‹ Éléments de statistique; principes généraux de cette science, sa classification, sa méthode, ses opérations, ses divers degrès de certitude, ses erreurs et ses progrès; avec son application à la constatation des faits naturels, sociaux et politiques, historiques et contemporainsChapitre 26 sur 72 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les deux grands peuples de l'antiquité, qui sont nos maîtres, croyaient fermement, comme un dogme, que Thomme a été inventé et fabriqué, de toutes pièces, par un habile mécanicien nommé Prométhéus. Il faut en convenir, ce fut une œuvre fort chétive manquant d'une multitude de qualités essentielles prodiguées aux autres êtres naturels. Ne devait-on pas nous donner comme aux chênes et aux corbeaux, une vie de deux à trois siècles, au lieu d'une brève existence de 20 à 30 ans? Pourquoi nous avoir fait si petits, qu'il nous faut mille pas pour franchir l'espace d'une lieue, et si faibles que nous pouvons à peine porter sur nos épaules la moitié de notre famille? On sait que le pieux Enée perdit en chemin l'autre moitié, mésaventure qu'éprouva pareillement un patriarche. Un odorat perfectionné fait retrouver au chien fidèle, le maître qu'il a perdu. Le ramier traverse à tire-d'aile des pays, qui lui sont inconnus, et se dirige, sans erreur, sur le colombier où il a pris naissance. Le chat domestique

voit clair dans les ténèbres, et Faigle à travers l'immensité de l'océan des airs. Et si nous examinions l'homme moral, nous retrouverions la même impuissance, la même inanité.

Cette vie imparfaite, qui nous a été départie, nous Tachetons cependant bien cher. Elle commence par les cris de douleur du nouveau né, et finit par les gémissements de Pagonie du vieillard. Entre ces deux termes est toute notre existence, qui ne vaut guère mieux. Pour ne parler que des heureux de ce monde, ceux qui ont du pain tout gagné, combien de chagrins, de tribulations, de vicissitudes n'éprouvent-ils pas dans leur carrière ! Ce sont successivement : une nourrice mercenaire, un père indifférent, une mère dissipée, un collège avec des maîtres égoïstes et un enseignement absurde, une profession pleine d'exigences et de dégoûts, des liaisons trompeuses et corruptives. Puis le monde avec ses espérances décevantes, ses occupations futiles, ses ambitions et sa vénalité. Trop heureux encore ses élèves quand l'honneur et la santé survivent à la perte delà jeunesse et de ses folles illusions.

Que serait-ce donc si nous tracions la vie misérable de l'enfant du peuple des villes? C'est pour lui que la raison, la sagesse, la vertu ont été faites, si, dans la pauvreté, il parvient à se garantir des tentations, des vices, des méfaits, dont l'exemple l'obsède jour et nuit. Le plus grand de ses malheurs c'est de n'inspirer d'intérêt à personne, de n'avoir aucun guide, ni aucunbut, sinon celui d'arriver à la fin de la journée, pour reposer son corps endolori par la fatigue du travail.

L'existence du villageois est bien meilleure; elle est souvent plus dure, mais elle se passe en famille, et laisse une place aux affections du cœur. D'ailleurs, elle n'est point, comme celle de l'ouvrier des villes, un labyrinthe sans issue; elle conduit au bonheur domestique que donnent une bonne ménagère et de joyeux enfants. Il n'y manque rien, s'il se rencontre un bon pasteur et un maire riche, bienfaisant et de bon conseil. Le ciel fait le reste en accordant une année féconde.

Pour montrer quelle condition misérable est faite à Thomme parla nature, en l'assujettissant à mille besoins sans cesse renaissant, nous emprunterons au célèbre chimiste anglais Dalton, les données suivantes.

Les expériences réitérées de ce savant lui ont fait trouver que de :

91 onces d'aliments solides et fluides pris dans un jour, 48 1/2 onces sont expulsées sous la forme de fluide.

Ainsi, sur 100 parties alimentaires :

53 sont évacuées par les urines.

37 1/2 onces sont exhalées en vapeur des poumons et de la peau, par la respiration et la transpiration. C'est 41 p. 100. 5 onces seulement sont éjectées sous forme solide.

De cette quantité :

3 3/4 onces sont de l'eau ;

1 — des matières solubles dans l'eau ;

1 — seulement est insoluble.

C'est là, avec la nutrition d'un homme adulte, le dernier résultat de la consommation de deux livres de pain, d'une

demi-livre de viande et d'une quantité indéterminée de légumes et de boisson, vin, bière et eau.

L'effet final est à Paris, pour une population de 1,053,000 d'habitants de tout âge, de 354,000 mètres cubes de vidanges recueillies en 1853, évalués à 2 francs chacun, plus de 700,000 francs.

Quant à la déperdition cutanée, on peut l'apprécier par les expériences de Leuwenhoeck. Ce savant physicien a calculé qu'un homme de taille moyenne, ayant une surface d'environ 14 pieds carrés et chaque pied carré ayant 144 millions de pores, qui criblent la peau, chacun de nous n'a pas moins de 2,016,000,000 de ces pores. Ceci explique l'atmosphère qui environne les personnes infectées d'une maladie contagieuse, et la rapidité de la transmission de cette maladie. Les miasmes odorants manifestent cette exhalation.

C'est une étude curieuse que celle du développement progressif de l'enfant, depuis sa naissance, jusqu'à l'âge où l'on voit déjà poindre l'homme avec son intelligence et ses passions — bien plus : celui qui deviendra peut-être un grand génie, un héros cher à l'humanité, le sauveur de sa patrie. Il faut dire qu'on ne discerne guère de si hautes destinées, dans cet être faible, dont la vie est un souffle, une lueur, un esprit fugitif. Voici ses progrès déterminés expérimentalement par un habile physicien ; Quetelet.

A 1 an 26 1/2 —

A 2 ans..., 30 1/4 —

Garçons.

En naissant.. 20 pouces.

Filles.

19 pouces.

LA VIE HUiMAINE.

Garçons. Filles.

3 ans. . .

pouces.

32 1/2 pouces,

Ainsi, il faut 6 années au nouveau né pour doubler la grandeur de sa taille, et il lui en faut 16 pour la tripler, et arriver jusqu'à 5 pieds ou 1 mètre 61 centimètres.

Jusqu'à 6 ans, les filles ne diffèrent guère des garçons par leur développement, mais alors la différence s'accroît et devient en moyenne de 2 pouces.

Le poids n'es^ lors de la naissance, que de 6 à 7 livres. 11 a sextuplé à 6 ans; à 16, il dépasse 106 livres chez les garçons et 93 chez les filles; il s'est accru 15 à 16 fois. C'est une augmentation cinq fois aussi grande que celle de la taille.

On voit que la nature est fort lente, dans la création d'un homme, puisqu'il lui faut, pour lui donner la taille chétive d'un mètre 64 centimètres, un espace de 16 ans qui dépasse de beaucoup le tiers de la vie moyenne dans les pays les plus favorisés de l'Europe.

La vie humaine est entretenue par la respiration et la

nutrition, mais elle est faite avec du temps. Sous ce nouveau rapport, nous n'avons guère plus sujet de nons en enorgueillir.

Autrefois la vie durait un peu plus de 20 ans. Grâce aux progrès de la société, elle a doublé de durée en 70 ans, et n'est pas au-dessous de 40, qui font 350,400 heures. En voici la distribution :

A 8 heures de sommeil par nuit, c'est par an 2,920, — et pour la vie moyenne 116^800. Ainsi le repos nécessaire réduit notre existence de i 3 ans et 4 mois, et la limite à 26 ans 8 mois.

Les repas et les autres besoins personnels absorbent bien 4 heures, par jour, faisant 6 ans et 8 mois.

Le travail, les études, le temps utile occupent 8 heures par jour ou 131,400 heures, qui font 15 ans.

Il reste à perdre, pour le jeu, l'amour, la promenade, le café, les spectacles, les causeries 3 heures sur 24 ou un huitième, équivalant à 43,800 heures ou 5 ans.

I En résumé :

Par jour. Par an. Pour la vie.

Sommeil 8 heures. 2,920 heures. 13 ans 4 mois.

Repas et besoins. 4 — 1,460 — 6 — 8 —

Travail 8 — 2,920 — 13 — 4 —

Perte ,.. 4 — 1,460 — 6 — 8 —

Totaux.... 24 heures. 8,760 heures. 40 ans.

Sans doute l'ouvrier travaille bien davantage, mais sur les 12 heures de sa journée, il faut ôter le dimanche qu'il fête, le lundi qu'il chôme, et quelque fête religieuse ou politique, qui lui enlèvent 3 jours par semaine. C'est près-

que la moitié du temps ou 156 jours de salaires. L'année de 300 jours est réduite à 144, et les 600 francs, qu'il devait gagner n'atteignent pas à 300. L'employé, qui n'est occupé que six heures, pendant 300 jours, donne uniquement 1,800 heures de travail ; il lui en reste 2,580, ou sept mois dont il fait d'ordinaire un assez mauvais usage. L'homme de loisirs, qui passe six heures improductives de son temps, en visites, au spectacle, en promenade, dissipe pareillement un tiers de sa vie active. Les événements publics, les maladies, les malheurs de famille prélèvent en outre, dans une foule d'existences, une énorme part.

Trop souvent, au lieu d'être accidentelles et momentanées, les maladies sont chroniques, incurables et privent un homme, dans la force de l'âge, de la plénitude de ses facultés.

Les réformes opérées annuellement dans les contingents militaires, nous montrent quel déchet considérable diminue les levées des jeunes gens destinés à l'armée, et prélève sur la société un impôt exorbitant de gens inutiles ou à charge, ou tout au moins d'une nature fort défectueuse.

Sur 174,607 hommes de 20 ans, il faut en défalquer :

13,244 pour défaut de taille ;

— perle de doigts ou de dents

— surdité et mutisme;

— perte d'autres organes;

— goitreux ;

— boiteux ;

— autres difformités ;

— maladies des os ;

— myopie ;

— ■ autres maladies des yeux ;

2,003 pour maladies de peau ;

1,788 — scrofuleux ;

161 — maladies de poitrine :

3,300 — hernies ;

296 — épilepsie ;

9,282 — autres maladies ;

14,634 — faiblesse de constitution.

51,839 exemptés pour infirmités.. . 1 sur 29.5 13,144 autres exemptions en 1838. 1 — 8

Ainsi sur 100 hommes, 40 ou 2 sur 5 sont dans des conditions vitales qui les rendent impropres au service militaire et à une partie des travaux de la vie civile. Remarquons toutefois que tant d'intérêts militent à augmenter les réformes qu^il faut vraisemblablement les restreindre fort au-dessous des termes que nous venons d'exposer d'après les documents officiels.

Une autre catégorie d'infirmités bien plus graves est énumérée pour la première fois, par le recensement de 1851. En voici les nombres, qui ne sont vraisemblablement qu'au minimun.

Aveûgles 37,662 105 sur 100,000 habitants.

Borgnes 75,063 210 —

Sourds et muets.. . 29,512 82 —

Goitreux 42,382 118 —

Bossus 44,619 125 —

Perte de bras 9,077 25 —

Perte de jambes... 22,547 62 —

Aliénés 44,970 125 —

Total.... 305,83? 1 sur IÔ7 habilarilS.

L'énumération des réformes militaires parmi les hommes de 20 ans, s'élève à un trentième de leur nombre. En étendant cette proportion k la population entière, on peut croire qu'il y a près de 1,200,000 individus de tout sexe et de tout âge, qui sont atteints de quelque vice ou défectuosité notoire. Cette population est portée à plus de 1,500,000 par les cas plus graves encore que nous venons d'énoncer. En tenant compte des omissions qui sont inévitablement très-multipliées, on doit s'attendre à ce que dans un avenir prochain, lors du nouveau recensement, on trouvera, en réunissant les deux catégories, qu'il n'y a guère moins de deux millions de personnes mutilées, aveuglées à moitié ou tout à fait, sourds, muets, bossus, aliénés, épileptiques, scrofuleux ou débilités. C'est une défalcation d'un dix-huitième à faire sur la population de l'un des plus beaux pays de l'Europe, de celui dont le climat et l'état social sont également favorables à la vie humaine. Qu'est-ce donc ailleurs?

Il y a bien d'autres plaies que celles du corps de l'homme, d'abord l'ignorance, l'improbité, le vice, la misère, fléaux qui s'engendrent mutuellement et souillent une foule d'existences.

Malgré tant d'écoles et de dépenses pour les soutenir, une moitié de la population adulte ne sait ni lire ni écrire. -42 pour 100 des jeunes militaires de 20 ans, n'ont chaque année, aucune instruction.

C'est bien pis dans le rebut de la société : sur 7,000 forçats, 4,000 sont dans la plus profonde ignorance; 3,000 ne savent lire et écrire que très-imparfaitement; 700, savent l'un et l'autre, et 91 seulement ont reçu une

instruction supérieure à l'enseignement primaire. Il est impossible de produire une preuve plus convaincante de l'alliance qui existe entre l'ignorance et la perversité.

Voici une brève indication des effets produits par les autres maladies sociales.

Mendiants, vagabonds 1851.,. 217,000 1 sur 165

Détenus » 45,712 1 — 750

Prisons départem. 20,014

Maisons centrales. t8,329

Bagnes 7,369

Hôpitaux et hospices 1842... 106,000 1 — 350

Enfants trouvés 1841... 98,297 1 — 345

Filles publiques reconnues... 1851... 16,239 1 — 2,200 Total 483,188 1 sur 74

Ces maux étaient encore plus grands autrefois, puisque la durée moyenne de la vie était beaucoup moindre. La mort restreignait le nombre des criminels, des malheureux, des détenus, des malades aux hôpitaux et des enfants trouvés. L'échafaud, le typhus, la variole et la famine faisaient sans cesse des prélèvements, qui diminuaient d'autant les journées de présence. D'ailleurs, l'existence étant plus courte, il y avait moins d'années à donner aux habitudes du vice et aux effets de leur répression.

La différence de durée de la vie de nos pères et de la nôtre est considérable ; voici les termes de son accroissement pendant les deux dernières générations.

1772... 24 ans 6 mois. 1836... 43 ans.

1784... 25 — 8 — 1841... 42 — 6 mois.

Ainsi, en l'espace de 79 ans, la vie a obtenu une prolongation de près de 20 ans ou de 100 ans au lieu de 54. Cet accroissement extraordinaire est le plus grand et le plus magnifique résultat de la restauration sociale, commencée en 1789. En 1757 la durée moyenne de la vie n'était que de 23 ans, dans les généralités de Tours et de Limoges; elle n'était même que de 20 ans dans l'île de Rhé et dans celle d'Oléron.

De tous les pays de l'Europe, l'Angleterre est le seul qui soit aussi favorisé. La Russie, la Lombardie, la Toscane, sont à cet égard dans la situation où était la France il y a 80 ans. A Paris comme dans toutes les grandes capitales, la vie est beaucoup plus limitée ; mais on ne saurait guères en fixer le terme, attendu les mouvements perpétuels de la population.

Un statisticien distingué, Gasper, a recherché les différences apportées par la diversité des professions, dans la durée de la vie. Il a trouvé les termes suivants :

65 ans

mois.

Tous les hommes. . .

— en

On voit que, dans la plupart de ces professions, la vie est deux fois aussi longue que celle du commun des hom-

mes. C'est qu'il s'agit ici de personnages, qui ont échappé aux maux de l'enfance et aux orages de la jeunesse, et qui de plus appartiennent aux classes riches ou aisées, pour lesquelles l'existence a bien moins de dangers.

L'opinion publique apprécie, parfois fort mal les chances de la mort, qu'on encourt dans certaines professions. Par exemple, on suppose que les marins n'échappent guère aux périls déchaînés contre eux. C'est une erreur. Nous avons vu, en 1812, à Portsmouth, un conseil d'amiraux anglais, qui réunissaient entre douze, une somme d'âges faisant au delà de 4 ,000 ans ; et, cependant, ils avaient figuré dans toutes les guerres maritimes de notre siècle et d'une grande partie du siècle précédent. Ce fait prouve qu'on aurait tort de ranger la navigation parmi les métiers insalubres.

Parmi les maux, qui atteignent l'homme et abrègent sa vie, il faut placer surtout les habitations dangereuses. Une mauvaise nourriture nuit bien moins que les aspirations d'un air vicié, qui apportent à chaque instant une nouvelle dose de poison. Demeurer près de la bouche d'un égout, — passer six heures dans une salle de spectacle mal ventilée, où l'on ne respire que l'air déjà respiré par la foule, — coucher en famille dans une chambre basse, étroite, étouffée, — fréquenter par devoir et non sans mérite, les hôpitaux, les prisons d'où s'exhalent des miasmes délétères, — habiter seulement un rez-de-chaussée ouvert sur une rue boueuse ou sur une cour en puisard, comme celles des grandes villes, — sont des causes efficientes de maladies tôt ou tard mortelles. Et cependant, tel est l'aveuglement produit par la force de l'habitude, que

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ceux qu'effraye la tempête ou la bataille, bravent, tous les jours ces occurrences pleines de périls.

C'était autrefois bien pis que de nos jours. La cour des Miracles, dit Sauvai, était en 1724, un cul-de-sac voisin de la rue Montorgueil, contenant, dans ses vieilles maisons à demi enterrées dans un sol boueux et empuanté, plus de 500 familles ou 3,000 individus de tout sexe et de tout âge, entassés les uns sur les autres. Une seule masure, en ruine, et de quatre toises carrées, servait à loger plus de 50 ménages, chargés d'une infinité d'enfants. Lorsqu'en 1630, on résolut de faire traverser ce lieu, par une rue, qui en mettait à découvert les infamies, la tourbe de ses habitants attaqua de vive force les ouvriers, pour les obliger à abandonner cette entreprise utile (d).

Dès 1775, il fut interdit en France, d'enterrer dans les églises, et les cimetières de Paris furent éloignés, en dehors de l'enceinte de la ville. Mais à Londres, ils ont été conservés, au milieu des habitations d'une immense population resserrée, dans le moindre espace possible. C'est à ce point qu'il fut constaté, il y a quelques années, que la salle d'une école publique, qui réunissait une multitude d'enfants, couvrait par les ais de son plancher fissuré, les fosses, où l'on continuait d'enfouir journellement les morts de la paroisse. On peut se faire une idée de l'infection que doivent répandre les cimetières de Londres, en relevant, sur les documents officiels, le nombre des cadavres, qu'ils ont reçus de 1741 à 1837, en 96 ans. Il y en a eu 2,105,112. Un travail de M. Farr fait connaître les

(1) Sauvai, t. I, p. 512.

progrès obtenus, en l'espace de 245 ans, par les mesures prises pour assainir cette grande métropole. Voici la proportion, par mois, de ses décès.

Ann. de peste.

O.tiO

Octobre, Novembre, Décembre,

O.HG

Ainsi la peste avait les mois les plus chauds, pour la période de ses ravages, qui décuplaient presque la mortalité d'aujourd'hui. Au commencement du dix-septième siècle, l'été et l'automne étaient les saisons insalubres; maintenant, c'est l'hiver et le printemps. A présent, la salubrité de Londres est deux fois et demie aussi grande qu'en 1610. Dieu bénisse les hommes généreux qui ont opéré ces bienfaits !

C'est surtout l'indigence qui agit fatalement sur la durée de la vie humaine. On peut apprécier la puissance qu'exerçait jadis cette cause, en apprenant par Sauvai, qu'en 1757, Paris, qui n'avait que 30,000 imposables, faisant i 50,000 personnes, comptait 40,000 mendiants ou 27 sur chaque centaine d'habitants. En 1829, il y en avait 2,400 dont la moitié étaient aux dépôts de mendicité ; mais les bureaux de bienfaisance secouraient 62,000 indigents ou un sur 13 habitants sédentaires.

Un exemple frappant des effets de l'indigence ressort de a comparaison de la mortalité dans deux arrondissements,

l'un le plus riche et l'autre le plus pauvre de la ville de Paris. Le premier comprend la Chaussée d'Antin, le faubourg Montmartre et le Palais Royal, et le second les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marceau.

POPULATION RECENSÉE.

2e arrondissement. 12e arrondissement.

1817 G5,523 habit. 80,079 habit.

Totaux... 225,670 habit. 242,117 habit.

Moyenne... 75,223 — 80,700 —

1817 1,018 décès. 4,873 décès.

Totaux... 3,470 — 16,31 1 —

Moyenne... 1,157 — 5,437 —

Résultat : Dans l'arrondissement riche. ... 1 décès sur 65 habit. Dans l'arrondissement pauvre.. . 1 — 15 —

Ainsi pendant une période de 20 ans, dans la capitale de Fun des premiers pays civilisés, et au milieu des améliorations sans nombre, introduites dans la vie domestique, l'indigence, plus puissante que la bienfaisance de l'autorité et des hommes opulents et généreux, a quadruplé et fort au delà, la mortalité dans Parrondissement le plus pauvre, comparé au plus riche de Paris, et, par conséquent, elle

a abrégé, dans cette terrible proportion, la durée de l'existence des habitants de cette partie populeuse de la métropole. La vie moyenne de la population indigente n'atteint pas à 15 ans, attendu la multitude d'enfants morts en bas âge. Celle de la population opulente arrive à 65 ans, ou un tiers de plus que la moyenne de la France entière.

Cette différence plus ou moins grande, se trouve partout; et à tout âge, la mortalité est toujours moindre pour les riches que pour les pauvres.

La vie moyenne des femmes est plus longue que celle des hommes.

Celle des célibataires est plus courte que celle des gens mariés.

Celle des agriculteurs est bien plus durable que celle des industriels. La différence est d'un sur 57.4 à un sur 53.7, en Angleterre.

Les campagnes ont un grand avantage sur les villes, et chaque pays a un terme différent, qui varie suivant la salubrité du climat et le degré de perfection de l'état social.

Hâtons-nous de dire pour la consolation des pauvres gens, qu'il y a une cause plus puissante encore que leur misère, qui abrège la vie de tous ceux qui y sont exposés : c'est l'action d'un climat nouveau, différent de celui qui nous a vus naître. Grands ou petits, personne ne peut lui échapper.

Sans aller très-loin, on peut en trouver des exemples. Les marais de la Charente et les rizières du Piémont doublaient, il y a quelques années, la mortalité ordinaire, et produisaient un décès sur 24 habitants.

Mais les phénomènes, qui caractérisent la puissance du

climat ne se déploient avec toute leur puissance meurtrière, qu'au delà des mers, sous le ciel ardent des tropiques. Là, l'union de l'humidité et d'une chaleur brûlante agit sur les Européens, comme un poison atmosphérique et les fait bientôt périr.

Les savants d'autrefois, qui ne connaissaient guère du inonde que ce qu'ils pouvaient en apercevoir par la fenêtre de leur cabinet, ont proclamé la domination de l'homme et son ubiquité. C'est une illusion pleine d'orgueil. Combien souvent n'avons-nous pas vu dans des pays lointains, des proconsuls désespérer de leur vie, sous l'étreinte d'un climat inexorable, et appeler de tous leurs vœux, leur retour dans leur heureuse patrie, même au prix de leur haute fortune et de leur grandeur ?

Des données statistiques, que nous donnerons ailleurs avec leurs développements, font connaître les immenses sacrifices d'hommes que les nations maritimes de l'Europe moderne ont faits pour peupler leurs colonies.

Sur un millier de Français, conduits à Saint-Christophe, à la Guadeloupe, à la Martinique, à la Tortue,, à Saint-Domingue, il en mourait, la première année de leur arrivée, 600 d'entre eux, et la seconde, 350. Il ne restait que les nouveaux colons parvenus pendant ces terribles épreuves. Sur ceux-ci, il en périssait dans les deux années suivantes, 7 à 800 sur 1000, en sorte que les quatre premières transmigrations étaient comme non avenues. La cinquième année seulement, la mortalité diminuait et se bornait à un dixième.

A ce compte, et sans y comprendre ce que coûtait dë vies humaines le premier établissement, Saint-Domingue

qui avait en 1789, 66,000 blancs, ayant exigé de la France et de l'Espagne 6,600 hommes chaque année, pendant près de deux siècles, une population de 1 ,320,000 personnes avait été dévorée par Faction du climat de cette île.

Les recensements que nous avons recueillis prouvent qu'à la même époque, il y avait 331,700 habitants blancs dans les colonies françaises, anglaises, espagnoles, hollandaises et danoises. En ne faisant remonter qu'à 150 ans rétablissement de ces colonies, on trouve qu'à raison d'une mortalité d'un dixième chaque année, il a fallu que leurs métropoles leur fournissent tout près de 50 millions d'individus, pris dans leurs propres populations. Voilà pourquoi l'Espagne n'est qu'à demi peuplée , — et pourquoi les landes et les bruyères sont si vastes en Angleterre et en France qu'elles forment 4,140 lieues carrées, dans le premier de ces pays, et 4,652 dans le second, c'est-àdire le quart de la surface de l'un et le cinquième de l'autre.

Ces aperçus ne comprennent point les immenses transmigrations d'Européens, au Mexique, au Pérou, au Brésil, ni celles dans les colonies orientales, en Afrique et en Asie. Ils s'arrêtent à 1789, il y a 67 ans; et cependant, ils élèvent à près de 53 millions d'hommes, la mortalité de la race blanche dans les colonies tropicales du Nouveau- Monde. C'est le tiers de la population de l'Europe entière en 1789, et une fois et demie le nombre actuel des habitants de la France.

Il meurt année moyenne, victimes du climat : Au cap Coast, côte occid. d'Afrique. 67 milit. angl. sur 100

II faut bien l'avouer, l'homme achète si cher son ubiquité prétendue, qu'elle semble une déception; et quant à sa puissance sur la nature, elle ne s'étend pas jusqu'au climat, dont les perturbations violentes le précipitent au tombeau.

En résumé :

La vie humaine est un bien, un bonheur, une félicité pour celui à qui la fortune, cette reine du monde, a départi la santé, l'intelligence , l'aisance domestique, une place distinguée au soleil et dans la société d'élite de son pays, et de plus nécessairement l'estime publique et les affections de la famille. Mais elle est un malheur pour celui qui est privé de tous ces biens ; rarement il est vrai, tous lui manquent à la fois; quelques consolations lui sont données par l'amour, le vin, le jeu, le tabac et les vers.

D'ailleurs, au milieu de ses revers, il lui reste toujours, même quand il a tout perdu, ce que Pandore laissa au fond de sa boîte fatale : l'Espérance, cette dernière compagne, qui ne l'abandonne qu'à son dernier soupir.

A Sierra-Leone,

A la Gambie,

A Batavia, île de Java. . .

A Bombay. Inde anglaise

10 Européens sur 100

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