‹ Éléments de statistique; principes généraux de cette science, sa classification, sa méthode, ses opérations, ses divers degrès de certitude, ses erreurs et ses progrès; avec son application à la constatation des faits naturels, sociaux et politiques, historiques et contemporainsChapitre 64 sur 72 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

On ne saurait trouver un témoignage plus frappant de la grandeur et de la rapidité des vicissitudes humaines que le tableau statistique des populations de l'Europe au moment où la révolution allait éclater, et le recensement de ces populations au temps où nous sommes, à la distance seulement de deux générations ou soixante-quatre ans.

En compulsant laborieusement les papiers d'État et les écrits de quelques publicistes, qui font autorité, nous sommes parvenu à établir, avec une approximation suffisante, le nombre d'habitants que possédait chaque État de l'Europe en 1788. Il nous a été bien moins difficile de constater quel est maintenant ce nombre, — des dénombrements périodiques étant exécutés partout, excepté en Turquie et en Espagne.

La comparaison des chiffres qui expriment les populations existant à chacune des deux époques fait connaître :

Quels effets funestes ont été produits sur chaque peuple pendant un demi-siècle par l'ambition, Fimpéritie ou les passions perverses de ceux qui présidaient à ses destinées.

Et quels heureux effets sont dus à des hommes d'Etat

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éclairés et bienfaisants , infiniment moins nombreux.

Princes, ministres ou tribuns, l'histoire appréciera leurs actes et stigmatisera leur mémoire ou la recommandera à la vénération de la postérité.

Notre tâche n'est qu'une bien faible partie de cette grande et belle œuvre; elle consiste à énumérer les résultats de l'influence qu'ont exercée les hommes et les événements sur les populations de l'Europe depuis la fin du dix-septième siècle, et à montrer comment les peuples grandissent, se maintiennent ou périclitent, et disparaissent de la scène du monde.

Les populations s'augmentent par trois sources qui n'ont entre elles rien de commun.

La première, et de beaucoup la meilleure, est l'excédant des naissances sur les décès. Une reproduction considérable qui manifeste une société tranquille, assurée de son avenir, et une mortalité médiocre qui atteste une civilisation avancée, laissent annuellement une différence dont s'augmente la population. Dans des circonstances favorables, l'accroissement est d'un individu sur 90; il descend à un sur 9,000 lorsque le pays est ravagé par quelque fléau, comme en 1832.

La seconde source d'augmentation des populations est purement éventuelle. Elle consiste dans les annexions des peuples qui subissent la conquête ou les démembrements froidement délibérés par des congrès. Le siècle dernier et celui-ci en offrent des exemples qu'il nous faudra bien rappeler.

La moindre source d'accroissement des populations est formée par les transmigrations qui amènent dans une con-

trée les habitants d'une autre contrée, convaincus qu'ils sont: que là où Ton est bien, c'est la Patrie. Autrefois les colonies des deux Indes tiraient perpétuellement de l'Europe de grandes masses d'hommes qui y trouvaient plus souvent la mort que les richesses qu'ils espéraient y acquérir. Aujourd'hui ce sont les États-Unis qui sont le but des émigrations; et l'on suppose qu'en l'espace d'un demisiècle ils ont ajouté ainsi un tiers à leur population. L'Irlande et l'Allemagne en ont fourni la plus grande partie. En France on est désabusé des illusions qui provoquent les expatriations. Les malheurs de Saint-Domingue, et ceux de l'émigration, ont laissé des souvenirs qu'il est impossible de mettre en oubli.

Chacune des trois sources d'accroissement, que nous venons d'indiquer, est soumise à des conditions qui en assurent ou en empêchent les effets.

Il faut pour augmenter naturellement les populations par un excédant considérable des naissances sur les décès : la sécurité et l'aisance qui multiplient les mariages, — le bas prix des subsistances qui permet d'agrandir la famille sans en accroître les charges, — la juste répartition des impôts, des institutions bienfaisantes et protectrices, — la paix publique qui garantit le présent et promet un heureux avenir.

L'extension naturelle des peuples est arrêtée, comme notre histoire en offre tant d'exemples pendant mille ans : par les guerres intestines, civiles et religieuses, — par l'oppression monarchique ou féodale, — par les disettes et les contagions meurtrières devenues fréquentes et périodiques, — enfin par tout ce qui nuit aux hommes individuellement ou en niasse à la société.

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Pour réussir, par la victoire, à agrandir une population aux dépens des peuples voisins, il faut des armées nombreuses et aguerries conduites par le génie de la guerre, mais la fortune est inconstante, surtout de nos jours, et nous ne sommes plus au temps où les monarchies duraient 1400 ans.

Les annexions qui changent des Polonais en Russes, des Saxons en Prussiens, des Italiens en Autrichiens, sont de cruels abus de la force; ils provoquent tôt ou tard de sanglantes réactions. L'insurrection éclate à Bruxelles, en Hongrie, en Gallicie, à Milan et à Venise. Victorieuse en Belgique, elle fonde, avec l'aide de la France, un État libre et prospère. Comprimée ailleurs, la justice de sa cause tient en échec ses maîtres, et domine, par la crainte, leur puissance et leurs secrets desseins. En présence de dix nationalités démembrées, désespérées et menaçantes, nul n'ose agir ou seulement se déclarer; et les iniquités de 1815, qui semblaient devoir être perpétuellement triomphantes, commencent à mériter à leurs auteurs un peu plus encore que les malédictions des peuples.

Le tableau rétrospectif que nous allons tracer, fera connaître ce que chaque pays de l'Europe doit, depuis 64 ans :

1° A des annexions de territoires;

2° A l'accroissement naturel des populations.

Il rattachera le passé au présent et fera sortir de beaucoup de chiffres oubliés ou inconnus des vérités utiles h l'histoire et à la science de l'Économie sociale.

Nous exposerons d'abord les nombres qui représentaient les populations des quinze États principaux de l'Eu-

rope on 1788,, sous le règne de Louis X VI, dans un temps de paix, qu'on doit considérer comme la plus belle époque de la monarchie, depuis le moyen âge jusqu'à la révolution.

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