‹ Éléments de statistique; principes généraux de cette science, sa classification, sa méthode, ses opérations, ses divers degrès de certitude, ses erreurs et ses progrès; avec son application à la constatation des faits naturels, sociaux et politiques, historiques et contemporainsChapitre 67 sur 72 · ACCROISSEMENT DU TERRITOIRE ET DE LA POPULATION DE LA RUSSIE · texte numérisé non relu

ACCROISSEMENT DU TERRITOIRE ET DE LA POPULATION DE LA RUSSIE

Époq.

Règnes.

Territoire.

Son accrois-

Population.

Son accrois-

sement.

sement.

Hect.

Hect.

Habit.

Habit.

Id.

Michel 1er. . .

Pierre Ier

Catherine I. .

Catherine 11.

Àlexandreler.

En l'espace de 400 ans, la Russie a décuplé l'étendue de son territoire et de sa population. C'est un phénomène politique sans pareil dans l'histoire moderne.

2° L'Autriche qui ne comptait, en 1788, avec les Pays- Bas qu'une population de 19 millions et demi d'habitants en a maintenant une de 37, en y joignant ses Etats d'Italie. Elle a gagné, en 64 ans, près de 17 millions et demi d'habitants, même en perdant ses Provinces belgiques. C'est une augmentation de 19 pour 100 ou pour ainsi dire d'un cinquième.

Voici le tableau des accroissements successifs qu'a reçus

son

territoire en l'espace de

533 ans,

depuis 1282 jus-

qu'en 1815.

Époq.

Règnes.

Accroissements.

Hect.

Hect

Rodolphe de Hapsbourg..

A l'avén.de Charles-Quint.

Après son abdication ....

79,333,000 En perle.

Après la paix de Carlowitz.

— de Passarowilz.

16,422,000 En perte.

Après la paix de Vienne.. .

18,468,000 En perte.

— de Paris. . . .

Depuis le fondateur de la dynastie actuelle, le territoire de l'Autriche s'est agrandi de 16 fois l'étendue qu'il avait il y a 573 ans; mais il a éprouvé de grandes vicissitudes, et il a été réduit trois fois énormément.

Sa population est moins bien connue. En termes généraux, au lieu d'être, comme en France, d'un habitant à raison d'un hectare et demi, elie est restée, jusqu'à ces derniers temps, moindre de moitié par rapport à la grande étendue du territoire qui est encore couvert d'immenses forêts. En 1850, elle était distribuée ainsi qu'il suit :

Autriche proprement dite. 2,267,000 habit. 1,150 par 1. carr.

Bohême 4,174,000 — 1,610 —

Hongrie 12,196,000 — 1 , 0 1 0 —

Autres provinces 9,523,000 — 340 —

Roy. Lombard-Vénitien.. 4,7-6,000 — 2,000 — -

Population totale... 36,950,000 792 habit.

C'est une singulière anomalie que le même État ait des provinces surchargées de 2,000 habitants par lieue carrée et d'autres qui n'en ont que 340 comme les régions polaires. Ces dernières sont si vastes que leurs populations éparses forment plus d'un quart de celles de la monarchie. Assurément l'Autriche a bien moins besoin d'étendre son territoire que d'en peupler les parties presque désertes.

3° La Prusse est la moindre et la plus récente des cinq grandes puissances de l'Europe. Elle doit sa fortune et sa renommée à Frédéric II, le prince le plus spirituel et le plus grand capitaine qui soit sorti de toutes les dynasties royales. Une particularité curieuse dans l'histoire de la légitimité, c'est que l'aïeul de ce monarque, Frédéric Ier, qui n'était que marquis de Brandebourg, s'étant érigé luimême en roi, le distributeur des couronnes, le Pape, lui refusa nettement ce titre et le maintint bel et bien Marquis seulement. Il est vrai que le nouveau roi n'en tint compte; mais cet exemple ne fut pas perdu. Un siècle après, un autre souverain prenait sa couronne des mains du pontife, sans attendre qu'il la lui donnât, et il la mettait luimême sur sa tête. Il faut ajouter que, s'il ne voulut pas la recevoir du pape, il l'avait demandée à la sanction du peuple.

Les agrandissements successifs de la Prusse en ont fait le sixième Etat de l'Europe par sa population actuelle. En 1788, elle avait 6,400,000 habitants ou même moins encore. En 4852, elle en comptait 16,935,000; elle a donc gagné 1 0 millions et demi d'habitants en l'espace de 64 ans. C'est 165 pour dOO. La même fortune lui donnerait, en l'an 1916, une population de 45 millions ; mais il n'y a

plus de Pologne à partager, ni de 1815 à attendre.

Le tableau suivant fera connaître les accroissements de territoire de la Prusse et ceux de sa population pendant une période de 412 ans.

Époques.

Règnes.

Éteodue.

Population.

Hect.

Habit.

Jean Sigismond de Pologne.

Georges-Guill. de Prusse...

Après le congrès de Vienne.

Ces chiffres expriment les plus grandes révolutions qu'ait éprouvées aucune puissance de l'Europe moderne, la Pologne exceptée. La Prusse du dix-septième siècle avait doublé sa population, en 1788, au bout de cent ans, grâce au génie militaire et à la rapacité de Frédéric II. Dix-sept ans après, elle l'avait doublée une seconde fois, par le patronage de Napoléon. Mais la reconnaissance n'est pas une vertu politique, et bientôt une rupture déplorable conduisit l'armée prussienne à léna. Un terrible revers mit en question jusqu'à l'existence de la monarchie, et sa population fut réduite à moitié par le conquérant. De 11 millions elle tomba à 5,500,000. Le vent de la fortune tourna une fois encore. Des désastres inouïs dans lesquels on vit s'associer tous les agents de destruction, mirent le

vaincu à la place du vainqueur, et firent éprouvera Paris le sort de Berlin.

La Prusse sortit de ces grands événements avec une po~ pulation double, et portée pour la seconde fois à 10 millions d'habitants. Quarante années de paix ont augmenté ce nombre de moitié en sus.

Parmi les provinces qui ont agrandi cette puissance, aux dépens de ses voisins, ses alliés et ses amis, il faut remar-

quer celles indiquées ci-après :

Population.

La Silésie, enlevée à l'Autriche, en 1742. 2,180 1. carr. 2,948,000

Le grand-duché de Posen, démembré de

la Pologne, en 1772 1 ,G23 — 1,290,000

La Weslphalie, acquise en 1815 1,145 — 1,421,000

Les provinces Saxonnes 1,366 — 1,683,000

Le grand-duché de Berg, réuni aux provinces Rhénanes 477 — »

Les prov. Rhénanes, enlevées à la France. 827 — 2,679,000

La Poméranie suédoise, en 1815. ..... . » 200,000

La ville libre de Danzig, cédée en 1793,

par la Pologne » 200,000

Totaux 7,600 1. carr. 10,400,000

Ces annexions équivalent aux deux tiers de la population totale du royaume, et la ramènent aux 7 millions d'habitants, qu'il possédait en 1619, avant Favénement de la maison de Brandebourg.

En dernier résultat les trois grandes puissances du Nord : la Russie, l'Autriche et la Prusse avaient, en 1788, une population de 50 millions. Elles comptaient, en 1852, soixante-quatre ans après 1 10,545,000 habitants ou 60 mil-

lions de plus. Elles avaient doublé et au delà leur population, par leur accroissement naturel, et surtout par d'immenses annexions de territoire, qui seront qualifiées dans l'histoire de flagrantes usurpations, nommément celles de la Silésie, de la Pologne et de la Saxe. Il n'était pas tout à fait impossible sinon de légitimer en quelque sorte ces usurpations, du moins de les faire oublier en rendant les peuples subjugués plus heureux qu'ils ne Tétaient sous leurs anciens rois; mais la preuve qu'il en est autrement, c'est que ces peuples en conservent toujours le souvenir et l'accompagnent de leurs regrets.

Sur les seize puissances de l'Europe, quatre ont accru leur population par la guerre et par des annexions forcées; et neuf l'ont augmentée naturellement par l'excédant des naissances sur les décès. Cet accroissement légitime leur a donné près de 45 millions d'habitants de plus qu'en 1788, dans l'espace de soixante-quatre ans. C'est un phénomène naturel, qui mérite d'être décrit par des recherches spéciales sur chaque pays.

1° La Grande-Bretagne et l'Irlande. Au premier rang des puissances de cette catégorie sont les Iles-Britanniques, qui ont, en soixante-quatre ans, doublé et bien au delà leur population et l'ont élevée de 12 millions à 27,675,000. C'est un accroissement de 130 pour 400, qui est le plus grand prodige social enfanté par la civilisation moderne, avec le concours d'une agriculture puissante,

1>E LA POPULATION DE L EUROPE. Ïi3

d'une industrie merveilleuse et de l'effet magique des libertés civiles et politiques.

La population moyenne étant presque de 25 millions, pendant la période calculée, l'augmentation annuelle a été de 244,000 ou un sur 103; -— terme supposant un doublement en soixante-dix ans, qui seront accomplies en Tan 1922.

Quels auraient donc été ces magnifiques progrès, si une politique fausse et meurtrière n'avait rempli la moitié du temps par une guerre contre la France, pleine de combats héroïques et inutiles, funestes à la fortune publique et à l'humanité ?

2° La France n'a pas atteint un terme aussi élevé que l'Angleterre, dans l'accroissement total de sa population, depuis 1788. Pendant les dernières années du règne de Louis XVI, cette population était restée stationnaire, et, quand la révolution eut éclaté, son augmentation fut combattue : par une guerre sanglante avec l'Europe, prolongée pendant vingt-quatre ans — par des insurrections meurtrières— parles échafauds dressés sur les places publiques, — par le typhus des prisons et des hôpitaux; — et par des expéditions lointaines, en Égypte, en Russie, à Saint- Domingue, en Irlande, en Grèce, en Algérie, pays de souvenirs glorieux et de pertes douloureuses. Aussi notre population ne s'est-elle accrue en soixante-quatre ans, que de 10,981,000 habitants ou M sur 100. C'est proportionnellement le tiers seulement de l'accroissement éprouvé par la Grande-Bretagne; comparaison qui n'est pas en faveur des dix-huit gouvernements que nous avons eus; car, dans le bien-être domestique, les hommes se multiplient.

La population moyenne de la période entière étant de 30,290,000 habitants, et l'accroissement moyen annuel de 171,500, il n'est que d'un sur 177. Cette proportion laisse supposer que le doublement des habitants de la France s'opérera en cent vingt-quatre ans, ce qui l'éloigné jusqu'à l'an 2076. On voit que les publicistes, qui s'effrayent de la surabondance de notre population, peuvent se rassurer par ce calcul qui n'est pas plus conjectural que leurs craintes. L'Angleterre doit nous devancer de beaucoup plus d'un demi-siècle, et elle n'a pas la tâche de peupler une Algérie. En attendant, elle peut facilement augmenter ses armées de cent mille hommes, pour défendre avec nous, l'indépendance de l'Europe occidentale.

3° L'Allemagne proprement dite. C'est l'agrégation des pays, qui ont échappé plus par bonheur, que par habileté à tomber sous la domination de la Prusse ou de l'Autriche; leur position difficile entre ces deux grandes puissances, les a forcés de s'appuyer sur la Russie. C'était, pour éviter un danger, se jeter dans un autre ; mais le péril le plus pressant est celui qu'il faut conjurer. Tous les hommes de cœur et d'esprit feront avec nous, des vœux pour l'Allemagne. Il n'est point de pays en Europe, qui réunisse plus d'éléments d'une haute et glorieuse civilisation, et qui soit plus digne d'en posséder le bonheur. L'alliance ou plutôt la confédération de la France avec l'Angleterre, montre quelle puissance bienfaitrice peut sortir du rapprochement des nations, qui s'entre-dévoraient autrefois. Un pacte semblable avec l'Allemagne, serait un événement, qui appellerait sur ses promoteurs, les bénédictions des peuples.

DE LA POPULATION DE i/EUROPE. 445

La curée de 1815 a tellement morcelé les États Allemands qu'il est difficile de comparer leur ancienne population à leur population actuelle. Toute compensation faite, afin de ne pas compter de nouveau, les provinces dévolues à la Prusse, nous croyons être assez proche delà vérité, en attribuant à l'Allemagne de 1788 réduite aux pays, qui ont gardé leur indépendance, une population d'environ huit millions, portée maintenant à 16,715,000. L'accroissement naturel a donc été de 100 pour 100 ou de 125,000 par année. La population moyenne n'ayant pas dépassé 12 millions, l'augmentation s'est élevée chaque année à un centième du nombre des habitants. C'est un terme extraordinaire, surtout quand il s'agit d'une région qui, pendant la moitié du temps, a servi de champ de bataille à toutes les armées de l'Europe. Il faut bien croire que la guerre n'est pas aussi meurtrière qu'on l'imagine, puisqu'elle n'a laissé aucune trace en Allemagne, et qu'un doublement de la population en soixante-quatre ans a nécessité des transmigrations volontaires de 2 à 300,000 hommes, dans une année.

Il faut remarquer que les peuples allemands étant privés de colonies et n'ayant pas les débouchés que possèdent les puissances maritimes, leur trop plein ne peut s'écouler que par ces transmigrations. Triste expédient qui ôte au pays sa force, sans donner aucun bonheur aux expatriés !

1° LJItalie forme toujours pour nous un tout indivisible, quelles que soient ses dislocations politiques. En y réintégrant la Lombardie et la Vénétie, il est intéressant de savoir quels effets produisent sur le plus beau pays de

iiti ACCltOISSEMEM

l'Europe, les influences qui la désolent depuis si longtemps. Elle avait, en 1788, un peu moins de 16 millions d'habitants : elle en comptait 22,320,000, en 1852. L'accroissement n'avait été que de (5,320,000 ou environ 100,000 par année. La population moyenne étant de 19,160,000, l'augmentation n'excédait pas le faible terme d'un sur 191, qui ne suppose un doublement qu'au bout de 135 ans: c'est-à-dire vers l'an 1987. Ainsi l'oppression que subit l'Italie a exercé, sur ses populations, un effet plus grand et plus funeste que ne l'ont fait sur la France, les terribles vicissitudes de la révolution et la guerre la plus acharnée dont jamais on ait eu l'exemple. La différence en faveur de ces derniers fléaux, est d'un onzième.

5° L'Espagne séquestrée dans sa Péninsule a mis le temps à profit. Ce n'est assurément ni le règne de Ferdinand VII, ni celui du Prince de la Paix qui l'ont empêchée de tomber au terme le plus bas; mais un événement qu'elle a regardé comme un grand désastre, lui a conservé sa population ; c'est la perte de ses colonies. Il faut joindre à cette cause, la vie provinciale dont jouissent quelques-unes de ses plus belles régions, et qui les défend contre les absurdités du pouvoir central. Lorsqu'on connaît intimement, comme nous, les habiles hommes d'État de ce pays, on a peine à concevoir qu'il soit possible à l'Espagne, d'avoir été constamment aussi mal gouvernée qu'elle l'est depuis un demi-siècle.

En 1788,1a population espagnole s'élevait à 10,500,000 habitants d'après le ministre d'État d'Aranda. En 1852, elle en comptait suivant notre ami Pascal Madoz, envi-

ron 15,500,000. L'accroissement avait été de 8 millions ou 78,000 par année. La population moyenne était de 13 millions, pour une période de soixante-quatre ans; il y avait donc une augmentation annuelle d'un sur 167 individus, promettant un doublement dans cent dix-sept ans, c'est-à-dire en Tan 4969, un peu plus tôt qu'en France. L'Espagne n'aurait pas fait de tels progrès, si elle n'avait pas eu le bonheur de perdre le Mexique et le Pérou.

6° Le Portugal est le pays de l'Europe, où la population s'augmente le moins ; on dirait que le Brésil continue de l'absorber. Son accroissement n'est que d'un tiers de celui de la Grande-Bretagne et de l'Allemagne. Ce terme est si bas qu'on doit croire que le chiffre de 4788, élevé à 2,800,000 habitants, par les tableaux officiels, comprend ceux des îles de l'Atlantique, et doit être réduit de 500,000. Alors l'augmentation au lieu d'être de 674,000 individus, serait de 1,474,000, ou 48,300 par année. Pour une population moyenne de 2,885,000, c'est un accroissement d'un sur 457, qui donne l'espérance d'un doublement vers l'an 4965, dans cent dix ans. L'Espagne présente, comme on devait s'y attendre, un terme analogue et encore un peu plus bas. Quand donc ces beaux pays, doués de tant d'avantages, réussiront-ils à en tirer parti ?

7° La Hollande doit tout à ses habitants. Il leur faut un rare courage, une haute intelligence, une admirable persévérance pour faire prospérer un pays aussi mal favorisé de la nature. Si la fortune leur avait donné pour patrie le Portugal ou la Sicile, on ne saurait dire ce qu'ils seraient

devenus. Jetés entre la France et l'Angleterre, au milieu d'une guerre à mort, ils ont non-seulement échappé à leur ruine, mais encore ils ont accru leur fortune et leur population. Les Provinces-Unies n'avaient, en 1788, que 4,800,000 habitants; elles en possèdent 3,400,000; elles ont gagné 1,600,000 personnes, en 64 ans, par accroissement naturel, ou 25,000 par année. La population moyenne étant de 2,600,000, l'augmentation est de un sur 104 personnes. Dans soixante et dix ans, elles en auraient le double, si leur territoire le permettait. C'est un accroissement pareil à celui de la Grande-Bretagne et rapproché de celui de l'Allemagne.

8° La Suisse ou plutôt l'Helvétie avait, en 1788, 1,800,000 habitants; elle en a un tiers de plus. Elle a gagné, en 64 ans, 9,400 personnes par an; ce qui, pour une population moyenne de 2,100,000, fait une augmentation d'un sur 223 ; chiflre qui ne suppose pas un doublement avant un siècle et demi. Le rude climat d'une partie de la Suisse est sans cloute Tune des causes de ce lent progrès ; mais il y en a une autre qu'il faut indiquer à regret : c'est la conservation de cet usage du quinzième siècle, qui fait encore aujourd'hui louer à prix d'argent, la belle jeunesse de la Suisse à de méchants princes, rappelant les Malatesti et les Uccellini, si célèbres jadis par leurs méfaits.

9° La Turquie d'Europe. On ne peut faire que des conjectures sur un pays, qui n'a jamais recherché quelles sont son étendue et sa population. Voici les seules données qu'on puisse en donner à tout hasard. En 1788, la Turquie avait, suivant les voyageurs les plus éclairés, 9,000,000 d'habitants en Europe. L'émancipation de la Grèce lui en

a retiré 000,000; restent 8,400,000. On lui en attribue maintenant 9,800,000 ; l'accroissement total est de 1,400,000, et l'accroissement annuel de 22,000; ce qui donne la faible augmentation d'un sur 413, moindre trois fois que celle de l'Angleterre et de l'Allemagne, et n'offrant pas la perspective d'un doublement avant 390 ans, période qui remonte à l'an 2262. Cet état stationnaire de la population est un signe caractéristique de la décadence des sociétés ; et la France elle-même était ainsi sous les Valois et à la veille de la révolution. Ce signe a été révélé aux hommes d'État de Pétersbourg dont nous apprécions les connaissances statistiques, et il leur a dit, comme le Labarum : «Tu vaincras par ceci. » Mais une intervention puissante et tutélaire a trompé cette espérance.

ÏH

Une troisième et dernière catégorie d'États européens est formée par les pays indépendants démembrés des anciennes puissances. Ce sont : la Belgique et la Grèce.

1° La Belgique est le plus récent des États de l'Europe. Elle appartenait autrefois à l'Autriche, sous le nom de Pays-Bas; elle fut incorporée, en 1795, à la république française. En 1815, elle fut annexée à la Hollande; en 1830, une insurrection l'en sépara; et avec le secours de la France, elle devint une monarchie constitutionnelle. Aucun pays ne s'est aussi bien tiré des bouleversements de notre siècle; et les Provinces Bhénanes surtout, qui lui ressemblent à plusieurs égards, doivent envier son heureuse destinée. En 1788, la Belgique ne comptait, sous la

domination autrichienne, que deux millions d'habitants; elle en a maintenant 4,431,000; c'est un accroissement de 2,431,000 ou 125 pour 100. La population moyenne étant de 3,215,000, l'augmentation a été de 38,000 par an, ou d'un sur 85 habitants. Cette proportion menace le pays de voir doubler sa population avant 60 ans, c'est-àdire vers l'an 1912. La Belgique aurait alors 5,100 habitants par lieue carrée, ce qui est un terme fabuleux. Tant est-il qu'il faut nécessairement à un pays, qui devient si peuplé, des colonies où puisse se verser le trop plein de sa population ; et nous ne voyons guère que la conquête du Maroc, par l'armée belge, qui promette d'atteindre ce but. C'est assurément un meilleur parti que celui de se mettre à la solde du roi de Naples.

Singulière alternative des populations de l'Europe ! les unes grandissent trop vite et les autres pas assez ; les premières ne savent que faire de leurs trop nombreux habitants, tandis que les autres manquent d'hommes pour défendre leur indépendance. Si la Turquie d'Europe, qui a beaucoup plus de 20,000 lieues carrées, avait multiplié ses peuples par un bon gouvernement et une puissante civilisation, elle aurait pu posséder 30 à 40 millions d'habitants; et aucun ambassadeur n'aurait eu l'audace de venir la braver dans sa capitale. Quand donc les sultans ou leurs vizirs sauront-ils que l'oppression est la ruine d'un État, et que l'influence fatale qui réduit les populations, les conduit eux-mêmes à leur perte, en les livrant sans défense à d'ambitieux voisins.

2° La Grèce. Ce nom qui nous rappelle les plus illustres souvenirs de l'histoire, semblait garantir que la Belgique

DE LA POPULATION DE l/EUROPE, 451

trouverait un cligne émule dans l'usage qu'elle fait de ses libertés. Dans leurs illusions classiques, la France et l'Angleterre ont pris des populations albanaises pour les descendants de Thémistocle et d'Epaminondas; elles leur ont prêté le secours de leurs escadres, de leurs troupes et de leur budget, pour les rendre indépendantes et civilisées. La méprise qu'elles avaient faite, en croyant la Grèce habitée par des Grecs, a fait échouer leurs généreux efforts; et Navarin n'a guère eu d'autres effets que de donner de nouveaux sujets à la Russie, des essaims de pirates à la mer Égée, et le fief d'Athènes à un prince bavarois.

On estimait, il y a 40 ans, que les provinces et les îles de la Grèce émancipée avaient 600,000 habitants. On leur en attribue à présent un million. L'accroissement serait de 10,000 par an, ou pour une population moyenne de 800,000, un individu sur 80 ; ce qui implique un doublement en 56 ans. L'état de l'agriculture ne comporte point une augmentation aussi grande et aussi rapide ; et, s'il faut croire exacts ces chiffres élevés, on doit les imputer bien moins à la reproduction des hommes qu'aux transmigrations des provinces grecques restées sous la domination de la Turquie.

3° Quelques autres populations partielles se sont augmentées d'environ moitié, en changeant de maîtres, et peuvent ajouter environ 300,000 habitants à l'accroissement total des peuples de l'Europe. Ce sont les îles Ioniennes, démembrées de la Turquie et gardées par l'Angleterre; les îles Illyriennes, échues en 4815 à l'Autriche ; et l'île de Malte, qui est moins une colonie qu'une station

navale et une belle position militaire. La guerre qui finit a déployé son utilité.

RÉSUMÉ GÉNÉRAL DE L'ACCROISSEMENT DE LA POPULATION DES ÉTATS DE L'EUROPE, DE 1788 A 18 52.

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