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CHAPITRE V

Idée de la vie : différence entre les animaux et les végétaux.

229. Nous avons vu, dans le second chapitre de ce livre (10), que Tensemble de la nature, observé avec attention, nécessitait bientôt la distinction de toute la masse des êtres en deux séries ou divisions principales : le règne anorganique, qui comprend tous les corps bruts ou inertes; et le règne organique, auquel on rapporte tous les êtres vivants ou organisés. Après avoir présenté Thistoire abrégée des premiers dans les deux chapitres précédents, nous allons nous occuper maintenant de rétude des autres corps qui ont des facultés à l'aide desquelles ils produisent ou exécutent certaines actions pour résister aux lois générales ou les modifier au moyen de quelques appareils, ou avec le secours d'un ou plusieurs instruments dont ces êtres ont été spécialement pourvus à cet effet. Dans le langage de l'histoire naturelle, ces instruments portent, avons-nous dit , le nom d'organes (18), lequel est propre à exprimer qu'ils servent à faire, à opérer, à produire, à recevoir ou à éprouver des actions; et les êtres ainsi construits ou doués , munis de ces organes, ont été nommés des corps organisés lorsqu'ils exercent la fonction (231), c'est-à-dire lorsqu'ils exercent l'emploi dont ils s'acquittent et dont ils sont chargés ; ou organiques lorsqu'on ne trouve plus en eux que les traces de l'organisation pécessaire à quelques-unes des actions de la vie qu'ils avaient

la faculté d'exercer, quand ils jouissaient de leurs fonctions; ou lorsque ces substances en sont les produits^

230. Cette manière d'exister qui distingue certains corps de la matière inerte ou brute , et qui leur donne la faculté de résister, jusqu'à un certain point, aux forces constantes de la nature, et aux agents qui tendent continuellement à les détruire, pour faire rentrer dans la masse commune des éléments, les matériaux qui les composent, a été appelée j^issance ou force vitale, en un mot la vie^ C'est un terme de convention par lequel on exprime un ensemble de forces, une suite d'actions trèsdifférentes, de phénomènes variés, quoique concourant tous à un seul et même but, qui est la conservation de l'individu ou de sa race. Aussi n'est-ce, comme nous venons de le dire, qu'autant que les corps organiques jouissent de cette faculté , qu'ils sont appelés êtres vivants ou corps organisés.

231. Quoique les facultés spécialement accordées aux êtres vivants, par leur organisation, soient en grand nombre ettrèsmodifiées dans leurs détails, on peut cependant les rapporter eu les attribuer dans leurs résultats , tantôt à deux , tantôt à quatre séries d'actions principales, que leurs organes sont chargés d'exécuter. Les usages que remplissent ces organes, les emplois auxquels ils sont destinés , et dont ils s'acquittent, se nommeat les fonctions.

232. Les fonctions remplies par les organes ou les actions principales de la vie, se rattachent à deux séries de phénomènes essentiels à l'existence de ces êtres. C'est à la première série que se rallient les organes qui donnent à tous les corps vivants deux facultés remarquables : 1° celle de s'accroître ou de se développer, en s'incorporant d'autres substances qni participent, pour un temps hmité, à l'action de la vie, c'est la nutrition (257-632); 2° celle d'engendrer, de propager ou de reprodui/e des individus semblables à eux, c'est la génération (297, 643); '5'' à la seconde série de phénomènes se rattachent tous les moyens accordés à certains êtres vivants, pour changer à volonté de lieu, en tout ou en partie , c'est-à-dire la faculté de se mouvoir, qu'on nomme la motilité 647); 4* enfin, tous les instruments à l'aide desquels ces mêmes êtres motiles perçoiv^t ou éprouvent'J'action que les autres corps peuvent exereer sur

eux parleurs qualités; cette seconde faculté s'appelle la senêM* lité (651).

^5. Telles sont les quatre grandes fonctions que Ton désî* gne sous les nonis de nutritive, génératrice, de locomotrice el de sensitiye. La nutrition et la génération s'opèrent, chez certains êtres organisés, indépendamment des autres fonctions. C'est pour ainsi dire un mode plus simple d'existence ; mais s'il est moins compliqué, il donne aussi moins de facultés aux êtres qui, par cela même, sont obligés de rester et de se développer dans l'endroit limité où leurs germes ont été déposés, et qui ne peuvent point aller à la découverte ou à la recherche de leurs aliments. Les facultés de sentir et de se mouvoir ne sont jamais isolées ou indépendantes l'une de l'autre, dans les êtres vivants , lesquels sont en outre dans la condition obligée d'être doués des organes qui les font se nourrir et se repro^ duire, de sorte que les corps ainsi organisés sont réellement plus compliqués , car ils réunissent à la fois quatre grandes fonctions.

254. Ces deux facultés qui animent certains êtres, en les mettant en rapport avec les objets qui les entourent, sont dé^ signées sous le nom de fonctions animales; elles ont une U*è9^ grande influence sur les modes d'après lesquels s'opèrent les autres fonctions. On peut donc dire que, matériellemaat, les organes qui rendent ]a vitalité plus complète ; qui ajoutent une sorte de vie particulière à certains êtres; qui les animent, en leur procurant le pouvoir de changer de lieu en tout ou en par^ tie, de percevoir les qualités des corps qui les environnent, et d'être sensibles à toutes ou à plusieurs de leurs propriétés; qu'^ un mot les organes par lesquels les animaux sentent et se meuvent, les caractérisent suffisamment et les distinguent des végétaux qui sont condamnés à vivre et à se développer dans les mêmes lieux que les individus dont ils ont fait paiiie.

â^. De plus, ces organes de la sensibilité et de la motilité ont évidemment modifié, dans les animaux, la structure des parties à l'aide desquelles s'exercent chez eux les deux autres fonctions principales. Par cela même qu'un être animé peut changer de lieu par son propre mouvement , il sera placé dans une condition toute partictidiëre, si le milieu dans lequel il éét

appelé à vivre n'est pas liquide, ou si d'autres êtres n*ont pas pourvu d'avance à sa nourriture. Ainsi, !• il pourra aller audevant de ses aliments, les introduire et les transporter dans une cavité intérieure où se trouveront des orifices très-petits, dits pores absorbants , qui sont l'origine des conduits destinés à diriger dans toutes les parties de son corps les matériaux liquides propres à sa nourriture; 2* il devra attirer ou repousser ces matières, s'en approcher ou les fuir, après avoir apprécié leurs qualités à l'aide de certaines éprouvettes ou d'instruments construits de manière à lui dénoter les qualités des corps; 3** il faudra que l'être animé transmette directement, ou abandonne toujours et sous forme liquide , le produit des organes mâles de la génération, dans le lieu même et souvent dans l'intérieur du corps d'un autre individu chez lequel se trouvent d'avance formés et déposés les germes non vivifiés, comme par un excès de nutrition.

236. Les animaux se reconnaissent donc par la propriété dont ils jouissent de changer de lieu à volonté, de percevoir les objets , de découvrir et de reconnaître les aliments qui leur conviennent, de les porter çà et là intérieurement dans une cavité digestive (1), où sont placés des pores absorbants qui font l'office de racines intérieures, d'être fécondés par une liqueur. Les végétaux, au contraire, restent et se développent dans le lieu où leur germe a été reçu ; ne pouvant pas aller à la recherche de leurs aliments, ils absorbent ou attirent, par des pores extérieurs, principalement au moyen des feuilles et des racines, les fluides qui les environnent , ou qui viennent d'eux-mêmes se présenter pour être introduits par leur surface. C'est l'eau, l'air, l'atmosphère, qui transportent leurs moléculesfécondantessous la forme d'une poussière; en outre, les organes de la reproduction se flétrissent chez eux, ils s'en séparent et disparaissent après la génération.

237. Ainsi dans les animaux la nutrition s'opère en dedans par des racines intérieures; il y a transport des aliments, autrement dit, une digestion (633). Dans les plantes, cette nutri-

(1) Le mot digérer, dans Tacception de son étymologie, est composé de la préposition di, qui indique le mouvement, et de gerere^ qui signifie porter. Ainsi digérer signifie transporter, porter ç& et là.

tion se fait en dehors pour pomper les sucs nourriciers par des pores extérieurs : il n'y a qu'absorption. Dans les animaux, la fécondation n*a lieu que par l'intermédiaire d'une liqueur ; dans les végétaux, la génération s'opère à l'aide d'une matière plus ou moins solide, sous forme de poussière ou du pollen (514). Enfin, les végétaux n'ont ni organes des sens, ni les moyens de produire des mouvements volontaires ; ils sont tout à fait passifs, tandis que les animaux qui se nourrissent et qui se reproduisent, comme les plantes, peuvent de plus se mouvoir et avoir des sensations; ils sont actifs.

258. Nous pouvons tirer de ces considérations des conclusions générales sur le mode d'existence des corps organisés. En effet, tous les êtres vivants ont des caractères communs; ils semblent construits dans un même but et formés sur un même plan. Ils sont tous, et nécessairement, composés de matières solides, et d'autresqui sont liquides; d'organes actifs ou d'instruments agissants, et de matières élaborées ou qui doivent l'être, lesquelles résistent alors à la décomposition, à la putréfaction, sortes de matériaux que la chimie ne peut imiter ou produire. Tous exécutent des actes divers, par lesquels il s'opère chez eux une séparation, une sécrétion de parties déterminées ou choisies dans leurs humeurs ou liquides, et une expulsion, sortie naturelle de ces parties d'humeurs élaborées, c'est-à-dire une excrétion. Tous absorbent ou pompent leurs sucs nourriciers et réparateurs pour conserver leur existence, par intus-susception, en introduisant dans leur intérieur les matériaux qu'ils s'approprient, qu'ils transforment ou rendent semblables à leur propre substance, c'est ce qu'on nomme V assimilation (652). Enfin , tous se reproduisent ou procréent des individus qui leur ressemblent, qui s'accroissent, qui s'allongent, se développent et se multiplient.

259. Mais parmi les êtres vivants, les uns sont sensibles, doués de la conscience de leur existence; ils peuvent éprouver le plaisir et ressentir la douleur; chercher leur bien-être ou fuir les dangers; les autres étant passifs, insensibles, n'ont pas de mouvements volontaires; s'ils en manifestent, ces déplacements de parties sont déterminés par les agents extérieurs ou par quelque disposition mécanique de leur structure. Les plan-

m IDÉE DE LA VIE.

tes ne peuvent apprécier ce qui convient à leur nourriture ; elles prennent leurs aliments tels qu'ils se rencontrent dans le voisinage, ou dans les corps ou substances inertes et prélimi<» nairement amenées à un grand état de division ou de fluidité 9 en un mot les plantes vé gèlent, c'est-à-dire qu'elles sont obli-géesde vivre, comme l'exigent les circonstances sous l'influenoe. et la nature desquelles ces êtres sont placés. Les animaux, au contraire, ayant la conscience, même à distance, de es qui peut servir à leur nourriture, vont au-devant, la saisissent pour se l'approprier. Ils la prennent, dans les corps déjà organisés et sous toutes les formes ; c'est à cause de cela que leurs instruments de la nutrition sont si variés, tandis que dans les végétaux, les aliments étant toujours dans le môme état de diyi* sion, les formes des instruments nutritifs sont toujours semblables.

240. Quoique les animaux sacbent connaître, distinguer et cboisir leur nourriture lorsqu'ils la rencontrent, ils peuvent encore recueillir, rassembler leurs aliments, les prendre en provision, afin de s'en passer quand il ne s'en trouve pas à leur portée. Les végétaux trouvent constamment leurs aliments autour d'eux, et il le fallait puisqu'ils sont immobiles; ils n'en font pas provision, puisqu'ils n'ont pas de cavité digestive ou propre à la transporter avec eux.

â4i. Les vaisseaux ou les tissus par lesquels s'opère l'absorption chez les animaux , sont essentiellement placés autour de la cavité digestive, c'est-à-dire dans le centre, dans f intérieur de l'être vivant. Chez les végétaux, les orifices, ou plutôt les pores absorbants, sont à la surface, par conséquent moins limités et plus étendus. Le résidu de l'alimentation chez les animaux est plus ordinairement solidifié ; chez les végétaux ^ il ne s'échappe que sous la forme de fluide. On peut reconnaître^ par ce court aperçu, combien les organes de la nutrition sont modifiés par la fonction locomotile, ou par la faculté de changer de lieu. Nous aurons occasion d'apprendre par la suite, en étudiant les animaux (643-685), que leur mode de reproduction est également subordonné à leurs divers moyens de se mouvoir et de se transporter sur la terre ^ dans Tair ou dans l'eau.

242. En résumé, nous voyons que les êtres vivants nous offrent deux modes principaux d'existence, quelquefois isolés dans les végétaux, toujours réunis dans les animaux. En effet, la vie végétative est générale, commune à tous les êtres; elle est intérieure, cachée, inerte, passive; elle est bornée au simple développement, à la réparation, à la reproduction ; tandis que la vie animale est propre, spéciale aux êtres animés; qu'elle les met en rapport ou en relation avec les autres corps ; que ce mode d'existence est apparent, visible, actif et tout à fait extérieur, ou pour le dehors. Ainsi les plantes sont des êtres vivants passifs, immobiles, insensibles, inhalants, sécrétants par le dehors, fécondés par une poussière; les animaux sont des êtres vivants, actifs, motiles, sensibles, digérants , sécrétants en dedans, fécondés par une liqueur.

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