ENFANTS MORT-NÉS ET AUTRES
1° Enfants mort-nés. — Pour s'expliquer comment, avec la fécondité naturelle aux hommes, les populations sont restées stationnaires, la moitié du temps, jusqu'au com-
mencement de notre siècle, il faut savoir quels prélèvements étaient faits sur elle, d'abord par la famine, la guerre et l'oppression féodale ; ensuite quels déchets, — s'il est permis de parler ainsi, — avaient lieu : par les enfants trouvés, et par les enfants mort-nés ; les uns, produits par la misère, la perversité ou une mauvaise honte qu'entretenait un faux sentiment de l'honneur ; les autres, multipliés par le travail exclusif des mères, attachées à la glèbe, ou bien détruits par des pratiques criminelles. L'action de ces causes paraissait si naturelle qu'on n'en tenait pas compte au temps des Valois, et l'on peut voir dans Brantôme, comment les demoiselles de la cour, qui devenaient notoirement enceintes, n'avaient jamais d'enfants. C'était le temps où les poisons s'appelaient : poudre d'héritage et eau virginale pour conserver l'honneur des familles. Grâce à Dieu, rien de pareil ne souille la société contemporaine; et les enfants mort-nés ont pour origine des causes physiques, naturelles ou accidentelles, indépendantes d'aucune volonté.
Voici quelques données statistiques, qui feront connaître les effets de ces causes. De 1816 à 1835, en vingt ans il y eut à l'hospice de la Maternité, à Paris, 52,538 naissances d'enfants. Sur ce nombre, il y en eut 49,914 qui naquirent vivants et 2,624 mort-nés. Ceux-ci étaient dans la proportion de 1 sur 20, et les autres de 19 sur le même nombre. Les mort-nés varièrent annuellement de 102 environ à 168, en 1832, époque de l'invasion du choléra. Il y en eut alors 1 sur 15 naissances. Il est remarquable que la proportion des mort-nés aux naissances des vivants fût moindre à l'hospice, que dans la ville de Paris, quoiqu'on
soit disposé à croire le contraire en considérant les épreuves que la pauvreté fait souffrir aux femmes forcées d'aller accoucher à l'hôpital.
On a compté à Paris :
De 1830 à 184't... 2,080 mort-nés, ou 1 sur 14.3 naiss.
Et dans les 363 villes chefs-lieux :
De 1836 à 1840... 8,404 mort-nés, ou 1 sur 19.5 naiss. 1841 à 1845... 8,819 — 1 — 1Q.6 —
On voit qu'il n'y a pas de variations dans ces nombres, ce qui annonce une action purement physique, indépendante des fluctuations des volontés humaines et des éventualités.
Les villes offrent un maximum plus élevé d'un tiers que la moyenne générale/ qui comprend les populations rurales. Il y a eu i
De 1841 à 1845..,. 33,048 mort-nés, ou 1 sur 29 naiss.
Une constatation plus exacte augmente probablement les derniers chiffres. C'est sans doute aussi la cause de l'accroissement des nombres ci après ;
En 1853 :
Dans toute la France 1 mort-né sur 24 naissances.
Dans le départ, de la Seine.. 1 — 15 —
Conséquemment le nombre des mort-nés est moitié éii sus plus grand à Paris que dans le reste de la France, et
il est bien plus considérable dans les campagnes, quoique les rudes travaux des champs semblent devoir y multiplier ce résultat.
Une perte annuelle de près de 40,000 enfants mérite assurément une attention sérieuse et une recherche attentive de ses causes. On a bien sû arrêter la variole, ne peut-on découvrir pourquoi tant d'enfants périssent avant d'avoir vu le jour?
La Statistique des mort-nés est encore fort imparfaite. Voici les seuls chiffres qu'on ait pu recueillir.
Paris. Hôtel-Dieu.. . . 1776 à 1786
Berlin. Hôpital 1758 à 1774
Londres. Id 1749 à 1781
Prague 1820
Vienne 1823
Genève 1824 à 1833
En Suède , 1821 à 1825
Danemark 1825 à 1834
Islande.... 1817 a 1828
Arch. d'Autriche 1828
Belgique 1841 à 1850
Rapp. aux naiss.
sur 13.2
sur 23.5
2° Les enfants nés avant terme forment une autre catégorie; ils subissent le plus souvent le même sort, leur constitution délicate ne pouvant résister à la moindre perturbation. D'après un calcul de cinq années on en a compté à Paris 5,215 ou 1 sur 30 naissances. En résumé, sur 30,000 enfants qui naissent à Paris, il y en a 1,850 mort-nés, 1,042 avant terme, et 2 à 3 monstres — 12 en 5 ans — qui ne sont pas viables. Ajoutez h cette
défalcation du premier jour de la vie, celle qui a lieu, à 20 ans, lors de la visite pour le service militaire, et vous arriverez à vous féliciter des dons de la nature, si vous atteignez seulement à l'âge de raison.
3° Les naissances multiples sont une surabondance nuisible. Les fœtus conçus simultanément sont viables quand ils ne dépassent pas le nombre deux, et encore souvent l'un vit aux dépens de l'autre. La Belgique a constaté qu'en 10 ans, sur 1,299,681 naissances, il y a eu :
12,409 accouchements doubles, 1 sur 114; 130 — triples;
5 — quadruples.
Tqtaux . 12,544 accouchements multiples, 1 sur 103.
La supériorité du nombre des enfants mâles se retrouve parmi les conceptions multipares, comme parmi les autres. Sur 25,228 jumeaux, il y a eu en Belgique, 12,804 garçons et 12,424 filles.
A l'hôpital de Londres, on a compté :
1 couche double sur 96 simples.
A l'Hôtel-Dieu, suivant Tenon :
1 couche double sur 104.75.
Récemment, Baillarger a donné les nombres suivants : Sur 512 jumeaux, 298 garçons et 215 filles,
Ou autrement : 2 garçons sur 100 naissances.
2 filles — 58 —
1 garç. et 1 fille. — 98 —
Les mort-nés ont offert : 17 garçons pour 12 filles.
4° Accouchements mortels. — La reproduction des hommes est accompagnée de nombreux sacrifices. L'un des plus tristes est celui des femmes qui périssent en donnant la vie à leurs enfants. Le nombre en est bien plus considérable qu'on ne l'imagine communément, trop rassuré qu'on est, en songeant qu'il s'agit seulement d'un fait naturel qui s'accomplit journellement depuis l'origine de la race humaine.
A Paris, sous l'empire de la civilisation la plus avancée, il y a eu de 1840 à 1844, en cinq ans, sur 153,961 naissances d'enfants vivants, 263 femmes mortes en couche. C'est 1 sur 585. Ce nombre n'a rien d'exorbitant, mais sarépartition est déplorable. Sur 127,912 naissances à domicile, il ne meurt que 111 femmes en couche, tandis que sur 26,049 naissances aux hôpitaux, il a péri 132 mères.
Dans le premier cas c'est 1 sur 1,152, et dans le second, 1 sur 172 ou près de sept fois autant. Il faut laisser aux hommes de l'art, la tâche de déterminer la cause de cette grande et funeste inégalité^ qui fait courir six à sept chances de mort pour une à la femme forcée de recourir à la charité publique. En considérant les soins qui l'entourent, et le savoir éprouvé des chirurgiens des hôpitaux de Paris, les premiers de l'Europe, on croirait bien plutôt que la mortalité devrait être plus considérable à domicile où ces avantages se rencontrent moins constamment.
Le tableau ci-après, dressé d'après les registres de la maison d'accouchement de Londres, et rapporté par Friedlander, montre les chances favorables acquises en un demi-siècle, par les mères et les enfants, dans la capitale des Iles-Britanniques.
Périodes.
Décès des femmes
Décès
en couche.
des enfants.
1 sur 42
1 sur 15
5° Mortalité des enfants par la variole. — Un fléau meurtrier, qui sévit particulièrement sur l'enfance, la variole, a été désarmé par l'admirable découverte de la vaccine, mais les préjugés, l'esprit de système et surtout la négligence coupable des parents ont paralysé, en partie, du moins, les heureux effets de ce préservatif.
En France, pendant six années, 1839 à 1841, 20,290 personnes sur une population de 34,000,000 ont été enlevées par cette maladie. C'est 1 sur 1,690. Mais si l'on considère que la contagion frappe «spécialement les enfants, on peut estimer qu'elle en a tué 1 sur 291 nés pendant la période quinquennale. Ses ravages ont été répartis ainsi qu'il suit :
Villes.
Campagnes,
Totaux.
Année moyenne.
C'est une perte de 1 sur 660, dans les villes, et de I sur 2;227 dans les campagnes. Ainsi cette mortalité est
triple et au delà dans la population agglomérée des cités, que dans les communes rurales. Elle est presque moitié en sus plus grande pour les hommes que pour les femmes, soit parce qu'elles résistent mieux à la maladie, soit parce qu'elles y sont moins exposées.
A Paris, pendant la même période de six ans, il y a eu sur une population d'environ 935,000 habitants, 1,803 décès par la variole ou 1 sur 520 personnes, savoir 4,098 hommes et 705 femmes. — C'est le triple de la proportion générale pour la France, d'où il résulte que la maladie est, dans la métropole, trois fois plus transmissible ou plus meurtrière que dans les départements, ou bien qu'on n'y prend pour s'en préserver que des précautions infiniment moindres.
En 1854, la variole a enlevé à Paris 802 habitants — 465 d'un sexe et 337 de l'autre. — Les trois cinquièmes de ces décès ont eu lieu dans 4 arrondissements : les huitième, neuvième, dixième et douzième. Le quatrième n'en a eu que 9 : le onzième en a compté 152 ou 17 fois autant. C'est au total 1 décès sur 1,300 personnes.
En Angleterre cette mortalité a été ainsi qu'il suit :
1838.. . 16,268 1 sur 925 habitants.
En Belgique on en a compté en 1849, 8,000 cas dont 700 ont été mortels. C'est 1 sur 50 naissances. Les vaccinations s'élèvent annuellement à 78,000 sur 133,000 nouveaux nés, au moins de deux tiers. Le gouvernement y
met beaucoup de soins; mais rien n'est plus difficile h faire que le bien de ceux qui ne s'en soucient guère.
Cependant l'Angleterre a obtenu une immense diminution de cette mortalité, par l'effet des dispositions du bill de 1840, pour propager généralement la vaccine, qui, dans le pays de cette bienfaisante découverte, avait été presque entièrement abandonnée. On voit, par les chiffres cidessus, que cette loi préserve de la mort jusqu'à 7.000 personnes dans une seule année.
6° Autres maladies de l'enfance. — Nous pourrions énumérer les pertes, que renouvellent sans cesse parmi les eufants, deux autres maladies meurtrières, surtout à Londres : la rougeole et les convulsions ; mais ces détails seraient trop étendus et, sans insister davantage, sur les phénomènes naturels, qui rendent si difficile le passage du premier âge de la vie, nous énoncerons rapidement les causes sociales, par lesquelles leur influence dangereuse est augmentée.
La première est l'extrême indigence, fléau, qui poursuit tantd'hommes pendant toute leur carrière, etquipour beaucoup d'entre eux, commence au moment où ils voient le jour. Sur 153,961 enfants surgis dans ce monde à Paris, en l'espace de cinq ans, 26,049, sont nés à l'hôpital. C'est 1 sur 6, terme qui indique la détresse existant dans une riche et luxueuse métropole, parmi le* femmes de la dernière classe. Pendant la période quinquennale précédente, le terme n'avait point été différent.
Tous ces chiffres représentant des catégories de malheurs publics, se tiennent intimement les uns aux autres parleurs
effets et par leurs causes. Ainsi l'ignorance, dans laquelle végètent les femmes du peuple, par la privation de toute éducation raisonnable, perpétue les préjugés contre la vaccine, et protège la variole avec ses terribles ravages. Non-seulement cette contagion enlève chaque année, trois à quatre mille enfants, mais elle en défigure dix fois davantage, laissant une partie d'entre eux aveugles ou estropiés. Ainsi encore, l'indigence, le vice, des passions désordonnées donnent le jour à une foule d'enfants, qui n'ont pour mère que la charité publique. Un hôpital est leur patrie ; ils y naissent, et presque aussi souvent ils y meurent; génération stérile, onéreuse, qui languit, et s'éteint sans avoir vécu, et qui n'appartient au pays, que pour lui faire regretter son existence.
Et ce n'estpas ici, de quelques centaines d'enf an ts, dont l'État est le tuteur. Il y avait en 1841 :
83,060 enfants trouvés à sa charge; 1 sur G5 24,039 — abandonnés — 1 — 19 19,942 — orphelins — 1 — 1G
Total.... 127,041 100
Chaque année, il en survient 25,000 environ ou 1 sur 39 naissances. Il y a dix ans, c'était pis encore; et sans remonter au delà de 1838, il y en avait alors 27,000 ou \ sur 36 naissances.