COMMUNICATIONS VERTICALES ESCALIERS EXTÉRIEURS OU PERRONS
SOMMAIRE. — Perrons monumentaux. — Perrons droits — parallèles
aux bâtiments. — Directions diverses.
Perrons courbes — à deux branches.
Perrons en rampe douce.
Il est rare que nos édifices n'aient qu'un étage; il ne suffit donc pas d'assurer les communications horizontales, il faut encore assurer les communications verticales. De là les escaliers, les rampes, et maintenant les ascenseurs. Il n'est guère de composition qui n'en comporte, car même dans un édifice de plainpied, il y a presque toujours des nécessités d'accès à des caves ou sous-sols, à des entresols, à des combles, etc.
Les escaliers sont extérieurs ou intérieurs. A l'extérieur, ils prennent aussi le nom de perrons. Je vous ai parlé dans la première partie du cours des éléments constitutifs des escaliers, je n'y reviendrai pas : il nous reste à voir ici leur adaptation à la composition générale des édifices. Je vous ai parlé aussi des perrons reliant des voies publiques ou des espaces découverts à divers niveaux. Voyons maintenant les perrons devant des monuments. Je dis monuments, parce que ce n'est guère que le monument qui comporte de véritables perrons.
C'est un motif à coup sûr très beau et très noble, et rien ne peut donner une plus haute idée d'un édifice que cet accès monumental entre tous. Mais il faut ajouter que c'est de l'architecture d'apparat. L'escalier extérieur est parfait pour les cérémonies, les foules; il n'est pas commode pour l'usage quotidien. La pluie, la neige, le vent ou le soleil le font redouter, et bien souvent on préfère trouver à côté l'escalier modeste, mais abrité, qui permettra de franchir la même hauteur. Ainsi, au Palais de Justice, c'est une belle chose que le perron de la cour d'honneur; mais public et magistrats se servent plus volontiers des escaliers intérieurs. Aussi, il faut considérer que, dès que ce soubassement atteindra la hauteur d'un étage praticable, permettant un vestibule d'accès et un escalier intérieur, le perron n'a plus d'usage quotidien. Voyez à Paris : à la Chambre des députés, on n'ouvre même pas les portes du vestibule au haut du perron, ni les grilles qui lui font face; personne n'y passe jamais. Au Ministère des Affaires étrangères, tout le va-et-vient, même des plus grands personnages, se fait par une porte latérale ouvrant dans le soubassement à côté de l'un des perrons. Je vous ai dit ce qu'il en est au Palais de Justice. A Fontainebleau, le grand perron de la cour dite du Cheval blanc ne sert que pour les visiteurs, les entrées journalières se font par le soubassement. En fait, un perron n'est d'un usage fréquent que lorsqu'il n'est pas doublé par un autre moyen, moins monumental mais plus commode, de franchir la hauteur du soubassement, comme par exemple à la Madeleine ou à la Bourse. Et cependant, il est impossible de conseiller cette disposition qui, pour obliger à monter le perron, contraint à subir la pluie ou le soleil, la neige, le verglas, à recourir à un moyen d'accès peu agréable et peutêtre dangereux. Il faut donc avoir le courage de ne faire de perrons élevés que lorsque des nécessités d'apparat et de repré-
sentation le réclament; et même dans ce cas, et au risque de voir le perron souvent solitaire, il est toujours utile qu'il y ait pour franchir la hauteur du soubassement des escaliers secondaires intérieurs, abrités et clos.
Les perrons extérieurs sont très variés de forme et de composition ; on peut cependant les rattacher à trois groupes principaux : les perrons droits et se présentant de face, comme au Palais de Justice, à la Magdeleine, devant les temples antiques et beaucoup d'églises; les perrons droits, mais parallèles au bâtiment qu'ils desservent, comme les perrons latéraux du Panthéon à Paris ou du Palais de Justice vers la place Dauphine, ceux du Capitole de Rome, ceux de la cour des Fontaines à Fontainebleau ; enfin les perrons courbes, comme celui de la grande cour du Cheval blanc, à Fontainebleau. Dans tous les cas, ils doivent être faciles et doux, avec des paliers assez nombreux. Il est surtout nécessaire que l'arrivée permette un large palier; rien n'est désagréable et dangereux comme un perron dont les marches viennent toucher la façade du monument : on ouvre une porte pour sortir, et subitement on est précipité dans une descente qu'on n'a pas soupçonnée.
La construction des perrons appelle un soin tout particulier, car tout tassement est ici particulièrement déplorable ; on doit craindre aussi le soulèvement ou le déplacement des marches par la gelée et les poussées diverses. Je n'aborde pas les questions des moyens de construction, mais je vous en signale l'importance : mieux vaut ne pas faire de perrons si vous ne disposez pas des moyens nécessaires pour les faire très sérieusement.
Comme perron droit extérieur, je ne puis vous citer de plus bel exemple que celui du Palais de Justice à Paris (Y. plus haut,
Eléments et Théorie de l'Architecture. — IV. il
vol. I, fig. 362, p. 466), qui remplit presque la cour d'honneur de son imposante solennité. Il s'élève entre des murs dont le couronnement est horizontal, comme aussi celui de la Magdeleine.
Fig. 1737. — Escaliers du Capitole de Rome.
Ce parti est fréquent et majestueux, surtout lorsque l'extrémité de ces murs forme un piédestal pour une statue. Mais souvent aussi la rampe accompagne la pente du perron : tel est celui de
l'église Saint-Vincent-de-Paule.
On a fait aussi des perrons droits, avec rampes, en disposant des motifs de grande décoration à la rencontre des rampes et du palier supérieur. Il est logique en effet de placer le décor là où se portera le regard, et ce parti est toujours d'un grand effet. Deux exemples en sont célèbres : l'escalier droit, presque rampe douce, du Capitole de Rome (fig.
1737), avec ses statues colossales de Castor et Pollux qui semblent attendre celui qui monte, et le fameux escalier des Géants de Venise (fig. 1738, 1739 et 1740), qui dans la cour d'honneur du Palais Ducal monte extérieurement au premier étage. Tous deux sont de l'effet le plus grandiose.
Ces perrons droits ne se comprennent qu'avec une grande largeur, et tels sont bien en effet ceux que vous connaissez. Si vous supposez une hauteur de cinq mètres à monter, une première volée de marches, un palier de repos, une seconde volée et un palier d'arrivée vous conduiront pour rester dans des conditions monumentales à une longueur de 18 à 20 mètres. Si vous ne donniez à vos marches qu'une longueur de deux à trois mètres,
S 10 rs 10 Escalier des Géants, à Venise.
suffisante sans doute pour les besoins de la circulation, l'effet d'étroitesse serait absolument désagréable. Au perron droit il
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Fig. 1739. — Escalier des Géants, à Venise. Façade.
faut de l'ampleur dans les deux sens, longueur et largeur. Aussi me permettrez-vous de vous dire que dans vos projets nous voyons souvent, avec l'abus des perrons, l'indication
de dimensions insuffisantes. Si la place manque, n'en faites pas. Mais les perrons larges, s'ils ne sont pas très doux de pente, et si la circulation y doit être rapide, sont sinon dangereux tout au moins inquiétants pour les personnes peu ingambes, éblouies d'ailleurs par la vive lumière du dehors en
Fig. 1740. — Escaliers des Géants, à Venise. Vue.
sortant d'un intérieur moins éclairé, ou au contraire pendant la nuit sortant d'un intérieur brillamment éclairé et trouvant l'éclairage toujours moins intense du dehors. On cherche donc d'instinct la main-courante qui rassure, et si elle n'existe qu'aux extrémités des marches, on évite la descente au milieu. Si donc le perron est de ceux qui supposent une circulation active, devant une gare de chemin de fer par exemple, il est nécessaire de diviser les montées par des mains-courantes en fer qu'on
appelle des êcuyers, bien que évidemment cela enlève de l'unité à la majesté du perron. Parfois, la largeur du perron a été divisée par des motifs en gradins, comme au grand escalier de la Place d'Espagne ou de la Trinité des Monts, à Rome (V. plus haut, fig. 1509, p. 63). Quoiqu'il n'y ait pas là de main-courante,
cette interposition de motifs en divisant la longueur des marches produit aussi un effet rassurant en s'opposant à l'espèce particulière de vertige que produit l'éloignement de tout point d'arrêt et d'appui dans la descente surtout.
Mais cette direction des perrons, normalement à une façade, exigerait donc une profondeur considérable. Il faut le plus souvent se restreindre, et alors interviennent les perrons parallèles à la façade, à une ou à deux branches. Ils conduisent à un palier qui doit toujours être large, et qui suivant la composition sera devant une simple porte, ou devant plusieurs travées de vestibule ou de portiques. Peut-être est-ce encore au Capitole de Rome qu'il faut en chercher le plus noble exemple, devant la façade du beau Palais (fig. 1741) qui fait le fond de ce décor merveilleux. Plusieurs beaux exemples s'en rencontrent encore dans les anciens hôtels de ville. Il y a du reste peu de chose à vous dire de ces perrons,
Fig. 1741. — Façade du Palais du Sénateur, au Capitole de Rome.
dont la composition dépend essentiellement du plan général de l'édifice et de la hauteur d'étage ou de soubassement à franchir. Il faut noter seulement que la disposition peut être conçue dans deux partis opposés : ou, comme au Capitole, deux rampes partant au niveau du sol de deux points éloignés, se réunissent en un palier commun supérieur; ou au contraire, comme à la
Fig. 1742. — Perron delà cour des Fontaines, à Fontainebleau.
cour des Fontaines de Fontainebleau (fig. 1742), le palier commun est au bas, et les deux rampes montent aux extrémités du bâtiment en se faisant face l'une à l'autre. Question de composition générale en raison des besoins de circulation qu'on devra satisfaire.
Enfin, on n'a pas toujours en adossement à la façade une longueur suffisante pour que le perron puisse monter en une seule rampe la hauteur du soubassement. Il faut alors recourir au perron double; ainsi, en avant du bâtiment et parallèlement
à sa façade, deux rampes se faisant vis-à-vis s'éloignent de l'axe et conduisent à deux paliers d'extrémité, à mi-hauteur du soubassement; puis deux rampes, encore parallèles, partant de ces paliers, conduisent à un palier central d'arrivée au niveau du rez-de-chaussée à atteindre. Moins majestueuse, cette disposition est souvent plus commode, souvent nécessaire. Mais il est tou-
Fig. 1743. — Perron du Palais de Justice de Paris, vers la place Dauphine.
jours désirable que ces rampes divergentes soient précédées d'un perron droit de quelques marches qui assure l'unité de la composition, sans quoi on n'aurait plus un perron mais deux escaliers.
Une composition particulière, résultant à la fois de l'emplacement et de nécessités spéciales, est celle du perron du Palais de Justice du côté de la place Dauphine (fig. 1743). De chaque côté une première rampe est parallèle à la façade, puis après un palier de repos une seconde rampe se dirige normalement à cette façade. Il est évident d'ailleurs que les divers modes de
rampes droites peuvent se combiner suivant des dispositions variées qui pourront résulter du programme ou des emplacements.
Les perrons courbes se prêtent à toutes les formes souples et gracieuses. Moins solennels que les perrons droits, ils sont plus élégants. L'escalier de la Cour dite du Cheval blanc à Fontainebleau est célèbre (fig. 1744 et 1745) et on l'admire à juste titre, bien que ses marches soient tracées avec des directions bizarres et dangereuses, et bien que nous ne puissions le voir dans tout son effet, comme lorsque le château était accompagné d'un fossé, aujourd'hui comblé, qui augmentait la hauteur de la façade. C'est surtout pour les perrons courbes qu'il faut une grande attention au tracé des marches, afin d'éviter les changements brusques de courbures dans l'architecture des rampes, et aussi les incommodités ou les dangers qui peuvent résulter pour les allants et venants d'un escalier mal tracé. Les perrons courbes se prêtent d'ailleurs à toutes les variétés de combinaisons que nous avons vues pour les perrons composés de parties droites; on peut dire que ce sont les mêmes dispositions dont les angles se sont arrondis. Mais, à moins que le bâtiment ne soit courbe lui-même, on doit éviter que les perrons lui soient tangents, car ils ne pourraient l'être qu'en un point, entre des angles incommodes et disgracieux. Il est bon même qu'ils n'approchent pas trop du bâtiment, tout espace restreint et encaissé étant à éviter; aussi ces perrons se raccordent-ils en général à une façade par un palier qui se projette au delà de la largeur des emmarchements, comme un pont qui joindrait le perron au bâtiment. Peut-être faut-il aussi que le pas soit plus doux encore que dans les perrons droits, afin de n'avoir pas de pente trop précipitée vers le centre de la courbe. Du reste, les
Fig. 1745. — Perron de la Cour du Cheval blanc, au château de Fontainebleau.
Fig. J744. — Perron de la Cour du Cheval blanc, au château de Fontainebleau.
perrons doivent toujours être tracés avec des courbes d'un
Fig. 1747. — Cour du Palais du Podestat, à Florence. Coupe.
rayon aussi grand que possible, et il importe avant tout d'éviter les changements brusques et les allures précipitées.
Quant à l'architecture des perrons, il va sans dire qu'elle doit s'harmoniser avec celle de l'édifice, et surtout de son soubassement, et qu'elle doit être aussi durable que possible, car elle est tout particulièrement exposée aux intempéries.
Les perrons sont d'ailleurs soit à l'extérieur des édifices, soit dans des cours, comme à Paris celui qui relie le rez-dechaussée au premier étage de l'Hôtel de
1746. — Cour du Podestat, à Florence. I*
Ville dans la cour centrale. Enfin, on peut rattacher aux perrons des escaliers extérieurs qui longent des bâtiments, comme celui de la cour si pittoresque du Palais du Podestat à Florence (fig. 1746 et 1747), exemple d'une composition assez fréquente à son époque.
Il y a quelques exemples de perrons en rampe douce. Ainsi, au Pavillon de l'Opéra vers la rue Auber, et dans l'une des cours du Nouveau-Louvre, dite Cour du Manège, une rampe en fera cheval (fig. 1748) franchit la hauteur du soubassement et devait permettre aux chevaux l'accès du manège établi dans un rez-de-chaussée surélevé. Ici, il ne s'agissait que de chevaux, et l'étude des rampes, quoique toujours délicate, est moins ardue que lorsqu'il s'agit de voitures, comme pour les rampes en fer à cheval de l'Opéra. Les difficultés de combinaison des niveaux avec ces courbes de court rayon étaient très grandes, et ce n'est que par une épure très attentive qu'on peut éviter les dénivellations qui feraient verser les voitures si surtout leur allure est rapide. Une rampe douce très curieuse est celle, en vis ou hélice, du château d'Amboise, que je vous montrerai plus loin. Comprise dans une vaste tour cylindrique, et se superposant à elle-même par une surface hélicoïdale dont le pas est invariable, elle permet dans un espace aussi restreint que possible la communication entre le sol extérieur et les hautes terrasses du château. Mais ce n'est plus là une rampe extérieure, c'est une rampe douce enfermée dans un bâtiment.
Si la rampe n'est prévue que pour des chevaux en main ou montés, les difficultés ne sont pas grandes, le cheval s'accommodant parfaitement des pentes les plus variées, pourvu que le sol ne soit pas glissant. Il suffit pour cela de le constituer en matériaux rugueux, tels que des pavés bruts, ou mieux encore de la caillasse ou des fragments irréguliers de roche reliés par
un bon ciment : en somme, reproduire artificiellement l'aspérité des chemins de montagnes. S'il s'agit de voitures, c'est beaucoup plus difficile : il faudra pour les chevaux la même nature de sol, mais pour les roues une surface plus roulante; et surtout le tracé sera très incertain. Je ne crois pas qu'il soit possible de déterminer a priori les courbures, tout au moins faut-il les con-
Fig. 1;
Rampe en fer à cheval de la cour du Manège, au Nouveau-Louvre.
trôler par une expérience directe. Ainsi pour l'Opéra, lorsque la volonté impériale eût exigé après coup des rampes à voiture (qui d'ailleurs n'ont jamais servi) parce que la couronne ne défend pas de l'asthme, ni de la crainte des ascenseurs, grand fut l'embarras pour tracer ces rampes dans les limites d'un alignement resserré (fig. 1749). Après avoir étudié dans ses lignes générales le tracé possible, on eut le soin de le reporter sur un terrain bien sablé, et de le faire parcourir dix ou douze fois par une voiture attelée de quatre chevaux et à toutes les allures du
pas, du trot, du galop. On put ensuite faire un relevé exact des empreintes laissées sur le sable et d'après cela rectifier le tracé avec certitude. Quant aux pentes, une fois la pente d'axe tracée en développement, il ne faut pas croire qu'on ait tout fait ; il reste à étudier les relèvements de trottoirs, et par conséquent de balustrades, au moyen de courbes et de cotes de niveaux : étude
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Fig. 1749. — Rampe de l'Opéra, à Paris.
très délicate, dont je vous ai dit quelques mots dans la première partie du cours. Et ce n'est qu'après cela qu'on peut enfin étudier les façades des rampes dans leurs parties pleines et leurs balustrades, forcément subordonnées à ce tracé des pentes. Vous voyez que ce n'est pas un sujet facile, et si quelque jour vous avez à l'aborder vous devrez y apporter autant de soin que de prudence.
Je ne vous ai parlé d'ailleurs ici que des perrons d'une grande élévation, franchissant une hauteur d'étage ou tout au moins
de soubassement. Nécessairement exceptionnels, ils ne sont à leur place que dans l'architecture des monuments. Mais il y a, en beaucoup plus grand nombre, des perrons de quelques marches pour atteindre simplement le niveau d'un rez-dechaussée un peu élevé au-dessus du sol extérieur. Pourvu qu'ils soient aisés et aboutissent à un palier suffisant, ils n'appellent pas d'observations spéciales ; la seule difficulté qu'on puisse rencontrer à ce sujet est d'avoir l'espace nécessaire, surtout prés d'une voie publique sur laquelle on ne peut empiéter. Tout perron exige de l'espace, il ne faut jamais l'oublier.