par la famine ou la contagion, ni par les révolutions dont les dernières années ont vu tant d'exemples.
NAISSANCES TOTALES DES PRINCIPAUX PAYS DE L'EUROPE , COMPAREES A LA POPULATION DE CHACUN D'EUX.
Époques.
Populations.
Naissances.
Leur rapp.
la populat,
1 sur 28
Royaumes-Unis de
Suède et Norw.
Russie.Pop. grecq.
Autriche hérédit. .
Empired'Aulriche.
Royaume-Uni . . .
Mecklemb. Schv..
Allemagnep. dite.
Prov. vénitiennes.
États-Romains. . .
Roy. de Naples. ,
Populations.
Naissances.
Leur rapp.*.
à la populat.
Turquie d'Eur.(l).
oU,4t> 1 ,UUU
I — ol.oo
Totaux des États principaux.
1 sur 26.6
On comptait alors une naissance annuelle :
Sur 22.5 habitants, dans les provinces Vénitiennes en 1827 ;
— 23.5 — dans le royaume de Naples, de 1822 à 1824;
— 24 — en Lombardie, en 1827 et 1828, en Toscane,
en 1 8 1 8, en Sicile, en 1824, dans la Russie d'Europe, en 1831 ;
— 24.5 — en Prusse, en 1825 et 1826 ;
— 25 — dans les États héréditaires d'Autriche, en 1827;
— 26 — dans le Hanovre, le Wurtemberg, le Mecklem-
bourg, en 1826 ;
— 27 — en Pologne, en 1829, dans l'Allemagne propre-
ment dite, en 1826, en Suisse, en 1828, dans les États-Sardes, en 1820, en Espagne, en 1826, en Portugal, en 1820;
— 28 — en Bavière, en 1825, dans les Pays-Bas, de 1813
à 1824, en Suède, en 1825 ;
(1) Par déduction.
(2) Y compris les enfants mort-nés.
Sur 29 habitants, en Hollande, en 1832, dans le canton de Lucerne, en 1810;
en Danemark, en 1828, en Belgique, en 1832;
en France, de 1804 à 1811, et de 1820 à 1824;
dans les Iles Britanniques, en 1831, et dans
plusieurs cantons de la Suisse;
en France, de 1828 à 1831 ;
en Norwége, en 1826, dans le Holslein et le
Sleswic, en 1826, en France, en 1834;
en Angleterre, en 1831, en Danemark, en 1810;
en Ëcosse, en 1831, et même 44, en 1801, selon
Malthus, et dans le canton de Vaud, de 1743 à 1749.
Il n'est pas facile d'assigner, avec certitude, à ces variations, les causes, qui les produisent, et qui semblent être complexes ou du moins appartenir à des ordres différents. Les unes dépendent des agents physiques et se rapportent principalement à Pinfluence du climat. Les autres tiennent au degré de civilisation des peuples et résultent de leurs institutions, de leurs mœurs et de leurs habitudes sociales.
La douce température des pays méridionaux favorise la fécondité ou plutôt développe les circonstances, qui l'accroissent. Dans les contrées boréales, telles que la Norwége, la Suède, l'Écosse, les États-Danois, lè nombre des enfants, qui naissent annuellement, est moindre d'un tiers, comparativement à la population, que dans les pays situés comme la Lombardie, la Toscane, le royaume de Naples, la Sicile, sous l'empire d'un beau climat.
11 est vrai que la Prusse et la Russie d'Europe, qui sont privées de cet avantage, ont une population âussi fécondé
que celle des pays méridionaux . Mais on peut croire qu'elles le doivent à d'autres causes. Leur territoire encore faiblement peuplé, et leur industrie, qui est encore dans l'enfance, offrent à leur population, des moyens de s'étendre et de s'augmenter. Au contraire, malgré la protection de leur climat, la France et les Iles-Britanniques, où une civilisation avancée ne laisse à remplir aucune lacune, trouvent dans cet obstacle, une digue, qui restreint dans les limites les plus étroites la fécondité de leur population. Une centaine de leurs habitants ne donnent annuellement naissance qu'à trois enfants, tandis qu'en Russie et en Prusse, le même nombre en produit quatre.
Il semble toutefois, en agroupant les États de l'Europe, selon leur position géographique, que l'influence du climat agit sur le nombre des naissances, avec une puissance non moins grande que celle de la civilisation. — Si, pour l'apprécier nous réunissons ensemble les pays les plus septentrionaux : la Suède , la Norwége , le Danemark et l'Ecosse, nous trouvons que, par un terme moyen, le nombre des enfants qui y naissent, chaque année, n'est que d'un trente-deuxième de leur population, tandis qu'il s'élève au vingt-sixième dans les régions, qui forment le midi de l'Europe. C'est presque une différence de quatre enfants au lieu de trois sur chaque centaine de personnes de la population totale.
Lorsque, pour mesurer les effets produits par l'État de la société, on choisit les quatre pays dont la civilisation est la plus avancée : la France, les Iles-Britanniques, les Pays- Bas et la Belgique avec l'Allemagne, on reconnaît qu'ils ont, par un terme moyen et général, une naissance par
31 habitants, tandis que, si Ton examine les pays dont TÉtat social est le moins perfectionné, tels que la Russie, la Pologne, l'Empire d'Autriche et la vieille Prusse, on acquiert la preuve qu'ils n'ont pas moins d'une naissance annuelle pour 25 personnes. Ainsi, 40 enfants naissent dans les dernières de ces contrées, tandis que dans les premières, il n'en est produit que 32. La différence est, par million de la population, d'environ 8,000 naissances annuelles.
Il est donc établi par ces données numériques, que la reproduction annuelle de l'espèce humaine peut, en Europe, sous l'influence des effets du climat ou de la civilisation, s'augmenter d'un tiers en sus de son terme le plus bas, ou diminuer d'une quantité égale au quart de son terme le plus élevé.
Mais quels sont, dans le vaste assemblage des causes appartenant à l'État social ou à l'action du climat, les occurrences ou les agents physiques, qui accroissent ainsi ou atténuent le nombre moyen des naissances?
Le concours simultané de plusieurs de ces causes ne permet que rarement de déterminer séparément leur puissance, et de l'exprimer par des chiffres. Toutefois leur participation n'en est pas moins évidente.
Si l'on recherche d'abord comment le climat peut exercer une certaine influence sur la reproduction, l'observation ne tarde pas à montrer que ce n'est point par une action directe, qui rendrait les populations plus ou moins prolifiques. Toutes choses égales d'ailleurs, sous l'empire d'une température élevée, les hommes ne sont pas plus aptes à la génération et les femmes ne sont pas plus fé-
condes. Sous la zone torride, dans nos colonies des Antilles et de la Guyane, le nombre des naissances, comparé à celui des habitants, est, parmi la population libre, d'une sur 34, comme en Norwége, dans le voisinage de la zone glaciale.
Mais, si le climat des pays chauds ne détermine point, par une action immédiate, une procréation plus grande, il favorise néanmoins par des effets indirects la multiplication des hommes. Sous son influence, la terre devient plus féconde et peut nourrir plus d'habitants ; les forêts cessent de couvrir la moitié du sol et de restreindre le domaine de l'agriculture; la population étant plus condensée, le rapprochement des deux sexes est plus facile et plus fréquent ; l'hiver ne confine point les familles dans leurs demeures pendant la moitié de Tannée; et la disette n'est pas toujours à leurs portes comme dans les contrées boréales, où toutes les facultés humaines sont absorbées par le soin de subsister.
En Norwége par exemple, le blé ne produit que 4 pour 1 de sa semence ; mais aussi la province la plus peuplée ne compte-t-elle que 108 habitants par lieue carrée, et le rapport des naissances à la population est d'une sur 34 individus.
Dans une partie du royaume de Naples, la terre d'Otrante et celle de Labour, le froment donne 20 pour un ; et la condensation de la population est si grande qu'il y a, par un terme moyen, 2,400 personnes par lieue carrée; mais aussi, les naissances annuelles sont-elles dans le rapport d'une à 21, avec le nombre total des habitants.
Le climat, qui est l'origine de ces phénomènes si divers,
manifeste par l'inégalité des températures moyennes, la différence de Faction qu'il exerce sur l'un et sur Fautre de ces pays de l'Europe. En Norwége, la somme totale des températures journalières de toute Tannée, divisée par le nombre des jours, ne donne pour chacun de ceux-ci qu'un terme moyen de 5° 60, tandis que dans le royaume de Naples, une pareille opération a pour résultat 19° centigrade; c'est-à-dire un nombre de degrés thermométriques représentant une chaleur trois fois et demie aussi grande.
Ainsi les effets du climat produisent de telles différences, entre ces deux extrémités de l'Europe, que, dans la Péninsule Italique les récoltes sont quintuples de celles, que donne la même quantité de semence dans la Péninsule Scandinave; la population y est 25 fois plus condensée, et par suite de l'abondance des subsistances et du rapprochement des habitants, les naissances y sont bien plus multipliées. Sur chaque centaine de personnes, il naît annuellement 5 enfants dans une grande partie du royaume de Naples , tandis qu'il en naît à peine 3 en Norwége.
L'influence de Tétat de la société sur la fécondité humaine, est aussi certaine et aussi grande que celle du climat.
Les causes, qui, dans les pays où la civilisation est trèsavancée, tendent à restreindre le nombre des naissances, sont les mêmes, qui, dans ces pays, diminuent la quantité des mariages, malgré l'accroissement de la population. Ce sont :
La difficulté de soutenir une famille au milieu des
exigences sociales ;
Les calculs de l'ambition, et del'égoïsme, ainsi que ceux d'une sage prévoyance ;
La nécessité des convenances, qui domine d'autant plus les alliances que la société est plus raffinée ;
La concentration de la population dans les grandes villes, où les moyens de subsister sont plus difficiles et plus précaires, et les obstacles aux mariages plus nombreux et plus puissants;
La permanence et l'accroissement des armées, qui entraînent à leur suite le célibat de l'élite des nations ;
Les vœux monastiques, qui, dans plusieurs pays de l'Europe, font encore de la vie claustrale, un mérite religieux ;
La polygamie, qui, dans les provinces européennes de l'Empire Ottoman, condamne toutes les femmes du Harem d'un vieillard, à une union stérile;
La multitude des courtisanes, qui, dans toutes les capitales de l'Europe, enlèvent au mariage, la puissance du besoin ;
Enfin, et surtout, la diminution gradative de la mortalité, par l'effet des progrès des sciences, de l'industrie et de la civilisation ; ce qui met obstacle à l'établissement des générations nouvelles en maintenant les plus anciennes dans la possession des propriétés et dans celle de tous les postes avantageux de la société.
Les causes, qui, dans les pays, où la civilisation est arriérée, contribuent à augmenter le nombre des naissances, sont :
Le territoire vaste et à demi sauvage de ces pays, qui permet à des générations plus nombreuses d'y trouver place.
L'abrutissement de la masse du peuple qu'aucune prévoyance, aucune retenue sociale n'empêche de se livrer au penchant de la nature ;
I/égalité de conditions, qu'impriment, dans l'Europe orientale aux classes inférieures, le despotisme et la servitude féodale, et dont l'effet est de rendre les mariages plus faciles ;
Surtout l'immense mortalité, qui a lieu dans les contrées, où la vie humaine n'est pas défendue, par une organisation sociale perfectionnée ; ce qui laisse perpétuellement, dans la population, des vides, que de nouvelles générations viennent remplir.
C'est par des causes semblables ou analogues que le nombre des naissances, comparé à la population, varie dans les grandes villes de l'Europe, et s'élève d'un quarante-sixième à un vingtième. Ce phénomène curieux est détaillé dans le tableau suivant.
NAISSANCES ANNUELLES DANS LES PRINCIPALES VILLES DE L'EUROPE, COMPARÉES A LA POPULATION.
No d'ordre.
Époques.
Populat.
Naiss.
Leur rapport à la population.
Amsterdam. . .
1 sur 27
Stockholm. . .
Copenhague.
Pctersbourg..
o d'ordre.
Époques.
Populat.
Naiss.
Leur rapport
i la population.
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