‹ Eléments de zoologie médicaleChapitre 15 sur 144 · HOMMES PRÉTENDUS SAUVAGES · texte numérisé non relu

HOMMES PRÉTENDUS SAUVAGES

aberrations physiques et morales de l'Homme normal ou civilisé, et non des retours vers son point de départ OP vers Tétat initial de sa civilisation.

Linné mentionne neuf de ces exemples, mais il n'examine ni leur origine, ni leur authenticité, ni leur valeur scientifique ; il les donne sans ordre de date, sans détails et sans réflexions. Tous ces mal* heureux sont des enfants, il n'y a point d'adulte (4 ) ; circonstance remarquable qui concourt à démontrer que Tétat d'isolement ne convient pas à notre espèce. Quelques-uns de ces enfants ont été trouvés parmi des brebis et des bœufs, ou même parmi des loups et des ours ( I ). C'est pour cela que Linné les a désignés par une épithète qui indique leur singulière compagnie {jxivenis or/wws, 60vinus, lupinus^ vrsinus ).

Quand on remonte à l'origine de tous ces faits, on est étonné des contradictions, des invraisemblances et des fables qu'on rencontre.

Voici les deux exemples les plus authentiques : la jeune plie de Champagne et le jeune sauvage du Tarn,

4° ha jeune fdle de Champagne {puella Campanica Linn.) avait vécu dans les bois , au milieu des animaux , on ignore par quel concours de circonstances. Elle fut prise, conduite et élevée dans un château du voisinage. On l'a vue pendant longtemps à Paris; elle était connue sous le nom de mademoiseUe Lehianc, C'est q Racine fils que nous devons son histoire.

Au mois de septembre 4 734, les domestiques du château de Sogny, près de Châlons-sur-Marne, aperçurent pendant la nuit, dans le jardin, sur un pommier chargé de fruits, une espèce de fantôme; ils s'en approchèrent sans bruit et entourèrent l'arbre. Mais tout d'un coup le fantôme sauta légèrement par-dessus leur tête et pardessus le mur du jardin, et se sauva dans un bois du voisinage, 011 il grimpa sur un grand arbre. Le seigneur du château fit cerner le tronc par ses domestiques et par ses paysans ; il fallut en embrasser plusieurs, parce que le fantôme s'élançait d'un arbre à l'autre. On soupçonnait que c'était une jeune fille sauvage. Il s'agissait de la faire descendre. La dame du château, pensant que la faim et la soif en viendraient aisément à bout, ordonna d'apporter un baquet d'eau au pied du tronc ; on y plaça aussi une anguille. La jeune fille (car c'en était une) , tentée par cette vue, descendait à moitié , puis remontait. Enfin elle descendit jusqu'à terre et alla boire au ba-

(1) Larrey parle vaguement d*un homme sauvage donl il avait vu le sque!c(le h Wilna. Sa description, rédigée probablement sur des notes prises à la hâle, paraît dominée par l'idée préconçue que ce squelette avait beaucoup d'analogie avec celui de VOrang-mtang {\),

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quel. On remarqua qu'elle buvait en plongeant le menton jusqu'à la bouche, et avalait le liquide à la manière des chevaux.

On s'empara d'elle et l'on vit que les ongles de ses mains et de ses pieds étaient très longs et très forts , ce qui lui donnait beaucoup de facilité pour grimper sur les arbres, et probablement aussi pour déchirer les animaux. Cette jeune fdle paraissait noirâtre ; mais le changement de demeure luicclaircit bientôt le teint.

Conduite au château, elle se précipita d'abord sur des volailles crues que le cuisinier avait entre les mains. Elle ne connaissait aucune langue et n'articulait aucun son ; elle jetait seulement un cri guttural qui était effrayant. Elle savait, du reste, imiter la voix de certains quadrupèdes et de certains oiseaux.

Le temps froid l'obligeait de se couvrir de quelques peaux de bêtes ; mais en toute saison il fallait qu'elle eut au moins une ceinture pour placer le bâton court et rond dont elle se servait pour terrasser les animaux sauvages. Elle abattait un loup d'un seul coup sur la tête, ainsi qu'elle l'a raconté depuis. Lorsqu'elle avait tué un lièvre avec son bâton, elle le dépouillait et le dévorait ; mais lorsqu'elle en avait pris un à la course, elle lui ouvrait une veine avec son ongle, buvait son sang et jetait le reste. La manière dont eWe courait était vraiment surprenante ; il ne paraissait presque point de mouvements dans ses pieds et aucun dans son corps; c'était glisser plutôt que courir. Elle nageait avec la même agilité et prenait les poissons en plongeant. Elle mangeait ces derniers avec un grand plaisir. Elle pouvait rester longtemps plongée ; on aurait dit que l'eau était son élément.

Lorsqu'elle eut appris notre langue, elle raconta comment elle avait perdu une compagne de son âge avec laquelle elle vivait. Toutes deux nageaient dans une rivière (la Marne , sans doute) ; lorsqu'elles entendirent un bruit qui les força de plonger : c'était un chasseur qui, les ayant prises de loin pour des poules d'eau, avait tiré dessus ; elles allèrent sortir beaucoup plus loin et entrèrent dans un bois; là, elles trouvèrent un chapelet; chacune d'elles le voulut pour s'en faire un bracelet; sa sœur l'ayant frappée sur le bras, elle riposta par un violent coup de bâton sur la tête , si terrible, que, suivant son expression, elle la fitroitge. Aussitôt, par ce mouvement de la nature qui nous porte à secourir nos semblables, elle va chercher sur un arbre une certaine gomme propre, selon elle, à guérir le mal qu'elle avait fait ; elle retourne au lieu où elle avait laissé la pauvre blessée, mais celle-ci n'y était plus ; elle ne l'a jamais revue.

On n'a pu connaître au juste l'âge de cette jeune fille, ni d'où

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