CERTITUDE DES FAITS STATISTIQUES
On sait que, parmi les travaux les plus difficiles de l'esprit humain, on doit mettre au premier rang la recherche de la vérité, et qu'il faut les plus grands efforts pour découvrir la réalité des choses, et pour éviter de se laisser abuser par Terreur ou la déception.
La Statistique, qui a pour but la découverte et la constatation d'une multitude de vérités utiles, importantes, essentielles, souvent inédites, et de nature et d'origine très-diverses, doit donc être l'une des sciences dont les opérations rencontrent le plus d'obstacles. Elle n'arrive à la certitude, comme l'histoire et souvent même la justice, que par des preuves écrites; mais elle a, sur l'une et sur l'autre, un avantage qu'elle doit au langage des chiffres, c'est de pouvoir, avant d'admettre les faits, les vérifier par le calcul, qui fournit presque toujours des moyens de contrôle nombreux et assurés.
Cependant, il s'en faut bien que le degré de certitude des Faits statistiques, soit, ainsi qu'on l'imagine communément, le même pour tous; il varie, comme celui des témoignages historiques et judiciaires dont la valeur change
à l'infini ; il dépend d'abord de la source où les chiffres ont été puisés, et ensuite de la nature des matières qu'ils expriment, et qui sont plus ou moins susceptibles d'être soumises à un calcul exact, et de donner des termes rigoureux, ou seulement des termes approximatifs.
Considérés d'après leur origine, les chiffres de la Statistique sont de trois sortes : ils sont officiels, compilés, ou ils proviennent de sources particulières.
Les chiffres officiels remontent à l'autorité publique, qui seule a pu les recueillir, par de grandes investigations dont l'initiative lui appartient. Tels sont ceux du cadastre, des recensements, des mouvements de la population, de la Statistique agricole et industrielle, de l'administration publique, de la justice, du commerce, etc. Il faut, pour de si vastes travaux, l'action puissante et centralisée du gouvernement, jointe à une organisation sociale, qui les protège et les favorise. Louis XIV et Napoléon ont échoué dans leur exécution, parce que le pays n'était pas préparé à leur entreprise. Le même motif empêche l'Angleterre d'avoir une Statistique agricole, et rend inutile l'habileté de ses efforts pour atteindre ce but.
Deux conditions sont nécessaires aux chiffres officiels pour mériter toute confiance. Il est essentiel qu'ils soient élaborés par des hommes expérimentés et consciencieux ; et il leur faut, pour échapper à tout soupçon, être publiés avant les discussions publiques auxquelles ils doivent servir. Rien ne les décrie plus que d'être préparés pour une occasion; ils perdent alors leur caractère historique et risquent de descendre jusqu'à celui des documents apocryphes.
Dans les temps, où la défiance du pouvoir est poussée à l'extrême, il n'est pas superflu de limiter la Statistique officielle à des chiffres seulement, sans aucune déduction de leurs conséquences. Cette réserve est, sans doute, fâcheuse, puisqu'elle prive le pays de commentaires essentiels, — qu'elle borne l'usage de la Statistique à un petit nombre d'adeptes, — et que l'intérêt des publications, ou même leur utilité pratique, en est considérablement diminué. Mais aussi l'autorité ne s'engage-t-elle pas dans des interprétations et des assertions, qui, quoique fondées, n'en pourraient pas moins être inopportunes ou indiscrètes ? D'ailleurs, les chiffres séparés de toute explication, n'en conservent que mieux leur indépendance et gardent bien plus sûrement, à l'abri de leur caractère mystérieux, le trésor de la vérité. Toutefois l'esprit du temps peut être à cet égard utilement consulté.
Les chiffres compilés par des auteurs quelconques dans les documents officiels, exigent deux conditions de crédibilité, qui leur sont absolument nécessaires : l'une est la citation précise des papiers d'Etat qui les ont fournis, à l'effet qu'on puisse, au besoin, les éclaircir ou les vérifier ; l'autre est le nom de celui qui en a fait l'emprunt, afin d'apprécier le degré de confiance qui lui est dû. Vouloir s'affranchir de ces conditions., c'est substituer à des témoignages décisifs, une opinion isolée, et réduire des preuves indubitables à des assertions sans valeur. On dirait volontiers, en voyant la répugnance que quelques auteurs ont à citer les sources de leurs chiffres, qu'ils prétendent s'attribuer, devant le public, les travaux qui les ont recueillis, constatés et élaborés. Comment méconnaissent-
ils ce que tout le monde sait? C'est qu'il n'est pas en leur pouvoir de faire un recensement, une exploration cadastrale, un inventaire agricole ou industriel; c'est que toute l'autorité du Gouvernement, toute la puissance de la centralisation sont nécessaires pour y réussir. Personne n'ignore donc que, n'ayant pu former ces chiffres de toutes pièces, il faut bien qu'ils lésaient compilés; et laisser supposer qu'il en est autrement, n'est pas un procédé qui puisse écarter la défiance.
Le nom de celui qui produit, dans une publication, des Faits numériques, est une nécessité non moins impérieuse. Articuler des chiffres, qui expriment parfois les plus grands intérêts du pays, c'est porter un témoignage, et il n'y en a point qui puisse être anonyme. Chacun doit garder la responsabilité de ses assertions, et leur donner la garantie de son nom, de sa position sociale et de sa réputation. Un caractère hautement reconnu d'impartialité et d'indépendance inspire de la confiance dans les calculs de l'auteur. Au contraire, les chiffres de Statisticiens habiles sont repoussés comme suspects, dès qu'on leur suppose, à tort ou à raison, quelque biais politique ou personnel, un intérêt quelconque, soit un système médical ou financier, soit un chemin de fer ou une table de mortalité, ou le projet de recommander quelque prohibition commerciale. En général, il convient de n'admettre les chiffres de ces Statisticiens qu'avec beaucoup de réserve, comme on le fait dans les cours d'assises, à l'égard des témoins dont l'intérêt rend les paroles douteuses.
Les chiffres d'une origine particulière sont ceux relevés immédiatement, sans l'intervention de l'autorité publique;
les sujets qu'ils traitent ont nécessairement une médiocre étendue, et Ton ne peut espérer d'en tirer des résultats généraux. Cependant, ils sont dignes d'occuper les savants loisirs d'hommes placés favorablement pour s'en occuper; telles sont des Statistiques communales, des observations météorologiques, des cotes de hauteurs barométriques ou trigonométriques, la détermination de la pente des rivières, celle du nombre des voitures et des passagers sur une route, des recherches numériques dans les hôpitaux, dans les registres de l'état civil, etc.
Ces objets, qui échappent aux grandes investigations officielles, méritent d'être encouragés, et on doit en attendre une foule de notions curieuses, intéressantes, qui, de plus, auraient le mérite d'être nouvelles. Il est presque superflu de remarquer que ces travaux ont aussi besoin de la garantie d'une indication précise de leur source, des moyens employés pour les exécuter, et du nom de leurs auteurs.
Par une singulière confusion, qui prouve combien sont encore obscures les idées qu'on se fait de la Statistique, même parmi les personnes éclairées, on suppose que toutes les catégories de Faits numériques doivent avoir un pareil degré de certitude, et que cette certitude doit être semblable à celle des nombres abstraits d'une opération arithmétique. C'est une double erreur, car il n'est nullement dans la nature des choses qu'il en soit ainsi.
La Statistique n'agit ni sur des quantités imaginaires, ni sur des unités identiques ; elle prend ses éléments tels qu'ils sont dans la nature et dans la société, diversifiés à l'infini ; elle les associe d'après leur caractère prédominant.
qui, le plus souvent, est leur seule ressemblance entre eux. Quelle disparité n'y a-t-il pas entre chacune des unités qu'elle rassemble dans ses nombres collectifs ! Elle suppute la population en faisant une masse de tous les habitants; mais, l'un est un vieillard décrépit, l'autre, un enfant au berceau; celui-ci estPhonneur de l'humanité, celui-là est un pervers, à qui la justice n'a laissé que la vie. Elle calcule les récoltes, en unissant tous les départements; mais, ici, la terre improductive donne à grand'peine un peu de seigle ; tandis qu'un peu plus loin, lesguérets sont couverts des plus riches moissons. Il y a, entre un département et un autre, autant de diversités qu'entre des planètes différentes ; il y a d'un homme à un homme la* distance de la brute au génie.
La plupart des éléments de la Statistique reproduisent de pareilles dissemblances ; ils ne peuvent être soumis h un même mode d'investigation, et leur constatation ne saurait donner le même degré de certitude. Par exemple, aucun doute ne doit être élevé sur la rectitude des comptes financiers; les épreuves nombreuses et sévères auxquelles est soumise, en France, la comptabilité des recettes et des dépenses du pays, rendent ses chiffres aussi exacts que s'ils n'exprimaient que des nombres abstraits, au lieu de représenter un immense trésor de métaux précieux.
Le cadastre de notre territoire va, par son achèvement, rendre non moins certaine la détermination de la surface du pays; et ce sera un grand et notable progrès, car Perreur était, sous Louis XIV, de 33 pour 100, et, sous les Valois, elle était du double.
Mais, quand il s'agit de supputer la population, le degré
de certitude s'affaiblit déjà considérablement. On demeure toujours au-dessous de la vérité, parce qu'une certaine partie des habitants des grandes villes échappent constamment aux opérations du dénombrement. On en trouve la preuve, lorsqu'on fait, pendant une période quinquennale, la comparaison des naissances et des décès. L'accroissement donné par l'excédant montre que les recensements sont en défaut.
La chance d'atteindre à des termes rigoureusement vrais est encore moindre quand on recherche la production agricole, qui varie en quantités et en valeurs, selon les lieux et les années.
C'est encore pis à l'égard de l'industrie manufacturière, qui change perpétuellement d'objets, de prix, de salaires, de moyens de travail suivant les besoins réels ou factices des consommateurs, la concurrence, la mode, les exigences des douanes, les progrès de la chimie et de la mécanique, etc. Au milieu d'un pareil mouvement, on ne peut se flatter de fixer la vérité par des chiffres précis et constants.
La Statistique judiciaire, qui trace le nombre des crimes et qui en fait connaître la nature, semble devoir ne se composer que de termes positifs, puisque les faits qu'elle établit sont prouvés en justice, avec les efforts les plus grands que puissent faire les hommes pour découvrir la vérité. Et cependant, quand on veut comparer les chiffres d'un pays ou d'une année à l'autre, on peut être trompé, par les vicissitudes qu'éprouvent la vigilance et l'habileté de la police judiciaire, et la sévérité plus ou moins rigoureuse de la répression ; car ce ne sont pas les
crimes commis, qui sont enregistrés ; ce sont seulement ceux dont les auteurs sont découverts, et c'est extrêmement différent. Ainsi, proportionnellement à la population, les assassinats commis à Paris et à Rome, ne diffèrent pas essentiellement de nombre ; mais c'est uniquement, parce que, dans la dernière de ces deux capitales, la moitié des auteurs de ces crimes échappent à l'action de la justice.
De ce que la Statistique ne parvient point à donner des chiffres d'une parfaite exactitude sur une partie des objets qu'elle embrasse, faut-il en induire que c'est une science incomplète, vaine et impuissante ? L'ignorance seule peut en tirer cette conclusion. Quelle est donc la branche des connaissances humaines qui atteint toujours la vérité ? qui brille d'un éclat sans tache, et qui naquit, comme Minerve, dans toute sa force, sans nul besoin des progrès apportés par la puissance du temps ? — Est-ce l'astronomie? mais, il y a soixante siècles que les hommes étudient les astres; et cependant, les trois quarts des planètes n'ont été découvertes que de nos jours. — La géographie ? mais deux cents générations se sont succédé sur le globe, sans en connaître plus de la moitié. — La médecine ? mais, malgré le génie d'Hippocrate, qu'était-elle donc quand elle ignorait l'anatomie, la circulation du sang, la vaccine, la quinine, la lithotritie ? — Qu'était-ce donc que la botanique avant Linnée? la chimie avant Lavoisier ? la physique avant Newton, Franklin et Volta ? Assurément, l'antiquité mérite notre plus profonde vénération ; les grands hommes, qui l'ont illustrée, sont dignes de tous nos sentiments d'admiration ; mais ils n'ont
pu égaler la science de notre temps ; le monde, où ils vivaient, était trop jeune. Eli bien ! il en est ainsi, pour la Statistique, de la civilisation actuelle de l'Europe ; il faut à ses progrès une instruction populaire plus diffuse, une habitude plus grande du langage des chiffres, une étude spéciale de la Statistique, de ses principes, et de la pratique de ses opérations introduite parmi les connaissances enseignées par l'éducation publique, et exigées pour l'admission aux emplois administratifs ; enfin, il faut la centralisation des travaux de la science et leur usage régulier dans l'examen parlementaire et administratif des questions d'Économie sociale.
Au nombre des idées inexactes, qui prévalent, même parmi les personnes instruites, domine surtout celle que les chiffres de la Statistique doivent être toujours positifs et certains, comme ceux d'un calcul purement arithmétique, ou comme les supputations d'un compte financier ; et c'est parce qu'ils se refusent à cette identité impossible que des esprits étroits les condamnent. Comment ne voiton pas qu'ils sont vraiment tout autre chose ? qu'au lieu de représenter des unités monétaires invariables, soumises passivement à toute opération, ils énumèrent une multitude d'objets, diversifiés à l'infini, qui échappent à une investigation rigoureuse par leur ténuité ou par l'immensité de leur masse, par la modicité de leur valeur ou par leur prodigieuse richesse ? Il faut ici s'élever gradativement de la commune, qui contient seulement quelques centaines d'hectares et d'habitants, à une surface territoriale de 53 millions d'hectares, peuplée de 36 millions d'hommes. Il faut parvenir, de la production d'un pâtis
qui donne un revenu de 3 francs par hectare k celle de l'Empire, qui s'élève à 8 milliards de francs. Et l'on veut que dans le mouvement imprimé à ce chaos, pour en séparer, en coordonner, en inventorier les éléments, aucun d'eux ne soit omis, aucun ne soit agrandi ou amoindri, en la moindre chose, par le chiffre qui doit le faire connaître ! C'est demander aux facultés humaines de reculer leurs limites.
Voici un exemple de ces folles exigences, qui suffira pour juger des autres. Lorsqu'en 1838, le second volume de la Statistique de France fut publié, il fut écrit au Ministre pour lui dénoncer une contradiction flagrante, qui avait été commise dans les chiffres de la surface du pays, un tableau l'ayant portée à 52,768,000 hectares et un autre à 52,780,000. Nous nous bornâmes à répondre que le critique avait oublié de remarquer que le premier de ces nombres appartenait aux travaux progressifs du cadastre de 1817, et le second à ceux de 1834. Mais, il y avait, de sa part, une bien plus singulière omission : c'était d'avoir méconnu, malgré une indication formelle, que Tun de ces chiffres était hypothétique dans la proportion de 33 pour 100, et l'autre dans celle de 25, attendu que l'inachèvement du cadastre laissait lieu à cette incertitude, qui était cent mille fois plus grande que la faible quantité dont le critique avait cru faire la découverte.
Mais, s'ensuit-il, de ce que la Statistique n'arrive souvent qu'à des nombres approximatifs, que leur utilité ensoit le moindrement atténuée? Qu'importe aux problèmes qu'ils servent à résoudre qu'il y ait, comme dans le cas que nous venons de citer, deux à trois millièmes de différence?
Quand même il y aurait, dans le chiffre d'une récolte, l'énorme erreur d'un hectolitre par hectare, les conséquences qui ressortent de la quantité de la production en ont-elles moins d'importance ? Si le fait n'est pas vrai cette année, il peut l'être Tannée prochaine; il Tétait Tannée dernière, par Teffet des changements naturels qu'éprouvent les choses. Parce qu'un recensement ne peut atteindre quelques milliers d'individus, parce qu'un cadastre agricole n'énumère pas, à quelques cent mille près, tous les animaux domestiques du pays, on n'en saurait rien induire contre la Statistique ; car l'objet qu'elle se propose n'en est pas moins rempli dans toute son étendue. Autant vaudrait reprocher à un portrait de ne pas être un fac-similé : s'il est reconnaissais, ressemblant, l'art n'a-t-il pas atteint son but, quoique le compas puisse y trouver quelque irrégularité ?