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CHAPITRE II

DE L’ESPÈCE EN HISTOIRE NATURELLE, PARTICULIÈREMENT CHEZ LES ÊTRES ORGANISÉS. — NOMENCLATURE.

Une question domine toute l’histoire naturelle : c’est la question de 1 espèce, que nous traiterons avant d’exposer en détail les particularités distinctives des animaux ou des végétaux, et de décrire les organes qui constituent les premiers de ces êtres ou les fonctions qu’ils exécutent.

Opinions des anciens. — Les anciens ne se sont pas arrêtés au problème, si important cependant, de l’origine des espèces vivantes soit animales soit végétales, et l'on peut dire qu’ils n’en ont pas compris les difficultés, comme nous pouvons le faire aujourd’hui en présence du nombre presque infini des êtres organisés dont l’observation de la nature actuelle et les découvertes paléontologiques nous révèlent les affinités ainsi que les particularités caractéristiques. Placés d’ailleurs sous l'inlluence d’autres idées cosmogoniques que les nôtres, et peu au courant des lois de la filiation des animaux ou des plantes ainsi que des séries multiples qui en constituent l’ensemble, ils expliquaient par une génération équivoque ou même spontanée l’apparition journalière d’un grand nombre de ces êtres, sans se demander comment un semblable mode de production pourrait donner des individus presque toujours si semblables les uns aux autres dans chacune des espèces et concorder avec les lois si précises de la distribution géographique de ces dernières.

Quoique Aristote ait eu, sur la génération des êtres vivants, des idées beaucoup plus exactes que la plupart des naturalistes qui ont écrit sur le même sujet, il faut arriver jusqu’à Redi, savant observateur italien qui vivait au xvn° siècle, pour voir démontrer scientifiquement que la corruption n’engendre pas des vers, ni la vase des poissons ou des grenouilles. On savait pourtant que les grenouilles naissent sous l’état de têtards, et qu’après avoir accompli une métamorphose elles prennent leur forme définitive; on savait aussi que ce sont les œufs pondus par les grenouilles qui donnent naissance aux têtards, qui deviendront bientôt des grenouilles, et le poète latin Ovide, mort en 1 an 17 de l’ère actuelle, avait déjà exprimé ces faits dans un très-joli style.

Redi, en montrant par une expérience bien simple que les vers cessent d apparaître dans la viande si l'on empêche, à l’aide d’une gaze, les mouches de déposer leurs œufs sur cette viande, porta un coup funeste à la théorie des générations spontanées, et les observations dont la science s’est plus récemment enrichie, relativement aux zoo-

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phytes ainsi qu’aux entozoaires, n’ont pas été moins concluantes. Aussi le débat ne porte-t-il plus aujourd’hui que sur quelques animaux ou végétaux d’une organisation très-simple, tels que certains infusoires de l’un et de l’autre règne, et les auteurs qui admettent la génération spontanée de ces animalcules, ou celle de ces microphytes, doutent eux-mêmes que les forces physico-chimiques soient suffisantes pour les produire; ce qui revient à dire qu’on ignore la manière dont ces petits êtres sont réellement engendrés.

La Genèse, en parlant de la création des êtres organisés et de l'intervention directe de la volonté divine dans leur première apparition, dit que les plantes, les poissons, les animaux terrestres et aquatiques, les oiseaux, les hé tes sauvages et les animaux domestiques, ont été créés, chacun suivant son espèce. C’est ce mol espèce ( species ) que les naturalistes ont choisi pour exprimer chaque sorte différente d’êtres appartenant à l'empire organique ; il fait alors allusion aux caractères propres, et par conséquent spécifiques, c’est-à-dire spéciaux, présentés par toute plante et par tout animal comparés aux autres plantes ou aux autres animaux appartenant à la même espèce, caractères (pie se transmettent avec la vie, et de génération en génération, les individus qui constituent chaque espèce, quelle qu’elle soit.

Opinion de Linné et de Jussieu. — Le mot espèce , pris dans ce sens, répond au mot genre [yhoz), signifiant lignée , tel que l’emploie souvent Aristote. Linné y a eu recours de préférence à ce dernier, qui a dès lors servi à désigner uniquement des réunions d’espèces ayant entre elles une grande ressemblance. Comme les règles que Linné a données pour la nomenclature des êtres ont bientôt fait loi dans la science, le mot espèce (species) est ainsi passé dans le langage, et il a servi à exprimer l 'ensemble des individus , a gant les mêmes qualités et les mêmes formes, qui proviennent les ans des autres par voie de génération , et sont capables de produire à leur tour par le même moyen de nouveaux sujets doués des mêmes caractères essentiels. Tels sont, par exemple, les hommes, de quelque race qu’ils soient, les lions, les tigres, les chevaux, et toutes les autres sortes d'animaux ou de végétaux, abstraction faite du pays auquel ils appartiennent. Aussi Linné a-t-il dit qu'il y a autant d’espèces qu’il est sorti primitivement des mains du Créateur de formes distinctes ou de sortes particulières d’êtres vivants (species tôt numeramus quoi diversœ forma ; in principio sunt crcatœ).

Mais cette notion, en apparence si claire et si précise, de l’espèce chez les corps organisés ne laisse pas d’offrir dans l'application pratique de fréquentes difficultés. Les naturalistes eux-mêmes 1 ont souvent altérée ou modifiée, en supposant aux individus de même espèce, et

qui descendent par conséquent les uns des autres, sans subir d autres modifications que celles qu'il nous est possible de constater, une similitude plus constante et plus grande que celle qu'ils ont réellement ; ce qui donne, dans certains cas, une idée exagérée de la ressemblance (pie les individus de même sang peuvent avoir entre eux. 11 est

VAU i ÉTÉS ET II A CES.

«vident, en effet, que la grenouille ou le crapaud et leurs têtards respectifs,qui sont bien des animaux de même espèce, puisqu’un seul ot même individu, pris à deux termes différents de son existence, se présente sous l’une ou sous 1 autre de ces deux loi mes, sonl pouitant. bien loin de se ressembler; la grenouille, comme le crapaud, devant subir une série d évolutions qui commence avec 1 œuf et se teimine lorsque l’animal est arrivé au dernier terme de son existence. De

Fig. G. — Métamorphoses du Crapaud ,(*).

même le coq et la poule diffèrent l’un de l’autre; l’enfant n’a pas tous les caractères physiques de l’adulte ou ceux du vieillard; de plus, les deux sexes d’une même espèce sont souvent faciles à distinguer entre eux, et, en mille autres circonstances, beaucoup d’espèces nous montrent les différences pour le moins aussi considérables que celles-là.

De Jussieu a donc exagéré la ressemblance que doivent avoir les individus d’une seule et même espèce, lorsqu’il a dit qu’ils étaient identiques dans la totalité de leurs parties, et qu’ils se reproduisaient (*)

(*) a, les œufs réunis en un long cordon; — b, têtards au moment de l’éclosion; — b, 1 un deux grossi pour faire voir ses branchies extérieures; — c, le môme ayant perdu ses branchies extérieures, mais ne possédant pas encore do pattes; — d, pourvu de pattes postérieures ; e, pourvu de pattes postérieures et de pattes antérieures ; — f, le corps commence à perdre la forme qu’il avait à l’état de têtard et à prendre son aspect définitif; — (I i la Queue a presque entièrement disparu.

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avec une telle similitude de caractères que chacun d’eux est la représentation tidèle de son espèce dans le passé, le présent et l’avenir (vera totius speciei prœteritœ et pressentis et futures effigies). Il est vrai que de Jussieu se préoccupait surtout des plantes, êtres chez lesquels les caractères spécifiques varient moins dans la série des âges que cela n’a lieu chez les animaux supérieurs et qu’il n’étudiait que les plantes actuelles.

Il n’y a qu’un certain nombre d’espèces animales qui soient dans ce cas; encore les dernières observations auxquelles certaines d’entre elles ont donné lieu ont-elles montré que la ressemblance des individus qui les constituent était moins grande qu’on ne l’avait cru d'abord, et que, dans plusieurs circonstances, ils présentent des différences telles, qu’on a souvent rapporté leurs diverses formes à des genres ou même à des ordres distincts.

Les naturalistes modernes ont montré par la découverte de la génération alternante des animaux inférieurs et des plantes quelle diversité de forme et de structure certaines espèces inférieures peuvent offrir sans que les individus qui constituent ces espèces cessent de descendre les uns des autres ; en effet, on trouve parmi eux des sujets pourvus d’organes sexuels et qui engendrent des œufs ou des graines, tandis que d’autres sont privés de ces organes et ne se multiplient que par bourgeonnement ou division. Les individus nés suivant ce dernier mode ont souvent une forme très-différente de celle de leurs parents, et ils vivent dans des conditions tout autres.

Variétés et races. — Si de Jussieu ne tient pas assez compte, dans le passage relatif à la fixité de l’espèce que nous lui avons emprunté des différences de l'âge, de celles des sexes et de certaines variations secondaires, d’autres auteurs, à la tête desquels se place le naturaliste français Lamarck, n’ont-ils pas au contraire admis une variabilité trop grande des espèces, lorsqu’ils ont été jusqu’à les faire descendre toutes d’une forme unique et primitive qui les aurait précédées; n'est-ce pas là une hypothèse plus commode pour simplifier le grand problème de l’origine des êtres organisés que capable de nous éclairer dans cet obscur sujet? Si attrayante que soit la théorie de la filiation naturelle des groupes ou celle des espèces dans chaque groupe, les éléments de démonstration dont cette théorie dispose sont encore trop peu nombreux pour qu’on puisse admettre toutes les conclusions qu'on a voulu en tirer. En outre, les exagérations des savants qui l'ont défendue a dans plus d’une occasion compromis les résultats auxquels cette théorie semblait être arrivée.

Bornons-nous donc pour le moment à établir qu'une variabilité relative existe chez la plupart des espèces, principalement chez celles qui vivent sous l’influence de l’homme, qu’elles appartiennent au règne animal ou au règne végétal, et que, dans la nature, on la remarque également si l’on compare des sujets provenant de climats différents. Il se produit des variétés ou des races distinctes parfois

THÉORIE RE LA VARIABILITÉ

très singulières, qui durent un temps plus ou moins long, et sont même susceptibles, dans certains cas, d’être prises pour des especes véritables, différentes de celles auxquelles elles appartiennent, lorsau’on ne se rend pas un compte exact de leurs modifications et des causes qui ont produit ces modifications. Une semblable méprisé est surtout facile si l’on n’a pas la clef du mode d’apparition de ces fausses espèces, et si la provenance des exemplaires par lesquels nous les connaissons est restée inconnue ; aussi, lorsque 1 on ne constate pas la possibilité qu’ont ces prétendues espèces de revenir à la souche dont elles proviennent, après s’en être écartées pendant un temps plus ou moins considérable, peut-on se tromper aisément sur la valeur de leurs caractères.

On réserve habituellement le nom de variétés pour les modifications individuelles des espèces, quelle que soit l’importance des différences qui les distinguent, et. l’on appelle races ces mêmes variétés, lorsque, fixées par la reproduction, elles peuvent fournir pendant un laps de temps plus ou moins long une lignée particulière.

Quoi de plus fécond en variétés et en races que nos espèces domestiques de mammifères ou d’oiseaux, et que nos espèces de plantes alimentaires ou d’agrément ! La culture agit sur elles avec une promptitude qui pourrait faire croire à la possibilité de tiansfoi mations plus profondes, et semble appuyer 1 hypothèse des naturalistes qui attribuent la formation des espèces actuelles à la modification lente, mais successive et continue, des formes animales ou végétales primitivement très-différentes de ce qu elles sont ensuite devenues, qui ont existé pendant des périodes géologiques antérieures h la nôtre.

Moins parfaites lors de leur première apparition, ces formes perfectibles et surtout changeantes se seraient, dans l’hypothèse que nous discutions ici, modifiées lentement sous 1 intluence des agents atmosphériques, par le fait d’une évolution graduelle inhérente à leur propre nature, ou par une sélection naturelle qu il est bien difficile de ne pas appeler le hasard, quoiqu’on 1 attribue a la lutte que tous les êtres doivent soutenir pour assurer leur propre existence ; ce qui aurait produit des transfigurations bien autrement considérables que celles que la culture ou les climats peuvent leur faire éprouver aux espèces, sous nos yeux.

Mais l’établissement de cette théorie connue sous le nom de transformisme n’a pas encore conduit les naturalistes a des conclusions définitives, et comme les espèces, quelle que soit leur origine, ont d’ailleurs des caractères propres, du moins pendant le temps qu’elles durent en leur qualité d’espèces particulières, nous ne devons pas entrer dans le détail des discussions, souvent plus subtiles que profitables à la science, auxquelles de semblables conceptions donnent lieu chaque jour.

L’homme tire parti de la variabilité restreinte des espèces, mais sans avoir pour cela le pouvoir d’en créer de nouvelles ; et si, par des

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soins bien entendus, il exagère certaines qualités utiles des races sur lesquelles il agit, ou s’il atténue certaines de leurs propriétés qui sont contraires au but qu’il se propose d’atteindre en les multipliant, son action est cependant limitée : il ne saurait transformer une espèce donnée en une espèce d’un genre différent, et dès que son intervention cesse de se faire sentir, le retour à la forme primordiale ne tarde pas à s’opérer. Le choix et la création des bonnes variétés constituent un art qui fait chaque jour de nouveaux progrès, grâce aux moyens d’intelligente sélection auxquels on a recours, et elles deviennent un élément précieux de la richesse agricole; mais combien d'artifices, de précautions et de soins l’entretien des variétés exige-t-il ? C'est ce dont on ne peut se faire une idée qu’en voyant à l’œuvre les agriculteurs ou les horticulteurs.

Limite de la vahiabilité. — Si nous exposions dans tous ses détails la théorie de l’espèce, nous verrions que, même en accordant aux changements de formes dont ces collections naturelles d’individus sont susceptibles une étendue plus grande encore que celle dont elles jouissent, il ne nous serait pas possible, dans l’état actuel des choses et sans sortir des données de l’observation, d’admettre comme démontrées les transformations extrêmes que divers auteurs ont supposées; cependant la variabilité est dans certains cas si étendue, qu’elle peut aboutir à la production de formes monstrueuses et même permettre à ces formes de subsister pendant plusieurs générations; on doit lui attribuer la disparition normale des yeux chez certains animaux propres aux cavernes ou qui vivent dans des eaux très-profondes, et elle explique d’autres modifications de l’organisme non moins remarquables que’ celle-là. Mais, comme nous l’avons déjà dit, elle est impuissante, du moins dans les circonstances présentes, à transformer une espèce en une autre espèce, à produire des transfigurations d’une valeur supérieure à celle des genres ou même simplement générique ; elle ne saurait pas davantage modifier les êtres de manière à en changer les caractères profonds, ainsi que les aptitudes physiologiques de quelque importance. 11 faut bien le reconnaître, il y a là des choses qui nous échappent, et nos connaissances d’aujourd’hui sont encore impuissantes à nous donner la clef du grand problème de l'origine des espèces dans la série des temps géologiques, que ces espèces appartiennent au règne animal ou qu elles soient du règne végétal.

Hypothèse de la variabilité absolue. — Cependant les savants dont nous discutons les idées n'ont pas hésité à affirmer que la variabilité des espèces a été illimitée; ils ont ainsi été conduits à supposer qu en se modifiant pendant une longue série de siècles et sous 1 influence de Circonstances différentes, les animaux et les végétaux, plus simples et doués de fonctions peu actives, qui ont apparu les premiers sur le globe, sont devenus à la longue et petit à petit les animaux ou les végétaux de genres plus parfaits qui caractérisent la nature moderne eUa mettent tant au-dessus des premiers âges du monde. Dans leur

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opinion, l’apparition des espèces les plus élevées n’a point eu d’autre cause, et ni l’intervention créatrice, ni les forces encore inconnues qui ont été mises en jeu lors de la venue des premiers organismes, n'ont été nécessaires pour la formation des espèces plus récentes’ si supérieures que soient certaines d’entre elles.

Le temps et ce que ces auteurs appellent la sélection naturelle auraient donc suffi à la production de toutes ces espèces, pourtant si différentes les unes des autres, qui ont successivement apparu sur notre globe. Mais ici encore l’hypothèse se substitue à l’observation, et dans plus d’un cas elle est contredite par elle, car on reconnaît déjà’ parmi les formes les plus anciennes, des animaux des différents embranchements. Il est vrai que, devant cette objection, on invoque les faits restés inconnus que la science découvrira plus tard, et que 1 on s’appuie sur ce que nous ignorons pour en déduire ce que l’avenir pourra seul nous apprendre ; mais ce n’est pas ainsi que l’on doit raisonner dans les sciences d’observation.

Si, malgré la complication de leur structure ou l’importance du rôle qu'elles accomplissent, les espèces actuelles n’étaient toujours qu une évolution de celles qui les ont précédées, elles n’auraient eu qu à subir les phases diverses d’une évolution naturelle pour acquérir les caractères que nous leur reconnaissons aujourd’hui, absolument comme 1 œuf des batraciens ou des insectes passe par l’état de têtard ou de larvé avant de devenir un batracien ou un insecte parfait, ou bien encore comme un œuf de poule passe par la condition d’embryon et de fœtus avant d’arriver à être un poussin, un poulet ou un coq

. C„eUf manière de voir> déJà Plu* en rapport que la précédente avec les faits connus, ne saurait cependant être encore donnée comme une explication satisfaisante, et il faut s’en remettre aux découvertes u mes des savants pour la solution des questions qui s’y rattachent tout aussi bien que pour celle de beaucoup d’autres problèmes devant lesquels la science d’aujourd’hui doit reconnaître son impuissance , d ailleurs, aux difficultés que présente encore cette partie du problème s enjoint une autre non moins sérieuse tirée de larguante du mode de distribution géographique des espèces et de l’ordre suivant equel s est faite leur apparition dans la série des temps

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ESPÈCES

que les espèces dont les restes fossiles se rencontrent dans les terrains secondaires et tertiaires ont servi de transition entre celles de la période primaire et celles d’aujourd’hui. Mais, en fût-il ainsi, l’examen attentif de toutes ces formes passagères que nous appelons des espèces n’en serait pas moins indispensable pour comprendre les lois de la succession des êtres à la surface de la terre, et 1 idée neuve de beaucoup de transformistes consiste à regarder sans preuves certaines, comme le résultat d’une filiation généalogique directe, toutes ces ressemblances de caractères dans lesquelles les naturalistes n’ont vu longtemps que l’expression des affinités reliant entre elles les espèces de chacune des grandes familles naturelles d’êtres organisés; dans une hypothèse comme dans l’autre, les familles se relient les unes aux autres, et les organismes existant aujourd’hui se rattachent à ceux d’autrefois.

A vrai dire, la science ignore quelles forces ont été mises en action lors de l’apparition des premiers êtres vivants, même des plus simples, et elle ne sait pas davantage comment il a ét.é procédé à leur renouvellement. aux différentes époques que la géologie nous apprend à distinguer ; l’ordre de ces apparitions successives et les affinités qui unissent les espèces dans la série des temps commencent seuls à être connus. Le physiologiste ne réussit pas davantage à établir comment le premier des êtres vivants, ni même la première cellule organisée ont été formés. Ce sont là pour la science autant de mystères restés jusqu'à ce jour impénétrables. Pourquoi dès lors résoudre avec une pareille promptitude et en s’appuyant sur de pures suppositions, comme le font certains exagérateurs de Lamarck, des problèmes encore si peu accessibles à nos moyens d’investigation! C’est aller contre les principes mêmes de la science, et Buffon, qui a donné le premier l’exemple de pareilles suppositions, s’était bien gardé de leur attribuer la certitude que ses successeurs dans cette manière de raisonner ont voulu leur reconnaître.

Mentionnons cependant un des meilleurs arguments que l'on puisse invoquer en faveur de la théorie des transformations successives : c’est l’impossibilité dans laquelle on se trouve d’expliquer scientifiquement par l'hypothèse, aujourd’hui reconnue erronée, des générations spontanées l’apparition d'animaux aussi compliqués que le sont les vertébrés actuels et celle de tant d’autres espèces propres aux différentes époques géologiques, qui ont succédé à la première apparition connue des êtres organisés; il est probable qu ils descendent de ceux qui les ont précédés. Mais cela ne nous explique pas d une manière scientifique comment se sont, montrés les premiers ••très vivants, quels ils étaient, ni quelles forces la nature a mises enjeu pour assurer leur première apparition ou opérer les changements que leurs organes ont dû subir ensuite pour les rendre plus parfaits.

U est d’ailleurs facile de constater que si certains genres ou certaines familles, comme les Fougères, les Cicadées, les Térébratules et les Nautiles, ont parcouru toute la série des temps gcolo-

THÉORIE DE LA VARIABILITÉ

giques et sont encore représentés parmi les êtres vivants, en conservant des caractères génériques peu différents de ceux qu’ils présentaient dès l’origine des êtres, d’autres formes animales ou végétales se sont éteintes durant la succession des âges du globe qui ont précédé le nôtre, et que certaines autres ont apparu à des époques déterminées et plus ou moins rapprochées encore, sans qu’il soit encore possible de trouver antérieurement aucune espèce connue susceptible de leur donner directement naissance par sa transformation. Les bélemnites, les ammonites et les grands reptiles de la période secon-

Fig. 7.

Grand Pingouin (Alca impennis).

claire; les mammifères propres à la période tertiaire; de nombreux poissons parlieuliers aux différentes époques géologiques sont en par- “ 1ans, Ce cas- Apparitions et extinctions successives, telle est nous échappe^8 man,festalions <le la ™ "«1™ planète; le reste

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mille ans et plus par les Egyptiens dans leurs catacombes et l’on en

.Wdeï «élTett?5-'1 CeUX d:animaux tmalogue» morts de nos même manière n *' US10UIS veSetaux ont aussi été examinés de la nu.me manière. Dans aucun cas, il n’a été observé de différences

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dignes d’être signalées, el il est même arrivé qu’on a pu reconnaître jusqu’aux variétés auxquelles appartenaient ces divers sujets, ou même constater que ces variétés existent encore dans le même pays ou dans des pays peu éloignés. On en a conclu que les caractères propres aux espèces vivantes sont plus fixes qu’on ne serait d’abord porté a le pensf*r.

Les mêmes remarques ont été faites au sujet des animaux et des plantes remontant à des époques plus anciennes encore, que 1 on trouve en Danemark, dans ces curieux dépôts laissés par les premières sociétés humaines, dépôts dont il a été souvent question dans les re\ues

Fig. 8. — Renne.

littéraires et scientifiques, sous le nom de Kjôhkermœddings , signifiant débris de cuisine. On y a recueilli des restes d’espèces aujourd’hui existantes dans le pays et d’autres appartenant à des espèces qui en ont disparu depuis un certain temps, par exemple du grand pingouin (firr. 7); mais dans aucun cas les caractères spécifiques n avaient \arie. C’est aussi ce qu’on a observé pour les débris d’êtres organisés, enfouis dans les dépôts des palafittes ou habitations lacustres de la Suisse et des autres parties de l’Europe, habitations qui remontent, comme les dépôts danois dont il vient d’être parlé, à l’âgede la pierre, c est-a-dire à une époque antérieure aux données de l’histoire pour les pays ou

on les observe.

Il y a plus: certains animaux sauvages d’espèces encore existantes, , t,els que le loup, la loutre, le blaireau, le castor, la marmotte, le hamster, etc., ont laissé des ossements dans les tourbières avec ceux de plusieurs espèces éteintes; dans les cavernes, où ils sont aussi asso-

THÉORIE DE LA VARIABILITÉ

ciés à des animaux d’espèces ou de races perdues, et dans le diluvium dont le dépôt ne remonte pas à une époque moins ancienne. Ces animaux, contemporains des grandes espèces anéanties chez nous ou même entièrement détruites et dont la disparition a si singulièrement appauvri la faune européenne et celle de plusieurs autres parties du monde depuis le commencement delà période quaternaire, présentent exactement dans lesossements qu’on en a recueillis à l’état fossile les particularités caractéristiques des loups, des loutres, des castors, des blaireaux et des autres animaux actuellement vivants à l’espèce desquels ils ont appartenu, ce qui est encore en opposition avec l'hypothèse de la variabilité continue. Le renne (fig. 8), dont tant de débris ont été enfouis à une date également très-reculée dans un grand nombre de localités du centre et du midi de l’Europe, n’est pas moins identique dans toutes ses parties au renne actuellement relégué dans les régions polaires.

Il semblait donc inutile, après des preuves si variées et en apparence si concluantes, de discuter les conclusions auxquelles se sont arrêtés les naturalistes dont nous exposons les idées, à savoir que les espèces animales et végétales les plus parfaites ne doivent leur exislence qu’à là transformation lente et progressive d’organismes primitivement imparfaits que le temps, les conditions physiques et d’autres causes encore, au nombre desquelles on a souvent placé les mœurs particulières aux espèces ainsi modifiées, auraient successivement élevés à l'état de perfection qui les distingue dans la nature contemporaine. Mais combien peu est reculée la date des kjôkkenmœddings ou des palafittes, voire même celle du diluvium, par rapport aux âges pendant lesquels ont vécu les espèces enfouies dans les terrains crétacés ou dans les dépôts bien plus anciens encore des périodes jurassique et paléozoïque !

Ce serait bien ici le cas de faire intervenir la question de temps et d’invoquer les innombrables séries de siècles durant lesquelles tous ces êtres ont vécu, au lieu de chercher à expliquer la similitude des caractères qui unissent les espèces des kjôkkenmœddings, des palafittes ou des cavernes à celles d’à présent, puisque ces dernières sont identiques avec les nôtres, ou que l’on a la preuve que les autres ont cessé d’exister au lieu de se transformer; en effet, des intervalles de temps incommensurables séparent ces espèces quaternaires de celles qui sont propres aux périodes primaire, secondaire et même tertiaire dont la géologie nous a révélé l’ancienne existence.

Dans cette intéressante revue rétrospective, nous constaterions, il est vrai, des apparitions et des disparitions successives d’espèces, et nous nous trouverions, pour chaque époque, en présence de problèmes en tout semblables à ceux que soulèvent les questions relatives à l’origine des animaUx ou des plantes qui peuplent maintenant le globe. Répétons- le donc une dernière fois : la science n’a pas encore une réponse définitive à ces difficiles questions.

ESPÈCES

Nomenclature des espèces. — Nous montrerons, en traitant de la classification, comment la réunion, conforme aux principes de la mé-

Fio. 9. — Lion.

thode naturelle, de certaines espèces ayant des caractères communs mais non entièrement identiques et des propriétés ou qualités qui les

Fie. 10. — Panthère d’Afrique.

rapprochent les unes des autres, constitue ce qu'on appelle les genres. Ainsi les différentes espèces analogues au chien ou au chat donnent les genres Chien ( Canis ) ou Chat ( Felis ); de même, le genre Chêne ( Quercus ) réunit les espèces comparables au chêne ordinaire. Au genre

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