LEUR CORRÉLATION
principe général, et il en a donné un exemple parfaitement choisi en comparant entre eux les carnassiers et les herbivores de la classe des Mammifères. « Si, dit-il, les intestins d'un animal sont organisés pour ne digérer que de la chair, et de la chair récente, il faut aussi que ses mâchoires soient construites pour dévorer sa proie ; ses griffes pour la saisir et la déchirer ; ses dents pour la couperet la diviser; le système entier de ses organes de mouvement pour la poursuivre et pour l’atteindre ; ses organes des sens pour l’apercevoir de loin ; il faut même que la nature ait placé dans son cerveau l'instinctnécessaire pour savoir se cacher et tendre des pièges à ses victimes. Telles sont les conditions du régime carnivore; tout animal destiné pour ce régime les réunira infailliblement, car sa race n’aurait pu subsister sans elles... Les animaux à sabots doivent fous être herbivores, puisqu’ils n’ont aucun moyen de saisir une proie. Nous voyons bien encore que, n’ayant d’autre usage à faire de leurs pieds de devant que de soutenir leur corps, ils n’ont pas besoin d’une épaule aussi vigoureusement organisée, d’où résulte l’absence de clavicule et d’acromion, l’étroitesse de l’omoplate ; n’ayant pas non plus besoin de tourner leur avant-bras, leur radius sera soudé au cubitus, ou du moins articulé par ginglyme, et non pararthrodie avecl’humérus. Leur régime herbivore exigera des dents à couronne plate pour broyer les semences et les herbages; il faudra que cette couronne soit inégale et, pour cet effet, que les parties d’émail y alternent avec les parties osseuses. Cette sorte de couronne nécessitant des mouvements horizontaux pour la trituration, le condyle de la mâchoire ne pourra être un gond aussi serré que dans les carnassiers : il devra être aplati et répondre aussi a une facette de l’os des tempes plus ou moins aplatie; la fosse temporale, qui n’aura qu’un petit muscle à loger, sera peu large et peu profonde, etc. »
Application du principe de la corrélation des formes a la reconstruc-
tion des animaux fossiles. — On dit souvent que la notion d’un organe, si peu important qu il soit dans l’écononiie de l’animal auquel il a appartenu, une phalange par exemple ou une dent, peut permettre à un naturaliste exercé de reconstruire par la pensée tout l’animal dont cette partie provient et d’en opérer avec certitude la restauration même si c’est d’une espèce perdue qu’il s’agit. On s’appuie à cet égard sur les magnifiques résultats obtenus par Cuvier lui-même et par d’autres anatomistes dans la reconstruction des animaux antédiluviens au
moyen des débris fossilisés que le sol nous a conservés dans tant de localités.
Après «voir montré, dans son grand ouvrage sur les ossements
e naturZ "rx ” quadrupèdes sont difficiles à déterminer, ce naturaliste célèbre ajoute en effet: Heureusement, l'analomié
comparée posséda, t un principe qui, bien appliqué, était capable de
£“°r t8 CS embarras: «’«■« celui de la corréLn des formes dans les etres organisés, au moyen duquel chaque sorlo d’étre
ORGANES
pourrait à la rigueur être reconnue par chaque fragment de chacune de ses parties. »
Rien n’est plus vrai, et l’on peut dire également avec Cuvier qu'aucune partie ne peut changer sans que les autres ne changent aussi; mais il faut surtout l’entendre des parties importantes, et toutes ne sauraient offrir des indications d’une égale valeur. Cependant, lorsque le même auteur dit plus loin : « chacune d’elles prise séparément indique et donne toutes les autres », il cesse d’être dans le vrai.
Une dent, un os quelconque tirés du cheval ou du bœuf ordinaire nous permettront sans doute de conclure à tous les “autres caractères de ces deux quadrupèdes, parce que nous les connaissons déjà; mais si cette pièce, tout en indiquant le genre Cheval ou le genre Bœuf* montre par quelque différence de valeur réelle que nous n avons pas affaire à l’une des espèces déjà connues du genre Cheval ou du genre Bœuf, il ne nous sera pas possible de juger, d’après elle, des autres caractères différentiels de l’espèce inconnue, si celle partie est seule soumise à notre observation. Chaque pièce prise séparément n’indique donc pas et ne donne pas toutes les autres. L’observation de l’animal entier pourrait seule nous montrer les caractères propres à ces dernières, et si nous avions le squelette avec toutes ses parties osseuses nous ne saurions pas davantage ce que les autres organes pourraient présenter de particulier; Cuvier est lui-même de cet avis lorsqu’il dit : «Je doute qu’on eût deviné, si l’observation ne l’avait appris, que les ruminants auraient tous le pied fourchu... ; je doute qu’on eût deviné qu’il n’v aurait de cornes au front que dans cette seule classe; que ceux d’entre eux qui auraient des canines aiguës manqueraient, pour la plupart, de cornes ; etc. »
A plus forte raison en sera-t-il ainsi lorsque, au lieu d'animaux peu différents de ceux de la nature actuelle, nous aurons à déterminer les ossements d’espèces appartenant à des genres ou à des familles dispa- •rues, comme la classe des Mammifères et surtout celles des .Reptiles ou des Poissons nous en fournissent un si grand nombre d’exemples. Alors il sera constamment impossible de remonter des caractères connus aux caractères à connaître, et le principe de la corrélation des formes, appliqué avec trop de confiance, pourra même conduire à de graves erreurs. Il a souvent fait attribuer à des animaux différents des pièces que l’on a ensuite reconnues pour appartenir à un seul et même genre, et d’autres fois il a fait considérer comme provenant d’une
(♦) o. /(., os hyoïde ; — Ix, larynx; — c. tlnjr., le corps thyroïde recouvrant en partie le
larynx; lr. art., trachée-artère et sa division en bronches; — />!.;>., />!./>., plèvre paric-
talc j 1 p. dr., poumon droit ; — jt. <j.t poumon gauche ; — mèd., médias tin et séparation des deux plèvres; — cr, péricarde, enveloppant le cœur; — fc, foie, renversé on haut pour montrer sa face concave on profonde; — c. Iiêp., canaux hépatiques; — V. bit., vésicule biliaire ; — c. cliol., canal cholédoque; — p., pancréas; — duod., duodénum : — rate; — in. portion de l’intestin grêle; — c., cæcum ; — «/>/). i-., appendice vermiforme du caecum » "y g i } gros intestin : côlon ascendant, côlon transversc et côlon descendant; — r., rectum ; — ves., vessie urinaire.
- Principaux viscères contenus fions les cavités thoracique et abdominale •le V Homme et parties annexes (*).
ORGANES
même espèce des parties qui provenaient cependant d’animaux de plusieurs genres.
De semblables méprises ne sont pas rares en paléontologie, et les plus habiles naturalistes n’ont pas toujours su les éviter. C'est ainsi que des ossements du genre des Halithériums, sortes de mammifères marins analogues aux lamantins et aux dugongs, qui ont vécu dans les mers de l’Europe pendant la période tertiaire, ont fait d’abord croire nonseulement à l’ancienne existence d’un lamantin ou d’un dugong, mais aussi à celle d’une espèce de phoque et d'une espèce d'hippopotame, et cependant il a été démontré depuis que les pièces d’après lesquelles ce phoque et cet hippopotame avaient été indiqués provenaient du même animal que celles reconnues de prime abord pour être d’un Sirénide.
De même encore les premiers débris observés du Squalodon, genre singulier de Cétacés marins propres à l’époque tertiaire moyenne, ont donné lieu à l’établissement d’un assez grand nombre de genres qu’on a depuis lors reconnus être identiques entre eux.
Un autre exemple remarquable nous est offert par les Simosauriens, qui sont de singuliers reptiles propres à la période triasique, dont les os abondent en Alsace et dans certaines parties de l’Allemagne. Les premiers ossements observés de ces reptiles avaient fait supposer la présénce dans les terrains qui les recèlent de fossiles des genres Ichthyosaure, Plésiosaure et Chélonée, et pourtant l’on a su depuis que ces ossements étaient lous d’animaux appartenant à un même groupe naturel, celui de ces Simosauriens, qui diffère de ceux dont il vient d’être question, et rentre dans un autre ordre. Cette rectification n’a pu être faite qu’après l’observation de squelettes à peu près complets appartenant aux animaux dont il s’agit.
Supériorité relative des organismes. — Cuvier n’admettait pas qu’on pût tirer des différences existant dans l’ensemble des organes propres à chaque espèce d’animaux le moyen de juger de la supériorité relative de ces derniers les uns par rapport aux autre». C’est cependant un fait évident, et l’un des résultats les plus importants de la science est de permettre d’établir la place de chaque être dans les cadres méthodiques, en tenant compte du degré d' organisation qui distingue son espèce. Cuvier s’était surtout servi, pour classer les animaux, des caractères tirés de leurs organes île nutrition; mais, ainsi que l’a établi de Blainvi lie , on arrive plus sûrement au même résultat en tenant compte de (*)
(*) cr., crâne; — v.c., vertèbres cervicales ; — cl., clavicule; — o. ni., omoplate; -st., sternum ; — cl., côtes; — cl', fausses côtes; — r. I., vertèbres lombaires; — v.s., sacrum, formé par la réunion des vertèbres sacrées; — v.c.c., coccyx, formé par la réunion des vertèbres caudales et coccygiennes ; — o. i., os innommé, comprenant l'os des hanches, l’ischion et le pubis; — lis, humérus; — rs, radius; — es, cubitus; — ce, os du carpe;
— mie, métacarpiens; — pli., phalanges des doigts des mains; — fr, fémur; — re, rotule; </>, tibia ; — pé, péroné; — te, tarse, dont cm est le calcanéum; — mil, métatarsiens;
— pli', phalanges des orteils ou doigts des pieds.
Ce