‹ Éléments et théorie de l'architecture; cours professé à l'Ecole nationale et spéciale des beaux-arts (volume 2)Chapitre 15 sur 71 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES JARDINS (Suite.)

SOMMAIRE. — L'architecture dans les jardins. — Terrasses. — Grottes. — Bosquets. — Bassins et pièces d'eau. Effets d'eau, jets d'eau, cascades. — Abreuvoirs. — Treilles.

Après avoir étudié le caractère général des jardins, nous avons à voir l'intervention des éléments propres à l'architecture dans leur composition et leur décoration.

Sauf la composition qui, comme en tout, revient de droit à l'architecte, les éléments des jardins sont, il faut le répéter, bien plus dans la nature que dans la chose construite. Cependant, c'est peut-être aux jardins qu'il faut surtout rattacher certaines études telles que les terrasses, les rampes, les bassins, qui se retrouveront bien dans quelques autres programmes — les places publiques par exemple — mais lorsque par leur caractère de promenade élégante, ces programmes se rapprocheront eux-mêmes du jardin. Laissons donc de côté ce qui dans un jardin peut être purement naturel — et ce sera souvent le meilleur — et voyons seulement ce que l'architecture y peut mettre. Et d'abord, une première règle qu'on ne devrait jamais perdre de vue : dans un jardin, le mur, la chose construite doit être l'exception. Ne rappelons pas, dans un lieu d'agrément, les nécessités qui peuvent s'imposer dans les ouvrages des Ponts et

Chaussées par exemple : au milieu de la nature, il faut que l'œuvre de l'homme soit discrète.

Les terrasses, droites ou courbes, posent d'abord un problème de construction, celui des murs de soutènement. Comme architecture, il faut se rappeler que tout mur adossé à des terres souvent humides est dans des conditions peu favorables, et que par conséquent ce n'est pas le cas de risquer des délicatesses vouées à une prochaine destruction. Aussi les terrasses sont-elles en général très simples, construites en pierre dure, souvent accentuées par des bossages puissants. Elles tirent souvent leur effet, et un grand effet, de leurs dimensions; si elles sont très longues et très hautes, toute décoration serait déplacée, à moins d'accentuer un motif local. Ainsi on comprendrait mal une décoration continue tout le long de la terrasse de Saint- Germain, ou de la première terrasse de Meudon. En fait, la terrasse décorée est plutôt intérieure, comme celle qui supporte le niveau supérieur du parc de Meudon (fig. 1615), dont les chaînes .^ou les contreforts sont accentués par de robustes pilastres en gaine à. bossages.

Une longue ligne de terrasse peut paraître monotone, bien que ce soit son caractère propre. Aussi sera-t-elle parfois interrompue de motifs saillants, groupes, statues, vases. Mais il serait très incommode de rencontrer ces motifs à chaque travée; le caractère de la terrasse est qu'on puisse suivre sans se heurter jj le développement de sa balustrade; car, dans un jardin, une terrasse est toujours un lieu de promenade, et ce serait un contresens de la traiter comme un acrotére de toiture.

Parfois le mur de terrasse est évidé de niches — solution

excellente comme construction; ou bien il s'y adosse des fontaines comme à la villa d'Esté. Souvent enfin, il est renforcé par de puissants contreforts reliés par des arcs, comme les grandes

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terrasses d'Assise. Mais c'est peut-être h propos des terrasses surtout qu'il faut se rappeler que la pierre n'est qu'un élément exceptionnel du jardin. Les différences de niveaux peuvent souvent se racheter par des talus en terre, comme au Jardin du

Fig. 1615. — Terrasse supérieure de Meudon.

Luxembourg cela a lieu pour ce qu'on appelle précisément les terrasses; on n'y voit pas de murs de terrasses, mais de simples balustrades au haut d'une pente, et l'effet en est certainement plus agréable que si des murs verticaux séparaient les deux niveaux, comme aux Tuileries.

Les terrasses intérieures, de quelque façon qu'elles soient trai-

tées, supposent en effet des niveaux différents dans un même domaine. Il faut les relier, et de là des escaliers ou perrons, toujours très doux, ou des rampes douces comme à Versailles ou aux Tuileries. Des escaliers droits, j'ai peu de chose à vous dire : ce parti est majestueux, grandiose, et un peu froid. Il est à sa place dans un ensemble solennel comme l'Orangerie

de Versailles; mais en général l'architecture de jardins comporte plus de souplesse. Ainsi, à Versailles également, vous trouverez l'escalier d'un mouvement très harmonieux, qu'on nomme le Fer à cheval, reliant l'une des branches du grand canal à la terrasse de Trianon, et qui se combine très heureusement avec un bassin compris entre les deux branches de cet escalier. Je vous citerai encore un exemple intéressant à ce point de vue, les rampes et cascades du jardin du Palais Colonna, à Rome (fig. 16 16).

L'architecture des terrasses comporte d'ailleurs une grande variété d'imagination et des effets pittoresques empruntés à la matière même. Ainsi en Italie, il y a, comme je vous l'ai dit, des terrasses décorées avec brio par des moyens très faciles : compartiments d'une espèce de mosaïque faite de simples cailloux, ou encore des coquillages les plus ordinaires; incrustation de stalactites ou de pétrifications provenant des terrains voisins ou des fouilles mêmes. Rien n'est plus légitime que ces fantaisies très justifiées, dont le type se trouve déjà à Pompéi, et qui avaient inspiré à Versailles la décoration en coquillages de la grotte de Thétis, aujourd'hui disparue (fig. 1 6 1 7).

1616. — Rampes et cascades du Palais Colonna, à Rome.

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Assez souvent, sous les terrasses, on a ménage des grottes. On ne peut avoir partout les grottes naturelles des Causses, des Ardennes ou de la Bretagne; maison s'en inspire pour créer des salles fraîches, souvent traversées d'un ruisseau. Il v en a de

Fig. 1617. — Pilier de la grotte de Thétis, à Versailles.

nombreuses dans les villas d'Italie; près de Paris, vous en pouvez voir deux exemples subsistant encore quoique bien dégradés la jolie grotte sise au-dessous du Pavillon Henri IV, à Saint-

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Germain, et la grotte dite des Pins, à Fontainebleau (fig. 1618), d'un aspect rustique, sauvage même, avec ses cariatides dégrossies à grands coups dans le grès de la forêt. :~*

Mais après les terrasses, qui représentent les effets tirés des différences de niveaux, voyons les effets horizontaux. Des allées d'arbres, droites ou courbes, des taillis et buissons, je n'ai rien.

Fig. 1618. — La Grotte des Pins, à Fontainebleau.

à dire. Une fois la composition générale adoptée, ce seront les beaux arbres ou les beaux arbustes qui en feront la beauté. Le travail de l'homme apparaît plus dans les parterres. Le parterre, comme son nom l'indique, est une portion de jardin à plat, circonscrite par des allées. C'est le domaine des fleurs en massifs, bouquets ou bordures. Un parterre est parfois un peu en relief par rapport aux allées, le plus souvent légèrement en creux, ce qui permet de le mieux voir. Il ne doit pas être trop étendu, ou

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du moins chacune de ses divisions ne doit pas être trop étendue pour pouvoir être vue d'ensemble; il faut d'ailleurs que de petites allées de travail permettent aux jardiniers de donner leurs soins aux parterres sans fouler les plantes. Mais en principe il [l'y a que le jardinier qui y pénétre.

Les parterres sont souvent composés en grande partie de fleurs annuelles, et par suite on en peut changer la disposition. Cependant il v a presque toujours un dessin général qui persiste.

Fi'. 1619. — Exemples de parterres en broderie.

A certaines époques, la fantaisie s'est librement donné carrière, et l'on a dessiné en parterres des compartiments divers, jusqu'à des animaux et des caricatures, des jouets comme les labyrinthes, et dans une tendance plus admissible les parterres en broderies souvent très ingénieux, comme les exemples que vous montre la figure 161 9, mais en somme toujours plus jolis en dessin sur le papier qu'en réalité. C'est un peu un enfantillage, ? et ces préciosités ne sont à leur place que si elles peuvent être vues, c'est-à-dire si un parterre est suffisamment rapproché de la maison ou d'une terrasse pour pouvoir être embrassé d'un coup

d'œil. On appelait boulingrin (fig. 1620) quelque chose d'analogue, mais dessiné par les verdures plutôt que par les fleurs, souvent par des buis.

Quant aux espaces plans réservés pour les jeux, je n'ai rien de particulier à en dire. Ce sont des espaces libres, bien dressés, ombragés le mieux possible, et sujets à toutes les fluctuations de la mode en pareille matière.

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Fig. 1620. — Exemple de boulingrin.

Il n'y a pas de grand jardin sans bassins. Lorsque l'eau arrive

naturellement à la partie haute du domaine, comme dans les villas italiennes, il n'y a pas de difficultés matérielles. Du moment où un ruisseau passe, il suffit d'en arrêter le cours par un barrage pour obtenir un bassin qu'il est facile de régulariser si on le désire. Puis comme, évaporation à part, le bassin rend à l'écoulement autant d'eau qu'il en a reçu, on peut recommencer en aval à en créer de nouveaux, soit que l'eau chemine à découvert, soit qu'elle passe par des tuyaux. Mais lorsque l'eau manque, il faut la capter ailleurs, dans des endroits élevés : telles sont les prises nombreuses demandées aux étangs voisins de Versailles, et plus élevés, l'étang de Trappes, celui de Saint-Quentin, etc. Mais cela n'est possible que si l'on peut disposer non seulement de ces réservoirs d'eau, mais des terrains de parcours entre eux et le parc : à Versailles, plusieurs kilomètres. Et encore cette ressource ne suffisant pas, il a fallu constituer les machines élévatoires de Marly, merveille de mécanique hydraulique pour l'époque, qui forçaient l'eau de la Seine à monter au sommet de l'aqueduc de

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Louveciennes qui domine de si haut la campagne environnante. Dans cet ensemble de Versailles, le visiteur admire les bassins et les pièces d'eau, il soupçonne bien le travail considérable de canalisations qu'il a fallu faire dans le parc même, mais il ignore en général l'importance colossale des travaux d'adduction qu'il a fallu entreprendre pour réaliser cette fantaisie de créer tout un système hydraulique dans un site que la nature avait fait aride. Louis XIV le pouvait, et encore au péril de ses finances; mais c'est un exemple unique dont il ne faudrait pas s'autoriser pour y chercher des précédents. Quoi qu'il en soit, nous avons à supposer qu'une propriété est pourvu d'eau abondante, et à voir comment elle pourra être utilisée pour l'agrément des jardins.

Les bassins peuvent se ramener à trois types : ceux qui ne sont qu'un petit étang naturel, ou imitant la nature — je n'ai rien à en dire; puis parmi les bassins architecturaux, ceux qui sont au niveau du sol ou à peu près, et les bassins plus ou moins encaissés. Souvent, grâce à des mouvements de terrain, ils participent de ces deux genres, par exemple le grand bassin de Neptune à Versailles adossé à une terrasse basse à sa partie supérieure, et qui est une des plus magnifiques conceptions de l'architecture des jardins; ou encore, à Versailles également, le joli bassin des bains de Diane, entre deux rampes (fig. 1621), au haut de l'allée des petites fontaines qu'on appelle vulgairement l'allée des Marmousets.

Les bassins plus enfoncés dans le sol prennent le nom de nymphées; ils sont parfois accompagnés de portiques sous terrasses, de salles fraîches, etc., dans les pays chauds surtout, en Italie et en Espagne. On peut citer comme exemples la nymphée delà villa du pape Jules, près de Rome (fig. 1622 et 1623).

Les bassins à fleur du sol, variés de forme en plan, ne motivent guère qu'une margelle dont le profil doit être souple,

doux à l'œil, et assez bas pour bien laisser voir l'eau, car ce n'est pas pour autre chose qu'on fait des bassins. Mais le xvne siècle a su donner à ce motif si simple une grande beauté artistique, par l'adjonction de piédestaux bas, avec des figures ou des ani-

Fig. 162 1. — Bains de Diane, à Versailles.

maux en bronze, comme aux grands bassins du parterre supérieur de Versailles.

Il n'y a guère de grandes résidences où l'on ne trouve de grands et beaux bassins, soit avec de l'étendue en tous sens, comme Y étang du Parc de Fontainebleau, célèbre par ses carpes, soit en longueur et prenant alors plutôt le nom de canal, comme celui de Fontainebleau ou le Grand Canal de Versailles. Une disposition très spéciale est celle des canaux rayonnants du parc de Rambouillet (fig. 1624) : un canal principal s'ouvre sur

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Fig. 1623. — Nymphée de la villa du pape Jules, près Rome. (Elévation adossée à la grande cour.)

Fig. 1622. — Nymphée de la villa du pape Jules, près Rome. Plan.

Fig. 1624. — Pièce d'eau du parc de Rambouillet.

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plusieurs branches, mais ces branches convergent vers le château, de façon que de ses salons on puisse avoir la perspective de toutes les parties de cette décoration hydraulique.

Parfois enfin, dépassant les dimensions du bassin, même très étendu, on a créé ou régularisé la pièce deau. Telle est à Versailles la célèbre pièce d'eau dite des Suisses, dans l'axe de l'Orangerie. Pour entourer ces très grandes surfaces, il n'y a en général que des berges gazonnées, ou à la rigueur un simple bandeau en pierre, comme à la pièce dite le Bréau, à Fontainebleau.

D'ailleurs, à Versailles où l'art du jardin a été poussé si loin, vous remarquerez que, en général, les bassins comportent aussi peu d'architecture que possible : de belles margelles, des piédestaux ou plutôt des socles pour la sculpture; et même souvent la sculpture sort de l'eau même et s'y engage; telle est la composition de ces bassins célèbres : ceux de Latone, des Enfants dorés, de Cérés, le char triomphal d'Apollon, etc. Art charmant qui n'attriste pas le jardin par des murs, et n'admet parmi les arbres et les eaux que la sculpture et la mince sertissure des margelles ou parfois d'une balustrade, qui elle-même devient au besoin un motif de fontaine, comme au joli bassin des Dômes, dont la balustrade est comme une couronne d'où l'eau retombe tout autour du bassin.

Dans les grands jardins, il fallait bien faire la part de l'intimité. Les grandes allées, les grands perrons, c'est l'apparat; la retraite et le calme se trouvent dans les bosquets. Etymologiquement, bosquet signifie petit bois. Et en effet, dans l'îlot formé par le tracé d'allées qui se croisent, on laisse en bordure une ceinture d'arbres, de charmilles, de buis, de treillages, qui dérobe aux regards indiscrets un espace intérieur, plus ou moins décoré, où il est possible de s'isoler. Le bosquet a ses portes; c'est un

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petit jardin enclavé dans le jardin général. A Versailles, les bosquets sont nombreux, et la pensée constamment suivie a été leur variété; ainsi les Bains d'Apollon avec leurs rochers, la colonnade avec sa ceinture d'arcades (fig. 1625), le théâtre d'eau (fig. 1626) avec ses gradins et ses cascades en rocailles. Tels étaient encore les petits bosquets disparus de Marly. Le bosquet est pour un jardin d'apparat ce qu'est le boudoir pour un appartement de réception : retraite discrète dont la solitude doit être respectée.

Dans tout jardin, en plus des nappes d'eau, on recherche les effets d'eau, on les recherche à tout prix, comme je l'ai indiqué pour Versailles. Heureux quand elle se trouve naturellement à portée, on n'hésite pas à la faire venir artificiellement lorsqu'elle manque. Nos plus grands jardins, Versailles et autrefois Marly, Saint-Cloud, le Bois de Boulogne, les Buttes-Chaumont, Montsouris, n'ont que de l'eau due à des moyens artificiels, généralement des machines élévatoires. Ce n'est guère que dans des pays sinon montagneux, du moins plus accidentés, qu'on peut trouver les eaux naturelles. L'eau est donc toujours rare et précieuse, et cependant on veut lui demander de nombreux effets, depuis la petite fontaine jusqu'aux grandes pièces d'eau qui reçoivent les embarcations. Cette multiplicité d'effets ne peut être obtenue qu'en étageant les éléments, en faisant arriver l'eau d'abord au point culminant, puis en lui traçant les méandres de son écoulement par des complications savantes. A l'inverse du problème des toitures, le but est ici de. retenir les eaux le plus longtemps possible, de les faire réapparaître sous de nouveaux aspects, de ne les laisser sortir par un dernier trop-plein que lorsqu'elles auront épuisé les effets qu'on leur peut demander.

Ces effets peuvent se ramener à trois conceptions : la nappe

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