HOMMES PRÉTENDUS SAUVAGES
elle venait. Lorsqu'on la questionna par signes pour savoir où elle était née , elle montra un arbre. Elle donna cependant à entendre qu'elle avait traversé une grande étendue d'eau. La Condamine eut ridée, pour découvrir le lieu de sa naissance, de lui présenter des racines et des fruits de plusieurs plantes d'Amérique, espérant qu'elle reconnaîtrait peut-être quelques-uns des objets qu'elle avait vus dans son enfance, mais cette expérience n'eut aucun succès.
Pendant longtemps elle refusa de s'habiller.
On la mit à Paris dans un couvent, solitude bien différente de celle de ses bois ; elle y devint très mélancolique.
Cette jeune fdle n'était pas idiote comme la plupart des enfants sauvages décrits par les auteurs. On vient de le voir, elle savait se couvrir de peaux pour se garantir du froid ; elle avait un bâton pour attaquer et se défendre , et s'en servait avec habileté ; elle s'était fabriqué une ceinture pour placer ce bâton ; elle avait eu l'idée d'orner son bras avec un chapelet ; elle avait voulu panser la blessure de sa sœur ; elle connaissait les vertus d'une certaine gomme...
L'animal le pllis parfait, le mammifère le plus élevé dans la série, a-t-il jamais offert, dans son intelligence, les signes et les combinaisons que nous venons de voir dans cette pauvre fille abandonnée et dégradée ?
2" Le jeinw garçon du Tarn . vulgairement appelé sauvage de l'Aveyron, a été l'objet de la curiosité publique vers le commencement de ce siècle. Tout Paris a vu ce petit malheureux. On lui avait donné le nom de Victor, L'abbé Bonnaterre et le docteur Itard nous l'ont fait connaître avec détail dans deux notices pleines d'intérêt.
C'était un enfant de onze à douze ans que l'on avait vu plusieurs fois dans un bois de Lacaune (Tarn), fouillant le sol pour arracher des pommes de terre et des navets qu'il mangeait crus , ramassant aussi des glands et des châtaignes, couchant sur des feuilles sèches, et grimpant sur les arbres à l'approche des hommes.
Vers la fin de l'année 1799, il fut rencontré par trois chasseurs qui s'en emparèrent.
Cet enfant était entièrement nu, d'une malpropreté dégoûtante, farouche, impatient,- affecté de mouvements spasmodiques, souvent même convulsifs, et se balançait comme certains animaux dans les ménageries. 11 égratiguait ceux qui le contrariaient , et ne témoignait aucune espèce d'affection ou de reconnaissance à ceux qui avaient soin de lui. Il semblait à peu près indifférent à tout, et cherchait continuellement à fuir les hommes pour retourner dans les bois.
Il ne rendait aucune espèce de son. Il avait le système nerveux probablement malade.
Ce malheureux fut conduit dans un hameau du voisinagfe. I) s*écbappa au bout d'une semaine et gagna la montagne, où il erra pendant cpjinze mois, couvert d*une méchante chemise en lambeaux, et supportant les froids les plus rigoureux et les chaleurs les plus ardentes.
Il fut pris de nouveau au moment où il entrait dans une maison isolée du canton de Saint-Sernin , probablement pressé par le besoin. On le conduisit à Thospice de Sainte-Affrique, puis à Rodejs, et enfin a Paris, par ordre du ministre.
Il arriva dans la capitale vers la fin de Tannée 4 800.
Taille, 4 3 décimètres ; peau blanche et fine, cheveux châtain foncé ; visage arrondi, physionomie agréable mais peu expressive ; yeux enfoncés et noirs, cils très développés ; nez long et un peu pointu, menton rond ; sourire très gracieux ; langue sans aucun vice de conformation.
Tout son corps était couvert de cicatrices et de déchirures , faites probablement par des branches ou par des épines. A l'extrémité supérieure de la trachée-artère, on voyait une suture transversale longue d'environ 41 millimètres, qui semblait annoncer l'action d'un instrument tranchant. ,...(!).
Pinel regarda le petit sauvage du Tarn comme un misérable idiot atteint d'une maladie incurable ; il décida qu'il n'était susceptible ni d'instruction ni de sociabilité.
Le docteur Itard ne partagea pas ce jugement , il osa concevoir quelque espérance ; il essaya d'élever cet enfant dans l'établissement des sourds*muets. Il a publié longuement les résultats obtenus au bout de neuf mois, Oadoit convenir que ces résultats, malgré la satisfaction apparenXe du savant docteur, sont loin d'être brillants. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le petit sauvage n'était pas entièrement privé d'intelligence. Mais les fonctions purement animales dominaient chez lui toutes les autres, et son regard conserva toujours quelque chose de niais, assez bien rendu du reste dans son portrait gravé. Sa voix n'arriva guère qu'à produire des sons discordants et à peu près inarticulés
Il manifesta beaucoup de répugnance à s'asseoir sur une chaise et à coucher dans un lit. Il s'accroupissait souvent sur les genoux, h peu près comme les singes. On eut de la peine à lui apprendre à marcher lentement. Il refusa pendant longtemps la viande crue ou cuite. Il flairait tous les aliments avant de les nianger. Il n'avait aucune idée de la pudeur.
UNITÉ DE l'espèce HUMAINE. 46
Un matin qu'il tombait de la neige, il pousse un cri d'allégresse, quitte le lit, court à la fenêtre, puis à la porte, va, vient avec impa* tience de Tune à l'autre, s'échappe à moitié habillé et gagne le jardin. Là , faisant éclater sa joie par les cris les plus perçants , il se roule dans la neige, et, la ramassant à pleines mains, il s'en repaît avec une incroyable avidité (Itard).
L'origine de cet enfant est incertaine ; on a soupçonné qu'il avait été abandonné vers l'ftge de quatre ou cinq ans, et qu'il avait passé, par conséquent , sept années dans les forêts. Des personnes dignes de foi ont assuré que c'était le fils légitime d'un notaire , inhumainement abandonné parce que la nature lui avait refusé la parole.
Quoi qu'il eu soit, suivant la juste remarque de Pinel, cet enfant était un idiot ; mais dans l'histoire de cet idiot, deux faits, rapportés par le docteur Itard, sont très dignes d'attention,
1 " L'enfant descendait quelquefois seul dans le jardin des sourdsmuets et allait s'asseoir sur le bord du bassin ; alors son balancement diminuait par degrés, son corps devenait tranquille ; sa figure prenait bientôt un caractère prononcé de rêverie mélancolique ; il demeurait ainsi des heures entières, regardant attentivement la surface de l'eau,... sur laquelle il jetait de temps en temps des brins de feuilles desséchées !
2** Lorsque , pendant la nuit et par un beau clair de lune , les rayons lumineux venaient à pénétrer dans sa chambre, il manquait rarement de se lever et de se placer devant la fenêtre : il restait 1& une partie de la nuit, debout, immobile, le cou tendu, les yeux fixés vers la campagne éclairée par la lune , livré à une sorte d'extase contemplative!
A-t-on jamais observé, dans le singe le plus intelligent, quelque chose qui rappelât ces manifestations rêveuses de cet enfant malade et idiot ?