‹ Éléments de statistique; principes généraux de cette science, sa classification, sa méthode, ses opérations, ses divers degrès de certitude, ses erreurs et ses progrès; avec son application à la constatation des faits naturels, sociaux et politiques, historiques et contemporainsChapitre 60 sur 72 · FA FRANCE ET EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

FA FRANCE ET EN ANGLETERRE

2.000 ans pour s'accroître jusqu'à 36 millions. Ainsi le doublement, qui pouvait s'opérer en 33 ans, en a exigé 667 ou 20 fois autant.

L'accroissement de la population est maintenant, en Europe, trois fois aussi rapide que pendant les vingt siècles compris entre la conquête romaine et notre temps. Dans aucun pays civilisé, il n'est renfermé dans des limites aussi étrangement resserrées qu'alors; et c'est un témoignage certain de la supériorité que possède la société moderne sur celle de l'antiquité ou du moyen âge.

En considérant la faculté de pulluler accordée à l'espèce humaine, des savants imaginèrent que le globe était autrefois excessivement peuplé; et en regardant autour d'eux, les maigres populations de leurs temps, ils supposèrent qu'elles avaient périclité. C'était une double erreur. La glorieuse antiquité nous a laissé assez de chiffres pour connaître parfaitement tout ce que possédaient d'hommes l'Egypte, la Grèce et Rome, et il s'en faut bien que leur nombre corresponde à leur illustration. Quant aux peuples du moyen âge, il suffit de quelques recherches pour prouver que les flots de ces barbares qui envahirent l'Empire romain n'excédaient pas quelques milliers de Franks, de Wisigoths et de Vandales, bien moins redoutables par leur nombre que par l'effroi que leurs ravages répandaient parmi des populations dégénérées.

Voici des estimations de la population ancienne et moderne, tirées d'auteurs du mérite le plus éminent.

Le savant Isaac Vossius assurait que la terre était jadis bien plus peuplée que de son temps; et, pour preuve, il s réduisait la population de l'Europe an commencement du

quinzième siècle, à 30 millions d'habitants, ou beaucoup moins que la France seule aujourd'hui.

Le géographe Hubner accepta cette erreur. Voltaire, en la relevant, en commit une autre. Il ne porta qu'à 400 millions la population de notre continent; et, quoiqu'il l'eût triplée, il resta encore en défaut de moitié. C'était en 1775, il y a 80 ans.

Wallace estimait que l'an 966 de la création, le globe possédait 1,610 millions d'habitants, et que depuis, il en avait perdu 610, ce qui le réduisait à 1,000 millions. Ce n'étaient rien de plus que des calculs en l'air.

Mirabeau, le père du grand orateur, supposait qu'au temps de Jules César, l'Espagne avait 52 millions d'habitants, ou le quadruple de sa population actuelle.

Le grave Montesquieu dit qu'au commencement de l'empire romain, il y avait 50 fois autant d'habitants sur la terre qu'à l'époque du règne de Louis XV. Il est vrai que cette assertion n'a trouvé place que dans les Lettres persanes.

C'était une opinion vulgaire qui appuyait celle de la fin prochaine du monde. On la retrouve dans les meilleurs auteurs de l'antiquité : Strabon affirmait que l'humanité avait fait des pertes immenses, et Diodore prétendait que le nombre des hommes avait diminué considérablement.

Vulan estimait à 32 millions la population de la France, sous Charles IX; et un imposteur, qui prétendait avoir fait pour ce roi, un cadastre et un recensement du royaume, ne rougit pas, dans un livre imprimé, en \ 575, et destiné au cabinet de Henri III, de porter cette population à 112 millions d'habitants. Ce jongleur s'appelait Boulenger.

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Des auteurs très-savants et de bonne foi se trompèrent, pendant le dix huitième siècle, d'une manière surprenante.

L'historien Dubos croyait que la Gaule avait, lors de Tinvasion des Franks, 17 millions d'habitants, et 13 seulement en 1734. On expliquerait difficilement comment, sous le régime de la monarchie et de la civilisation, la population avait diminué de 25 pour 100, et surtout comment quelques milliers de barbares avaient subjugué un pays qui possédait autant d'habitants que la moitié de la France actuelle. Les chiffres donnés par Gaillard et par la Lézardière ne sont pas plus plausibles. Il est manifeste que ces auteurs n'ont, ni les uns ni les autres, considéré quel nombre limité de combattants était fourni par les populations dont ils exagèrent les forces. Il n'est pas moins certain qu'ils ont omis d'interroger le principal élément, d'où résultent les bornes de la multiplication des hommes : la subsistance représentée par l'étendue des terres en culture. On ne peut douter qu'alors les forêts et les bruyères ne couvrissent les deux tiers ou même les trois quarts du sol de la France. Bodin, le duc de Nevers et tous les autres auteurs du temps des Valois, en portent témoignage. Il est donc indubitable que sur un territoire réduit de 67 à 75 sur 100, avec une agriculture d'esclaves, des champs ravagés par la guerre civile, religieuse et étrangère, et sous l'influence de toutes les espèces d'oppressions, qui font le malheur des hommes, il ne pouvait exister que des populations chétives en nombre et sans cesse décimées par la misère, la famine et les contagions. Ainsi donc quand ces populations n'étaient pas stationnantes, elles diminuaient par degrés, et c'est une rêverie

de nos pères que d'avoir estimé par millions et millions, les peuples dont ils étaient contemporains.

Nous établirons ailleurs (1) les Faits statistiques, contradictoires, qui prouvent notre assertion. Ici, nous devons consigner seulement leurs résultats, et montrer par des chiffres authentiques, quels accroissements ont éprouvés d'abord la population de la France et de l'Angleterre, et ensuite celle4 de l'Europe, depuis les époques qu'on peut atteindre avec certitude, au moyen d'un travail attentif et persévérant.

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