‹ Éléments et théorie de l'architecture; cours professé à l'Ecole nationale et spéciale des beaux-arts (volume 2)Chapitre 24 sur 71 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

(Suite.)

SOMMAIRE. — Escaliers entre murs ; étages multiples. — Escaliers à rampes contiguës.

Escaliers à noyau plein, rectangulaires, carrés, circulaires ou polygonaux. — Escaliers à trois rampes.

Escaliers à noyau à jour, sur murs évidés et sur portiques.

L'étude des escaliers dans leurs diverses combinaisons pourrait motiver une classification en deux grands groupes; il y a les escaliers monumentaux, même dans l'architecture privée, qui ne montent qu'un seul étage, du rez-de-chaussée au premier, parfois en desservant un entresol au passage; puis les escaliers qui montent un nombre quelconque d'étages superposés. Mais c'est à la composition qu'il appartient de voir s'il y a lieu de faire un escalier d'honneur, chose très légitime dans un édifice important, public ou privé; ridicule dans la composition modeste. Enfin, il y a le cas où la composition ne prévoit qu'un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée : c'est assez fréquent à la campagne. Mais je crois que c'est là tout ce qu'on peut dire en matière de composition : soyez dans la proportion de votre sujet. Et, que vous ayez à traiter le monument ou la maison modeste, les escaliers vous offrent les éléments les plus variés.

Après avoir appliqué l'escalier droit aux grandes montées comme celles que nous avons vues, il était naturel d'appliquer ces moyens très simples de construction aux escaliers à plusieurs rampes ou à plusieurs étages. Aussi pendant longtemps, je vous l'ai déjà dit, on ne connut pas d'autres escaliers que ceux dont les emmarchements sont compris entre deux murs. Et comme il fallait monter des étages multiples, on demanda à cette pratique des combinaisons d'escaliers capables de se superposer à eux-mêmes.

Vous me pardonnerez d'ailleurs si je me trouve répéter parfois ce que je vous ai dit en parlant des escaliers en tant qu'éléments d'architecture, c'est avec ces. éléments qu'on compose : ce que je voudrais vous exposer maintenant, c'est la mise en œuvre de ces éléments L'escalier ne desservant qu'un étage est exceptionnel. Les escaliers ont précisément pour objet de permettre les étages nombreux ; sans quitter les escaliers entre deux murs, nous trouvons la solution de ce problème dans les escaliers à deux directions, aboutissant à chaque étage au-dessus du départ de l'étage précédent. Sauf le palier du bas, qui n'est que palier de départ, et le palier du haut qui n'est que palier d'arrivée, tous ceux des étages intermédiaires sont à la fois paliers d'arrivée et de départ. Dans ce parti (fig. 1766), étant donné qu'on aura par exemple quatre mètres à monter d'un étage à l'autre, une première rampe conduit à un palier d'entresol, de deux métrés plus élevé que le départ; une seconde rampe, parallèle à la première en plan,

Fig. 1766. ■

Escalier desservant plusieurs étages.

mais dont la montée est en sens inverse, franchit les deux autres mètres du palier d'entresol à celui du premier étage - - et ainsi de suite. Sauf aux paliers, on est toujours entre deux murs dont l'écartement est égal à la longueur des marches; mais ces

Fig. 1767. — Escalier Henri II au Louvre.

murs sont bien moins longs que dans l'escalier droit, on n'a plus d'autre part la grande hauteur de la cage pour accentuer l'étroitesse ; il n'y a donc plus ici les nécessités de largeur que nous avons trouvées pour les escaliers droits.

Comme construction, les marches portent d'un mur à l'autre

comme des linteaux si la distance n'est pas trop grande, et forment alors plafond rampant ; sinon, des voûtes en berceau rampant les soutiennent : c'est le parti adopté pour les plus grands escaliers de ce genre.

Les beaux exemples en sont nombreux. Je vous citerai d'abord ceux que vous pouvez facilement voir : l'escalier de Henri II au

Louvre (fig. 1767) et celui du château de Saint-Germain (fig. 1 768 et 1769). Le premier surtout est remarquable par son ampleur, et la belle décoration de ses voûtes; le second par sa décoration empruntée à la construction , ou plutôt par l'identité de la construction et de la décoration, ainsi que les annexes ajoutées aux paliers. En France également, un bel escalier est ainsi disposé au château d'Azay-le-Rideau (fig. 1770); puis, un grand nombre d'autres moins importants. En Italie, on en rencontre partout ; les plus célèbres sont celui du Palais Farnése, de proportions grandioses et d'un mouvement très doux, et la célèbre Scala dOro du Palais ducal de Venise (fig. 1771, 1772, 1773), une des œuvres les plus riches et les plus harmonieuses à la fois de la Renaissance italienne. Je ne puis tout vous décrire ni tout vous citer. Mais en parcourant les ouvrages qui traitent de l'architecture italienne, à Rome, à Florence, au Nord, au Midi, vous verrez que ces escaliers ont été longtemps les seuls mis en œuvre par

Fig. 1768. — Escalier du château de Saint-Germain. Plan.

les architectes italiens. Très commodes, toujours très doux, ils offrent une solution très pratique du problème des communi-

Fig. 1769. — Escalier du château de Saint-Germain. Coupe.

cations verticales, mais il faut ajouter qu'ils sont monotones. Même dans le plus monumental de tous, celui du Palais Far-

nèse, si l'on est frappé par l'ampleur des dimensions, la douceur de la montée, la largeur des emmarchements, on est toujours cependant dans des portions d'escalier semblables les unes aux autres; lors même qu'on monterait cinq étages, on se trouverait dix fois sur des emmarchements pareils, entre deux murs également distants, sous une voûte rampante de même diamètre

et de même longueur. Il

n en est pas moins vrai que ce système d'escaliers a produit de très belles œuvres qui méritent toute votre étude.

Ces escaliers ont été parfois conçus en double :

deux escaliers composés comme il vient d'être dit se font vis-à-vis et se réunissent à chaque étage sur un palier commun. Il est rare que cette disposition double réponde réellement à un besoin. Du moins faut-il pour la justifier une circulation très active, et alors il est nécessaire que le palier commun soit assez vaste pour recevoir sans encombrement le double courant des deux montées. Ce parti se trouve fréquemment dans les compositions de Palladio. C'est encore, comme je vous l'ai montré, celui de l'École des Beaux-Arts entre le quai et la salle Melpoméne, escalier qui d'ailleurs n'a qu'un étage à monter, ou celui de l'escalier du couvent des Bénédictins de Catane.

En général, ces escaliers s'éclairent par les paliers d'étages. On peut ainsi donner la lumière voulue sans déranger l'ordonnance

Fig. 1770. — Escalier du château d'Azay-le-Rideau.

Fig. 1772. — Scala d'Oro, à Venise. Coupe.

Fig. 1771. — Scalà d'Oro, à Venise.

Plan.

Fig. 1775. — Scala d'Oro, .1 Venise.

Développement de la voûte de l'escalier.

des façades. C'est le cas de l'escalier du Louvre. Mais il faut alors que la largeur de l'emplacement réservé à l'escalier s'accommode aux divisions de la façade. Et c'est parfois difficile; ainsi au Louvre, l'escalier de Henri II, ou celui inachevé qui lui fait pendant, correspond en largeur totale au petit pavillon accoté au Pavillon de l'Horloge. Cette combinaison rend l'étude plus facile, car l'architecte 'est maître de la largeur d'un pavillon. Mais si la façade se compose de travées uniformes, il pourra bien se faire que l'entre axe de ces travées soit trop grand pour que chacune puisse correspondre à l'une des branches de l'escalier, dont les emmarchements deviendraient ainsi trop larges; ou qu'il soit trop étroit pour pouvoir en une seule travée comprendre les deux branches de l'escalier, qui risqueraient ainsi d'être trop resserrées. On peut à la rigueur remédier à cela par des arrangements de paliers qui n'imposent pas la commune mesure entre les travées de façade et les deux divisions de l'escalier, mais c'est une étude souvent délicate. Si le bâtiment est simple en profondeur, comme au château de Saint- Germain, des fenêtres sont possibles des deux côtés, éclairant les unes les paliers d'étages, les autres les paliers d'entresol. Mais ces dernières ne peuvent être au niveau de celles des étages, et appellent dés lors en façade un décrochement qui n'est pas sans difficultés. Je vous en ai déjà parlé. Vous remarquerez d'ailleurs que cet escalier de Saint-Germain se traduit également en façade par des pavillons.

On a tenté parfois de pratiquer des ouvertures dans le mur milieu, en général sans grand succès ; les rencontres des marches et des rampes, des voûtes, laissent peu de place libre, et ces ouvertures ne peuvent être que mesquines et gênées. On se rapproche alors, avec la pierre, du parti plus franc des escaliers disposés suivant le même plan, mais avec un pan de bois au

! i:s ESCALIERS

lieu du mur milieu. Dans ceux-ci, un poteau à chaque extrémité, des poteaux intermédiaires s'il v a lieu, un limon droit incliné, forment l'ossature de la construction. Les balustrades sont dans le même plan vertical, interrompues assez bru-

Fig. 1774. — Escalier en bois du Musée de Cluny. Coupe et plan.

talement à la rencontre des limons ou dans deux plans verticaux juxtaposés. En fait, le mur plein est ici remplacé par un pan de bois évidé. Vous en pouvez voir un joli exemple, sur de très petites proportions, au Musée de Cluny (fig. T774). Mais dans ce petit escalier, faute de place sans doute, on n'a pas pu faire de palier d'entresol, et les marches se retournent en quartier tournant autour de l'un des poteaux. Or, comme on voulait

que les limons et les balustrades restassent rectilignes, on ne pouvait balancer les marches, et il en résulte une disposition très défectueuse par le danger qu'elle crée.

On peut classer dans la même famille les escaliers à noyau plein. C'est toujours la marche portant d'un mur à l'autre; seulement l'un des murs est ici enveloppant, l'autre enveloppé. Ces escaliers peuvent être carrés, rectangulaires, circulaires, elliptiques, polygonaux. Si le noyau est petit, si l'escalier doit franchir plusieurs directions sans paliers de repos, le balancement des marches est nécessaire; mais on doit toujours donner une importance suffisante aux paliers d'étages, et s'il se peut éclairer l'escalier par ces paliers. Si l'escalier est grand, j^^^ JE le noyau plein peut devenir non plus

f un simple pilier carré, circulaire ou

polygonal, mais un espace intérieur entouré de murs. Alors, des paliers de repos peuvent exister aux angles, et les marches restent droites : la seule différence avec les escaliers dont je parlais tout à l'heure est que, au lieu de deux rampes, vous en avez quatre si le palier d'étage n'est pas plus important que les paliers de repos, ou trois si ce palier comprend toute la largeur de la cage. Les grands escaliers de la colonnade du Louvre (fig. 1775), qui d'ailleurs ne conduisent qu'au premier étage, fournissent un exemple monumental de cette disposition. De même, à Rome, l'escalier remarquable du Palais Mattei.

Il faut y rattacher encore les escaliers qui montent entre deux

Fig. 1775. — Escalier de la colon nade du Louvre.

murs en faisant le tour d'un espace vide, comme était celui du Campanile de Venise sur plan carré, ou celui de la Tour penchée de Pise sur plan circulaire. Je vous les ai déjà cités à propos des clochers.

Ici encore, vous trouverez tantôt les marches faisant linteaux, tantôt les voûtes rampantes supportant les emmarchements. Ces voûtes se raccordent aux paliers avec des voûtes horizontales, voûtes d'arête, ou en pendentifs; ce sont des berceaux rampants, si l'escalier est à branches droites, ou des Vis Saint-Gilles, s'il est circulaire ou elliptique. (La Vis Saint-Gilles est une voûte rampante engendrée par le mouvement d'une demi-sphère, si la voûte est de section normale plein-cintre, dont le centre se déplace suivant une hélice dont le rayon est celui de l'axe de l'emmarchement, et dont le pas est égal à celui de l'emmarchement sur sa ligne moyenne, ou de foulée.')

L'escalier enveloppant, avec les emmarchements compris entre deux murs, se présente assez souvent dans des édifices où sans doute on n'était pas très ménager de l'espace. Quelquefois ces escaliers entourent une petite cour intérieure sur laquelle ils prennent jour. Ce parti, évidemment commode, n'a guère donné lieu à de belles expressions architecturales, et cela se comprend : tout en prenant beaucoup de place, il est forcément d'une grande monotonie et ne peut présenter l'unité d'une grande chose. C'est là du reste l'infériorité de tous les escaliers montants entre murs et surtout s'ils desservent des étages nombreux. Nous verrons plus loin des dispositions plus grandes d'effet; mais n'anticipons pas, et restons encore dans les escaliers entre murs.

Le noyau plein arrive parfois, surtout dans les escaliers circulaires ou polygonaux, à n'être qu'une colonne, presque une colonnette souvent composée d'autant d'assises qu'il y a de

marches, chaque marche se terminant alors par un disque circulaire qui deviendra une assise de ce tambour. L'emmarchement est alors forcément très réduit au centre, et par conséquent très raide, tandis qu'il est très doux près du mur. Cette disposition est très fréquente dans les escaliers du Moyen-âge et de la

Renaissance. Elle est dangereuse par elle-même ; mais ce danger est atténué par la régularité du pas : aussi, il importe que ces escaliers aient un tracé régulier, nettement concentrique : les balancements doivent en être écartés. Mais s'ils ont des inconvénients sensibles au point de vue de l'usage, ils ont en revanche donné lieu à de séduisantes compositions. Ces escaliers circulaires appelaient une cage circulaire, et dès lors il était naturel de l'exprimer en façade par une tour ou tourelle : de là les nombreux escaliers dits en tourelle qui donnent tant de charme à de nombreuses habitations du Moyen-âge et de la Renaissance : tourelles sur un angle de cour, dans la composition consacrée des anciennes maisons urbaines, comme l'escalier (fig. 1776) d'une maison de Montferrand, ou celui du château de Pailly dans la Haute-Marne (fig. 1777 et 1778), ou encore celui, très intéressant pour son mode de construction en briques, d'une

Fig. 1776. — Escalier à Montferrand.

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